CHAPITRE XXI
La légende de Saint- Jean le Précurseur, suite de quatre grands panneaux peints au revers, par Jean d*Aegery, peintre suisse, i582. — Quelques tableaux du xvn* siècle.
- Le Couronnement de la Vierge; Sainte-Ursule et ses compagnes. — L'Élévation en croix, copie d*après Rubens par un peintre alsacien, provenant de la Chartreuse do Molsheim. — Le Festin de Balthazar et Y Adoration des Mages; la Bataille d'Arhelles et la Bataille de Constantin contre Maxence, copies d*après Lebrun, provenant des châteaux de Ribeaupierre. — Bouclier de parade des comtes de Ribeaupierre. — Vases en vermeil de Ribeauvillé. — Tète de vieillard attribuée au Guerchin. — Bacchantes par F. Boucher, Temples en ruines par Fr. Casanova.
— Portraits de Tempereur Joseph IF^ de F. Dîetermann, préteur royal de Colmar, da brave Élie, de Tabbé Grandidier.
Au milieu de cette espèce de nécropole où se détachent çà et là quelques monuments vénérables du génie, témoins vivants d'une civilisation éteinte, qui n'a aucune analogie avec la nôtre, nous assistons à de singuliers contrastes. Ici Schongauer et sa l^on d'adeptes parqués dans une formule rigide en plein moyen âge, mais sachant donner à l'exécution matérielle de leurs œuvres un éclat incomparable. Plus loin, et apphqués contre le mur, quatre grands tableaux, qui ne brillent ni par' le dessin ni par le coloris, œuvres
où le génie de la renaissanee n'a point marqué son empreinte, mais où s accuse la transition vers lart moderne. En somme, ces panneaux qui sont Toeuvre d'un peintre suisse, Jean d'Aegery, et portent la date de 1582, ne s'élèvent pas au-dessus de la médiocrité, bien qu'ils renferment quelques détails dignes d'attention. C'est la légende de Saint-Jean le Précurseur qui défraie la composition. Les figures, de grandeur naturelle, n'ont aucun relief. La science du dair-obscur est absente; le coloris, surtout dans les chairs, est terne, le gris domine, le dessin est incorrect. Cependant le groupement des personnages est assez bien entendu; mais ce qui sauve l'ensemble, ce sont les fonds de paysages alpestres qui révèlent, de la part de notre artiste helvétique, une étude très-accentuée de la nature. Il y a là une entente assez remarquable de la perspective linéaire et aérienne, une dégradation de plans qui 'annonce un paysagiste s'inspirant sur place devant les beaux sites de la Suisse (1). Des lacs, des montagnes, des rochers surmontés de vieux manoirs forment le fond des tableaux N*** 101 et 102, Saint- Jean discourant avec les docte^irs et le Baptême du Christ, mais les tons fanés du coloris enlèvent tout charme à l'ensemble. On dirait une pâle peinture à la détrempe. Ces quatre panneaux sont peints au revers, de sorte que Tœuvre d'Aegery se compose réellement de huit tableaux dont la moitié seulement est visible, ce qui tient, comme je l'ai dit déjà, au système de suspension des tableaux qui devraient être fixés à la muraille au moyen de charnières, de façon à permettre de les mouvoir comme les vantaux d'une porte.
Quelques tableaux du xvn° siècle viennent clore l'énumération des œuvres de cette galerie ancienne. Bien que, pris en masse, ils n'ofifrent rien de bien remarquable, ils sont là' comme des jalons indiquant les phases de l'évolution artistique qui s'est accomplie depuis le moyen âge jusqu'à nos jours et nous serviront de transition pour arriver aux œuvres modernes.
Examinons d'abord le Couronnement de la Vierge (N« 154). Au sommet de la composition la Vierge entre Dieu le Père, représenté
(1) Il ne faut point s'étonner du choix de ces sites. Hans von Aegery, ôomme son nom l'indique, était sans doute originaire du bourg d'Aegery situé sur le petit lac de ce nom, près de Zug, au pied du Rigi, c'est-à-dire dans une des parties les plus pittoresques de la Suisse.
sous le costume d empereur d'Allemagne, et Jésus-Christ, sous le costume de roi des Romains; au bas, sur le premier. plan, plusieurs personnages dont les tètes ont de l'expression et sont peintes avec un certain talent. Le costume accuse Torigine allemande de cette peinture qui semble avoir été inspirée par le retable du maître-aùtel de Fribourg en Brisgau, dont Hans Baldung Grien est l'auteur et dont le sujet, sauf quelques variantes, a également été reproduit dans le magnifique retable, en bois sculpté, de l'église du Vieux- Brisach. Vient ensuite le tableau de Sainte-Ursule et sé<s compagTies (N® 162), représentées debout. Il y a là quelques types de figures très-gracieuses, dessinées avec une pureté de lignes qui fait regretter l'insuffisance du coloris comme aussi l'absence de relief. Ce tableau est peint sur bois, avec fond doré et gaufré. Au revers se trouve le Bon Pasteur , dont je ne puis donner aucune appréciation, le tableau étant fixé à demeure contre la muraille.
UÉUvation en croix^ copie exécutée d'après Rubens, par un peintre alsacien, s'il faut en croire les indications de l'ancien inventaire dressé vers la fin du siècle dernier, ofifre cela de remarquable que les carnations plantureuses, les formes robustes et la riche musculature des nombreux personnages qui animent la toile rappellent, sous bien des rapports, la manière du grand peintre flamand. Ce tableau, gravement endommagé dans plusieurs de ses parties, est très-estimé des connaisseurs. Il a été restauré récemment par M. Cbiappini. L'inventaire de Marquaire et KarpfiF indique que cette peinture, originairement placée dans l'église des Chartreux de Molsheim (Bas-Rhin), provient, ainsi que les quatre tableaux suivants, du château des comtes de Ribeaupierre à Ribeauvillé.
Le Festin de Balïhasar et V Adoration des Mages (N^» 183 et 184), œuvres d'un peintre inconnu de la seconde moitié du xvn® siècle, ne se recommandent par aucune qualité saillante. Us n'ont d'autre mérite que le souvenir historique qui se rattache aux dynàstes de Ribeaupierre dont ils ornaient la résidence.
Deux autres tableaux de la même provenance, la BataiUe d'Arbelles et la Bataille de Constantin contre Maxence sont des copies exécutées d'après les originaux de Charles Lebrun. Ces toiles, qui ont chacune plus de trois mètres de long, sont d'une exécution médiocre au point de vue du coloris.
(Jfu^E de Cotnar.i
Il est un fait dominant dans l'histoire de la seigneurie de Ribeaupierre, c'est que la famille de dynastes, qui la tenait à fief de l'évèché de Bâle depuis le xn° siècle, s'est fait remarquer par son goût pour les arts, les sciences et les lettres. Jusqu'au xvn° siècle, les comtes de Ribeaupierre furent mêlés activement aux luttes qui signalèrent le moyen âge et l'époque agitée de la Réforme. On les voit tour à tour prendre part aux Croisades, s'attaquer aux villes, aux principautés voisines, à l'empereur lui-même, s'allier au roi de France Charles VI contre les Anglais, recevoir d'éminenls témoignages de faveur des ducs de Bourgogne et de l'empereur Charles- Quint que le comte Guillaume II suivit en Italie au siège de Padoue. Le comte Eberhard est le dernier des Ribeaupierre dont Je nom ait une certaine notoriété historique. Ses deux fils, Georges-Prédéric et Jean- Jacques, moururent sans descendance masculine. Catherine- Agathe de Rappolstein, fille aînée de Jean-Jacques, épousa Christian II, prince palatin de Birckenfeld. Grâce à la protection de Louis XIV, ce prince devint l'unique seigneur du comté de Ribeaupierre qui passa depuis, par héritage, dans la maison de Deux- Ponts. Le dernier prince de cette maison, qui a joui des droits seigneuriaux de Ribeauvillé, est Maximilien de Deux-Ponts qui fut colonel du régiment Royal-Alsace sous le règne de Louis XVI. Maximilien dut à Napoléon I®^ de monter sur le trône de Bavière.
Les seigneurs de Ribeaupierre possédaient une fort belle bibliothèque, de nombreux objets d'art dispersés aujourd'hui. Quelques épaves de leurs collections sont venues s'échouer à la bibliothèque et au musée de Colmar, où l'on conserve entre autres un bouclier de parade, en bois, recouvert de miniatures peintes à l'huile par un artiste alsacien du xvi® siècle et représentant des sujets de chasse variés selon les quatre saisons. Cette pièce intéressante rentre tout natiu'ellement dans le cadre de mon travail : j'en ai fait, il y a quelques années, un dessin à la plume, qui a été publié dans VArt pour tous. J'en donne aujourd'hui une héliogravure réduite au sixième du diamètre réel. Il n'est pas hors de propos de rappeler ici que la ville de Ribeauvillé possède un véritable trésor de souvenirs artistiques de ses anciens seigneurs : c'est une collection de sept vases en vermeil (1628 à 1641) donnés par eux à la Rathstuhen ou Chambre du Conseil, à l'occasion de mémorables événements de
famille et portant des inscriptions dédicatoires ainsi que les mono-^ grammes des orfèvres. J en ai publié une description accompagnée de planches, dans la Jtevue d* Alsace (année 1872).
Citons encore, comme appartenant au xvii® siècle, une tète de vieillard attribuée, mais sans preuve certaine, à Francesco Barbieri, dit le Guerchin, donnée au musée par M. H. Lebert. C'est une figure coiffée d'une espèce de turban, probablement un portrait ou plutôt une tète d'étude : elle n'a rien de particulièrement attractif, si ce n'est le faire large de la peinture, qui est grassement empâtée.
L'art du xvni® siècle n'est représenté dans notre galerie de peinture que par quelques portraits historiques exécutés par des artistes inconnus, une petite esquisse peinte de François Boucher, le peintre efféminé des boudoirs, représentant des Bacchantes, deux petits tableaux de Fr. Casanova, peintre de paysages et de batailles, né à Londres en 1730 d'une famille italienne. Ces tableaux, peints à l'huile sur cuivre, ont été donnés par feu M. le docteur Faudel. Us représentent des temples en ruines. L'exécution est assez terne et ne saurait donner \me idée suffisante de la manière de cet artiste, qui, pourtant, jouissait d'une certaine célébrité et avait été chargé par Catherine II de peindre les batailles des Russes contre les Turcs.
Parn^i les portraits l'on remarque celui de l'empereur Joseph II, celui de François Dietermann, conseiller au Conseil souverain d' Alsace et préteur royal de la ville de Colmar où il est mort en 1729, celui du Brave Élie, l'un des vainqueurs de la Bastille, né à Wissembourg le 25 novembre 1746. Ce portrait a été donné au musée par son neveu : au-dessous du cadre se trouvent appendues les deux épées d'honneur offertes au brave Élie, le 15 juillet 1789, par les électeurs de Paris assemblés à l'Hôtel de ville, en récompense de sa brillante valeur. Élie devint plus tard lieutenant-général de la division dont Bar-le-Duc était le chef-lieu. Cette noble et énergique figure est un des souvenirs historiques les plus intéressants que possède le musée. Je citerai également le portrait d'une autre illustration alsacienne, celui de l'abbé Grandidier, dont les œuvres sont un des plus beaux monuments élevés à l'histoire d'Alsace. Donné au musée par M™« veuve Gœcklin, sa sœur, ce portrait, qui est admirablement peint, reflète la physionomie à la fois douce^
intelligente et sympathique de ce jeune prêtre mort en 1787, â^é de trente-cinq ans à peine, à Tabbaye deLucelle, laissant après lui une œuvre grande et belle qui, à elle seule, eût sufâ à remplir une longue vie d'homme. Arrêtons-nous un instant devant cette gra- , cieuse figure : il s'en dégage un charme pénétrant, une fleu^" de jeunesse sur laquelle le poids du travail fiévreux n'a point marqué son empreinte, mais où Tâme transperce Tépiderme avec cette nuance de mélancolie qui semble porter^en elle le pressentiment d'une courte existence terrestre.