‹ Le musée de Colmar. Martin Schongauer et son écoleChapitre 22 sur 48 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Tableaux anciens d'un ordre secondaire. — - Le Christ expirant sur la croix, tableau très-ancien, d'une facture étrange, mélange de style allemand et italien. — Le Crucifiement, par Lorenzo da San-Severino, tableau archaïque de la collection Campana. — Dessins au trait noir sur fond d'or provenant de l'église du TempeDiof de Bergheim.

Après les œuvres des maîtres plus ou moins connus, que nous venons de passer en revue, il me reste à jeter un coup d'œil sur les tableaux secondaires qui complètent cette galerie d'oeuvres anciennes. Ds ne sont pas les moins intéressants pour l'étude du progrès dans l'art. Plusieurs d'entre eux révèlent des qualités de composition et de coloris qui ne manquent ni de puissance ni d'originalité. C'est un livre ouvert dans lequel on peut essayer de déchiffrer, à travers les

sujets qui recouvraient la façade donnant sur la rue des Âugustins,. n'ait pu être mise à découvert. Cette façade étant la plus grande, il est probable que les peintures qui l'ornaient étaient les plus importantes de la série.

siècles, les lâtonnements des artistes primitifs, voir les luttes qu'ils ont dû soutenir pour vaincre peu à peu les difficultés de la matière, dégager leur persounalité, leur sentiment individuel, des étreintes de la forme imposée par la règle du sanctuaire, chercher en un mot, dans leur propre tempérament, une formule plus large qui fit prédominer Tesprit vivifiant sur la lettre qui oblitère.

Ce qui nous touche, par-dessus tout, dans les œuvres d'art, ce n'est pas l'imitation, quelque cortecte qu'elle soit, de la nature, c'est l'idéale beauté qui s'adresse à l'esprit et perce sous l'écorce colorée qui ne s'adresse qu'aux sens. Ce que nous cherchons dans l'œuvre, c'est l'homme, c'est le souffle du génie qui anime la toile, fait respirer le burin et palpiter le marbre; c'est la passion, le sentiment intime de cet être éphémère et souffrant, qui, immobilisés pour les siècles dans une belle œuvre d'art,, font survivre le génie de l'homme quand l'homme a disparu et laissent après lui cette trace lumineuse qui est l'immortalité.

C'est par ce côté intéressant que Schongauer a su fixer l'admiration depxds tantôt quatre siècles. Aussi la tradition s'est-elle emparée de ce nom pour lui attribuer bien des tableaux qui n'émanent point de lui, mais sont marqués au coin d'une incontestable valeur. Tel est, entre autres, un tableau du musée de Colmar, le Christ expirant sur la croix entre les deux larrons (N^ 105 du catalogue). On se sent invinciblement attiré par le caractère étrange de c«tte œuvre anonyme qui, d'après M. Hugot, remonterait au commencement du xve siècle et serait, de beaucoup, la plus ancienne que possèdent, dans un rayon fort étendu, les collections publiques et privées de nos régions. M. Hugot la conteste avec raison à Schongauer, bien que les anciens inventaires dresfeés vers la fin du siècle dernier la lui attribuent.

Un mot d'abord sur l'exécution matérielle. C'est une peinture sur toile, collée sur panneau de bois, très-endommagée en certaines parties et couverte d'un vernis craquelé. Le fond d'or est chargé de figures imprimées en creux, à la pointe, représentant le Père éternel, le soleil et la lune, des anges et des démons.

La composition principale, peinte à l'huile, chaudement accentuée, se détache avec vigueur sur ce fond. Au milieu le Christ en croix rend le dernier soupir. Son âme s'exhale sous la forme d'un petit

être embryonnaire que le Père élemel reçoit dans ses deux mains. A droite et à gauche les deux larrons se tordent dans des poses de clowns déhanchés qui indiquent une certaine science du mouvement. L'âme du bon larron est accueillie par un ange, celle du mauvais larron est happée par un démon. J'appelle l'attention sur ce détail très-original. Un autre détail, non moins piquant, c'est une espèce de nain camard se hissant sur la pointe des pieds poTir porter aux lèvres du Christ l'éponge imbibée de fiel et de vinaigre. Sur le premier plan, à la droite de Jésus, la Vierge soutenue par les saintes femmes. Ce groupe mérite aussi de fixer l'attention des connaisseurs. Il y a là quatre tètes de femmes d'un fini merveilleux, d'une pureté de formes presque raphaélesque, qui ne rappellent ni Memlinc, ni Van der Weyden, ni Van Eyck, ni Cranach, ni Schongauer. Dans tout ceci pas le type flamand, pas le type allemand, pas de formes maniérées, mais une correction de dessin, une pureté de style qui étonnent quand on les compare à la mixture boufiFonne qui forme le fond du tableau. En présence de cet alliage du grotesque et du beau idéal, je ne puis que poser un point d'interrogation. N'y a-t-il point là deux mains différentes? Ce qui est certain, c'est que Tune d'elles est celle d'un maître. Voyez encore cet autre contraste: les tètes de femmes sont magnifiques, leurs mains sont de longues pattes osseuses. Desinit in piscem mulier formosa superne, A la gauche de la croix, Saint-Jean entouré de sacrificateurs et de soldats dont l'un embîasse la croix du bras droit et, de l'auti'e, porte un étendard à flamme rouge sur laquelle est tracée en lettres d'or l'inscription romaine S. P. Q. R.

D'après l'inventaire de Marquaire et Karpff, cette œuvre curieuse provient de l'église Saint-Martin de Colmar. C'est là tout ce que nous connaissons de son origine qui, probablement, est italienne.

Le hasarda placé immédiatement au-dessus de ce singulier tableau une véritable peinture italienne qui peut fournir quelques points de comparaison. C'est le Crucifiement par Lorenzo da San Severiuo (N® 263), qui faisait partie des collections Campana et a été donné par le Ministère d'État au musée de Colmâr, en 1863, avec une nombreuse série d'autres objets d'art. Les tètes des saintes femmes placées sur le premier plan sont fort belles d'expression. Le Christ a cette maigreur et cette raideur caractéristiques qui signalent la

manière des peintres primitifs. La facture archaïque de ce tableau, sa composition et son coloris se rapprochent beaucoup de celui dont je viens de donner la description.

Nous devons rattacher aussi au commencement du xv° siècle deux tableaux en forme de frise peints au simple trait noir, à l'huile, sur fond d'or. A proprement parler, ce ne sont point des peintures, mais de simples dessins au pinceau exécutés avec une certaine liberté d'allures qui ne manque pas de charme. Ces panneaux, longs chacun de près d'un mètre, formaient le socle de la partie antérieure du coffire du maitre-autel de l'église du Tempelhoff à Bergheim, église qui nous a déjà fourni, comme nous l'avons vu plus haut, une œuvre remarquable attribuée non sans fondement sérieux à Schongauer. Les dessins que renferme notre socle sont une suite de sujets tirés de la vie du Christ et séparés l'un de l'autre par des colonnes surmontées d'arcades fleuronnées et accoladées, dans le style de l'époque. Les contours de chaque figure sont accompagnés d'un pointillé imprimé en creux sur le fond doré à l'aide d'une pointe arrondie, disposition qui adoucit la rigidité du trait tracé au pinceau.

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