CHAPITRE XVIII
Christian Wacksterffer, auteur des fresques de l'hôtel de ville de Mulhouse et de la maison Pfister à Colmar. — Son traité avec le magistrat de Mulhouse. — Note sur la maison Pfister, berceau de l'industrie des toiles peintes de l'ancienne maison Haussmann du Logclbach.
Au milieu du xvi® siècle vivait à Colmar un autre peintre dont le talent, comme décorateur d'édifices, c'est-à-dire comme peintre de fresques, avait acquis une certaine notoriété. C'était Christian Wacksterffer, l'auteur des peintures murales de la maison Pfister, sise à l'angle de la petite rue des Augustins, aujourd'hui rue Schongauer, et de la rue des Marchands, peintures exécutées en 1577, qui ont été
(i) Ch. Gérard, Les artistes de V Alsace pendant le moyen âge.
longtemps recouvertes d'une couche de badigeon et que le propriétaire a fait restaurer partiellement, il y a quelques années. Ses initiales G. W. figurent sur la façade de la rue des Marchands, près la tourelle en poivrière qui donne un cachet si pittoresque à cette habitation, une des curiosités du vieux Colmar (1). Mais l'œuvre capitale de ce maître est la décoration murale de l'hôtel de ville de Mulhouse, de ce palais doré qu'admirait Montaigne lors de son voyage en Allemagne et en Suisse.
M. Ehrsam, archiviste de la ville de Mulhouse, a publié dans les Curiosités d^ Alsace (année 1861, page 377) le traité en langue allemande qui chargeait Wacksterfîer de cette œuvre intéressante. L'artiste y est désigné sous la qualification suivante : « Meister Cristen Wàchster/fer^ moler lurger zu Colmer. » Ce traité, daté du samedi 10 septembre 15îJ2, le chargeait de tous les travaux de peinture à exécuter au nouvel hôtel de ville. Gomme nous l'apprend M. Ehrsam, ces peintures comprenaient, outre la partie purement matérielle, réservée aux compagnons de l'artiste, plusieurs grandes figures dont la plupart, restaurées à diverses reprises, existent encore. Ges figures représentent la Clémence et la Vérité, Moïse tenant d'une main la table de la loi et, de l'autre, la verge symbolique ; puis les quatre vertus cardinales, la Justice, la Prudence, la Tempérance et la Force (2), ensuite les trois vertus théologales, la Foi, \ Espérance et
(1) D'après une note qui m'est communiquée par le propriétaire actuel, M. F. Pfister, cette maison fut construite en 1537 par Ludwig Scherrer, barretmacher von Bizanz, c'est-à-dire, fabricant de bérets, à Besançon. Elle fut occupée, en 1760, par J. Haussmann, qui y installa une pharmacie. Ses fils exercèrent au deuxième étage la profession de teinturiers-imprimeurs sur étoffes. Nous trouvons là les premiers essais de la magnifique industrie des toiles peintes que l'ancienne maison Haussmann a introduite au Logelbach, près Colmar, et qui a eu pendant bien longtemps une vogue méritée par la beauté de se? dessins et la richesse de ses couleurs. La collection ethnographique du musée de Colmar possède $ie curieux échantillons de ses produits.
Ce n'est qu'en 1854 que M. Pfister, pensant découvrir quelques inscriptions sur la tourelle de sa maison, fit enlever le plâtre qui en recouvrait tous les panneaux depuis 1793. Cette opération amena la découverte d'une inscription en relief et de quatre médaillons sculptés dans lesquels on a cru reconnaître les figures de Charles-Quint, de l'impératrice sa femme et de ses deux fils. Encouragé par ce premier succès, M. Pfister fit continuer le grattage sur une partie des deux façades et mit ainsi à nu les peintures murales de Wacksterffer.
(2) Ces quatre figures sont également représentées en grisaille sur la maison Pfister à Colmar. On y voit, en outre, Judith, Abraham chassant Agar, Jacob et EsaU, deux évangélistes, saint Mathieu et saint Marc. Il est à regretter que toute la suite de
la Charité, enfin la Vigilance et la Prévoyance. Plus loin, sur le pignon de gauche, le symbole de la sagesse dans les conseils et ceux de la récompense et de la punition.
WacksterflFer n'a reçu que 200 florins pour lexéculion de cet important travail. D'après la Chronique de Mtilhouse^dîvWie^y le florin équivalait à trente-trois sols tournois, et, suivant la suppulalion de M. Ehrsam, celte somme correspondrait aujourd'hui, au point de vue de la puissance monétaire, à 2970 francs. Le peintre a, de plus, été admis avec son compagnon à manger et à boire, pendant toute la durée de son travail, au Pfnindhuss^ c'est-à-dire à l'hospice où l'on admettait des pensionnaires à vie. La ville lui a fourni, en outre, toute l'huile nécessaire pour abreuver la pierre.
Il m'a paru intéressant de mettre ces détails en parallèle avec les stipulations du traité d'Isenmann, pour donner au lecteur une idée des conditions dans lesquelles s'exerçait l'art au xv° et auxvi° siècle.