CHAPITRE XX
Sujets légendaires : le Massacre des Innocents, le Martyre de Saint-Barthélémy , celui des onze mille vierges et celui de Dionochus, roi de Cornubie. — Mosaïque de tortures. — La Visite de Sainte- Anne à Venfant Jésus. — Diptyque de Saint- Pierre et Saint- Jacques, attribué à Nicolas Manuel de Berne. — La Visite de Sainte-Elisabeth à Venfant Jésus, tableau de 1512. — Un diptyque d'Issenheiin de 1505. — Un triptyque peint par un artiste français en 1536, cinq sujets de la vie du Christ.
Voici maintenant un diptyque de modeste dimension, divisé en quatre petits compartiments qui tous représentent des scènes du martyrologe (N"^ 1064 109). Ici le style de l'école de Schongauer se trahit dans tous les détails de la composition. C'est une œuvre naïve du xv<^ siècle qui a son côté original en ce sens que les sujets ne sont point puisés dans l'invariable répertoire de la Passion du Christ, mais dans la légende des martyrs. Le premier compartiment repré-
— liesente le Massacre des Innocents, le second le Martyre de Saint- Barthélémy, le troisième le Martyre des onze mille vierges et le quatrième le Martyre de Dionocims, roi de Cornubie, C'est une mosaïque de tortures dont la plus saisissante est celle de Saint- Barthélémy, étendu sur une table et écorché par des bourreaux aux manches retroussées, rappelant à quelques égards près certains tableaux de Técole espagnole. Vient ensuite la légende des onze mille vierges martyrisées à Cologne. Il est vrai que lartiste, pour simplifier son œuvre, a prudemment retranché trois zéros du chiffre légendaire et n'a placé que onze vierges dans le bateau qui les ramène de leur voyage à Rome, sous la conduite de SainCe-Ursule et du pape Syriaque. Le bateau échoué sur la rive est entouré de soldats qui les percent à coups de flèches et de lances. Dans le fond, sur les bords du Rhin, se voit la ville de Cologne.
Cet accouplement de quatre scènes de persécution empruntées aux premiers siècles de Tère chrétienne, pourrait servir de préface à Thistoire de la torture humaine si riche, à toutes les époques, en tableaux émouvants.
La série d'inconnus que nous avons à parcourir encore est passablement longue : elle offre bien certainement quelques morceaux saillants, mais Fensemble ne saurait nous arrêter au môme titre que les pièces capitales de la collection. Je me bornerai donc à une mention sommaire de ceux des tableaux qui, au point de vue de Tart et de roriginalité,ont un certain cachet qui les recommande à Tattention.
Je citerai d'abord un tableau votif, du commencement du xvi« siècle, dont les donateurs sont un seigneur de Hattstatt et ba femme née de Stauffenberg. Cette peinture à l'huile, fond d'or, orné de gaufrures, représente la Visite de Sainte-- Anns à r enfant Jésus (N® 147). La sainte présente une poire à l'enfant assis sur les genoux de sa mère. Des deux côtés, deux anges jouent, l'un du luth, l'autre du violon. Le donateur, sire de Hattstatt, armé de toutes pièces, est agenouillé avec sa femme sur le devant du tableau. Ces deux figures, suivant l'usage du temps, ont des proportions très-réduites comparativement à celles des saints personnages. La composition est bien équilibrée, le coloris ferme et bien conservé. Il n'existe aucune donnée sur la provenance ; mais c'est un fort bel échantillon de Fart allemand du commencement du xvi« siècle.
A la même époque appartient un diptyque représentant Saint- Pierre et Saint-Jacques (N<» 148) et attribué à Thomme d'État, peintre et poëte, Nicolas Manuel de Berne, contemporain d'Holbein le jeune. C est là une simple supposition qui ne s appuie sur aucun document. Au revers Saint-Jean-Baptiste et SaintSrasme. Sur le second volet sont les ûgures de Sainte^Madeleine et de Sainte- Odile et au revers Saint-Nicolas et Saint-Ulrich, La présence de ces saints personnages particulièrement honorés en Alsace fait naturellement supposer que ce diptyque a été peint dans notre pays même et provient d'une église ou d'un couvent, ce qui ôterait toute créance à l'attribution purement conjecturale que je viens d'indiquer.
A côté de cette œuvre nous trouvons ime suite de quatre panneaux à fond d'or ayant une origine commune et dont l'un, la Visite de Sainte-Elisàbeth à V enfant Jésus ^ porte la date de 1512 écrite doublement en chiffres romains, de forme gothique et en chififres arabes. D'après M. Hugot, cette date mérite d'autant plus d'être remarquée que le panneau N® 166 {Saint- Jean Vévangéliste plongé dans une chaudière d*huile bouillante) reproduit partiellement une estampe sur bois d'Albert Durer faisant partie de la suite de son apocalypse qui a été gravée en 1511.
Autres scènes de martyres. Celles-ci ont une date certaine; mais ces œuvres qui proviennent de la commanderie d'Issenheim sont de beaucoup inférieures, comme style et comme exécution matérielle, à celles que j'ai décrites plus haut et qui proviennent du même fonds (Schongauer et Grunewald).
Ce sont deux tableaux formant diptyque et représentant la légende de Sainte- Catherine d'Alexandrie et celle de Saint-Laurent, M. Hugot a restitué l'inscription mutilée qui se trouve au bas d'uu pilastre peint encadrant les deux sujets de cette dernière légende. Voici cette inscription : POST PARTVM B. MARI^ VIRGINIS ANNO DOMINI MILLESIMO QUINGENTESIMO IIIII 1505. Bien qu'il ne subsiste sur le tableau que les, deux derniers chiffres du millésime, il ne saurait surgir aucun doute sur l'exactitude de la restitution, car, comme moyen de contrôle, nous avons les armoiries de Guido Guersi, précepteur d'Issenheim, figurant au revers du tableau. Ainsi que je l'ai indiqué, Guersi a fait exécuter les pein-^ tures d'Issenheim de1493àl516.
— lis- Dans cette suite de peintres inconnus nous pouvons classer aussi un artiste français, de 1536, contemporain de cette merveilleuse époque de la renaissance qui vit arriver en France, à l'appel d'un grand roi, quelques-uns des représentants les plus illustres de l'art italien, Léonard de Vinci, le Primatice, Benvenuto Cellini. M. Fries, ancien architecte de la ville de Strasbourg, a légué au musée de Colmar un triptyque de petite dimension portant la date de M.D.XXX.VI. et représentant dijfférentes scènes de la vie du Christ, en tout cinq sujets, face et revers. Sur le panneau du milieu le Christ en croix, Madeleine et la Vierge doulou/reuse. Ce panneau porte Técu de France, à gauche, et à droite un écu armorié, de gueules à deux étoiles en chef; un croissant en pointe, d or. Entre les deux écussons trois distiques latins ayant trait à la mort du Sauveur. Cette peinture est assez médiocre.