‹ Le musée de Colmar. Martin Schongauer et son écoleChapitre 25 sur 48 · CHAPITRE XXÏI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXÏI

Peintures modernes. — Paysages de MM. Gustave et Auguste Salzinann, Camille Bemieff Menn, Achard. George, de Ghacaton, Louis Duvaux, Aligny. ^-Dons du gouvernement français.

Le musée n'est pas très-riche en œuvres modernes. Il semble, quant à présent, que tout l'intérêt des collections qu'il renferme doive se concentrer exclusivement sur la gloire des vieux maîtres du xv° et du xvi« siècle Cette prédominance de l'intérêt historique qui s'attache à des œuvres dont l'existence a traversé plusieurs siècles, et qui ont conquis à la longue une célébrité européenne, paraît reléguer dans une espèce de pénombre le cortège de tableaux, de dessins et d'estampes auxquels l'âge n'a point donné ce brevet de noblesse qui sollicite les préférences des curieux. Nous avons cependant à signaler dans cet ensemble assez varié plusieurs peintures de mérite dont les principales sont dues à des artistes alsaciens. Car, il ne faut point l'oublier, la principale préoccupation de la Société Schongauer a été de créer un musée alsacien qui puisse donner une mesure exacte de la spécialité de chacun de nos artistes dans les genres multiples où s'exerce leur activité. Cette tendance à laquelle les vrais amis de l'art ne peuvent qu'applaudir a été généreusement servie, d'abord par le gouvernement qui a donné au musée plusieurs tableaux d'artistes nés dans le Haut-Rhin et signalés aux dernières expositions des beaux-arts, ensuite par les artistes eux-

mêmes qui ont bien voulu s associer, par des dons gracieux, à la propagande de la Société.

Parmi les dons du gouvernement français figure encore une œuvre importante de M. Louis Duveau, la Mort d'Agrippine, grande page historique vigoureusement brossée et d'un puissant effet dramatique.

G est par une analyse succincte de ce groupe moderne que je vais terminer cette petite monographie de collections d'art. Un homT mage de reconnaissance, d'abord, pour M. Gustave Saltzmann, de Golmar, auquel le musée est redevable d'un grand nombre de dons précieux et qui, animé de ce patriotisme désintéressé qui ennoblit la mission de l'artiste, a exposé, à titre permanent dans ces galeries, une dizaine de tableaux de sa collection qui se recommandent tous à des titres divers. Ses œuvres personnelles se distinguent par une étude consciencieuse de la natiire; il comprend à merveille le paysage et sait l'interpréter largement, sans maniérisme.. Voyez sa Haute futaie et ses Aqueducs de la campagne romaine^ deux œuvres où la différence de caractère dénote une souplesse d'assimilation que possède seul l'observateur intelligent. Dans l'un la plantureuse verdure et les robustes troncs de nos arbres du nord sont rendus avec la solidité d'empâtement qui convient à une étude de ce genre; dans l'autre ce sont des tons roussis par le soleil, une végétation maigre, une morne solitude, une vaste étendue sur laquelle s'échelonnent, comme des squelettes, quelques piliers en ruine, souvenirs de splendeurs déchues. Les œuvres les plus remarquables de M. G. Saltzmann ont été reproduites par la lithographie : les collections d'estampes de la Société Schongauer en possèdent un charmant atlas.

M. Auguste Saltzmann, de Ribeauvillé, également estimé comme paysagiste, a étudié comme lui la nature italienne et a rapporté de ses voyages de fort belles études dont deux, les Temples de Poestum, page chaudement colorée, et le Golfe de Naples, petit tableau ruisselant de lumière et d'azur, figurent dans ces collections. Sa Mare d'eau, effet du soir, quoique bien accentuée au point de vue de l'effet particulier cherché par l'artiste, a l'inconvénient d'offrir au regard une tonalité uniforme et sombre qui fait pousser au noir l'œuvre entière et ne laisse en évidence qu'une petite trouée lumineuse. Ce tableau forme pendant avec une copie d'AIigny traitée dans le même style.

Voici trois paysages d'un autre artiste colmarien, M. Camille Bernier, dont les sites bretons ont obtenu de légitimes succès aux expositions de Pai'is. Son Embouchure de VElorn a été donnée par le gouvernement français au musée de Golmar. Quelques arbres au bord de la mer, où vient se jeter l'Elorn, près de Lorient, quelques bateaux pêcheurs se balançant sur la vague, au premier plan un pâturage animé par des moutons , le tout se détachant sur un ciel plombé d'un bel effet, tel est l'ensemble de cette composition toute simple, mais traitée d'une manière large et sobre.

Le second paysage de M. Bernier, tableau de grande dimension, est également un don du Ministère d'État. En peignant cette œuvre si simple, un Sentier dans les genêts près de Bannalec, l'artiste nous montre combien la nature, dans ses thèmes les moins compliqués, ofiFre de ressources à celui qui sait la comprendre et bien l'interpréter. Un bouquet d'arbres, un sentier passant au travers, dans le fond la pourpre du couchant, sur le devant un cheval blanc à la pâture, c'est là tout, et cependant on se sent ému. C'est qu'il y a dans ce coin de nature un grain de poésie qui fait rêver les indifférents, qui les force à s'incliner devant la puissance de la palette d'où sont sortis ces tons vrais, ce réalisme de bon aloi. Sans aUer en Bretagne, nous rencontrons tous de pareils effets dans nos campagnes et nous nous plaisons à les revoir transportés sur la toile.

Le musée a reçu du gouvernement français un troisième paysage de M. Bernier (Fontaine en Bretagne). Ce tableau, qui porte l'empreinte des qualités brillantes acquises par l'artiste dans Tétude de la nature, a beaucoup voyagé avant d'arriver à sa destination. Donné en 1869, il figurait à l'exposition de Munich, puis à celle de Vienne, où il resta en quarantaine pendant toute la durée des tristes et terribles événements de 1870. Ce n'est qu'en 1872, grâce à l'active intervention de M. Charles Blanc, directeur des Beaux-Arts, que celte belle œuvre, une des meilleures de lartiste, est arrivée au musée.

Plusieurs autres paysages, de provenances diverses, se recommandent à notre attention. Arrêtons-nous un instant devant les frais ombrages du tableau de M. Menn, de Genève, intitulé le Printemps, arrêtons-nous aussi devant le Pû^y^^^^ du Dauphinéji^diTM, Achard, si riche d'accent pittoresque, contemplons les deux délicieuses

études de M. George, autre peintre genevois, élève de Galame, qui a trouvé dans la plaine des environs deColmar des sujets dignes de son pinceau habitué à retracer les scènes alpestres. Quelques autres paysages avec figures, tels qu^une Halte en Syrie, sous des oliviers, par M. de Ghacaton, une Plage avec scène de naufrage, par M. Louis Duvaux, la Charmille des comtes de Ribeaupierre, par M. Auguste Saltzmann, tableau d'une tonalité verte un peu trop risquée, tel est à peu près l'ensemble de cette collection de paysages qui, comme on le voit, demanderait à être complétée par des acquisitions nouvelles pour constituer un ensemble plus varié. On est môme en droit de s'étonner que le musée soit si peu riche en paysages, alors que les expositions annuelles, tant à Paris qu'en province, regorgent de productions de mérite qui accusent une tendance de plus en plus marquée vers les études de la nature. Car, il faut bien le reconnaître, l'étude du paysage a conquis, dans ces derniers temps, tout le terrain perdu par la peinture historique et religieuse. Ce mouvement de l'art moderne a, sans doute, son côté intéressant, mais ne tend-il pas à prouver que les fortes études sont en déclin, que nos artistes s'attachent moins vivement et moins sincèrement que leurs devanciers à l'étude passionnelle de la figure humaine qui a fourni à ces derniers tant de nobles sujets de composition, tant de scènes émouvantes? Le drame de la vie humaine, les grandes pages historiques n'offrent-ils pas à l'art un aliment bien plus substantiel que la représentation, quelque parfaite qu'elle puisse être, de la nature inanimée? D'où vient donc cette invasion du paysage qui fait la place si petite à la grande peinture? Il faut peut-être en chercher la cause dans les tendances positives de notre époque qui veut produire beaucoup et se laisse emporter par cette loi du mouvement rapide qui recherche avant tout les procédés expéditifs ; car aucun genre de peinture ne se prête à une exécution par à peu près comme le paysage. Il comporte des transactions linéaires, des partis pris de coloris que la reproduction de la figure humaine n'admet point; il permet d'enjamber certaines difficultés sans que le spectateur ou le critique se doutent que telle œuvre, très -agréable à l'œil, est entachée d'une transgression des lois de la ressemblance, qu'elle est un compromis entre l'imagination et la vérité vraie. Peu importe au peintre paysagiste qxiQM portrait à' md. arbre, d'une montagne, d'une

flaque d'eau, d'un édifice, soit rigoureusement exact : il n'y parait point, et on ne lui adressera pas le même reproche qu'à l'artiste qui, en dépit des lois de l'anatomie, fera dévier un biceps, grossira outre mesure le muscle mastoïdien, se méprendra sur la place exacte du métatarse ou manquera un raccourci.

On le voit, entre le paysage et les lignes sévères de la nature animée la distance est énorme. Il faut, pour la franchir, autre chose que quelques études sommaires et, qu'on me passe l'expression, quelques ficelles d'atelier ; il faut cette longue et patiente initiation dans le domaine du beau, qui ne s'acquiert que par l'étude de l'antique, par celle du corps humain dans toutes ses positions ; il faut l'observation de la physionomie et du geste, la connaissance approfondie de la musculature et de la charpente humaine ; il faut, pardessus tout, l'étude des grands maîtres et, dans une large mesure, les connaissances historiques et littéraires qui permettent à l'imagination ainsi meublée de créer des œuvres dignes d'éveiller l'attention ou de passionner la foule.

Page 1