‹ Le musée de Colmar. Martin Schongauer et son écoleChapitre 26 sur 48 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Le Char de la Mort, peinture mystique de M. Théophile Schuler. — La Danse des morts à Kientzheim. — Hans-Hug Kiauber, l'auteur de la Danse des morts de B&le, a exécuté des travaux dans les abbayes de Murbach et de Lure. —Souvenirs des deux Holbein.

Cette transition m'amène à parler des tableaux de nos peintres alsaciens que leur tempérament a poussés aux études sérieuses et auxquels la notoriété publique a assigné une place honorable dans la phalange des artistes d'avenir. Examinons d'abord la grande toile de M. Théophile Schuler^ de Strasbourg, le Char de la mort. Ce tableau a fait sa première apparition devant le public à l'exposition de l'Association rhénane des Beaux- Arts qui s'est tenue à Strasboinrg en 1851. Par sa facture étrange autant que par le fantastique du sujet, il produisit alors une sensation que j'ai vivement partagée et qui s'est traduite dans mon compte-rendu du salon [Revue d'Alsace^ 1851, page 227). M. Schuler en a fait don au musée en 1862.

Dans une notice autographe qu'il a remise alors au conservateur, il nous révèle les motifs déterminants de cette composition pour Texécution de laquelle il s'est inspiré des descriptions de la Danse des morts de Bâle et des mystères du moyen âge. En créant cette œuvre il a cédé à un de ces entraînements de Timagination qui s'emparent à certains moments de l'artiste et semblent lui dire : Marche, marche 1 Voici ce que dit la notice : « L'exécution de ce tableau, peut-être a trop positive pour un sujet mystique, et donnant trop dans le do- (( maine de la littérature, m'a ramené, une fois l'imagination satisfaite, « dans le vrai chemin de l'artiste, la belle nature, et je m'en félicite. (( Heureux de lui voir une bonne place sous le toit hospitalier des a Unterliuden, lui-même si mystique par ceux qu'il a abrités autrecE fois, son architecture et son contenu d'aujourd'hui, je suis convaincu « que mou tableau a trouvé sa véritable patrie. Offrir cette toile au « musée de Colmar, était mon idée depuis longtemps. »

Nous voilà dûment renseignés. Cette œuvre est un caprice éclos dans un de ces moments de concentration des facultés Imaginatives sur un objectif que son étrangeté rend attrayant. Voyons comment l'artiste a compris cette idée de la mort qui, depuis l'antiquité jusqu'à nos jom*s, a revêtu tant de formes différentes, qui, pendant le moyen âge, a pris le caractère d'une danse grimaçante où la mort, avec sa hideuse ossature, avec son rictus ironique, poursuit sa ronde funèbre à travers le défilé des conditions humaines toutes placées sur la même ligne égalitaire. Mais en s'inspirant, comme il le dit, de la Danse macabre de Bâle, il a renoncé à mettre en scène le squelette traditionnel, sentant fort bien que l'art moderne ne saurait s'accommoder de cette fantasmagorie surannée qui a exercé la verve satirique de l'auteur anonyme de la danse du cimetière de Bâle et celle de Hans Holbein dont le crayon a produit, dans le même genre, une suite de petites compositions que la gravure sur bois nous a transmises. M. Théophile Schuler a eu comme une réminiscence de l'art grec en donnant à la Mort la forme d'im bel adolescent, à la figure pâle et échevelée, au regard atone, tenant les rênes du char où s'entasse îa moisson humaine qu'il vient récolter chaque jour. La forme pyramidale adoptée par l'artiste pour le groupement de ses personnages lui a permis d'établir sur ce char funèbre un échafaudage idéal dont

le point culminant est occupé par la poésie, les beaux-arts, les

ôciences, le génie militaire, personnifiant les tendances élevées de Tesprit humain; plus bas quelques groupes gracieux représentant Tamour et Tamitié, une jeune mère jouant avec ses enfants, le médecin cherchant la science de la vie en disséquant un cadavre ; à côté, la Folie secouant ses grelots, le pèlerin arrivé au terme de sa course, la sœur de charité consolant les blessés, le trappiste armé de la pelle qui a creusé sa tombe, le pape tendant vers le ciel les clefs de saint Pierre, le jeune pêcheur assis nonchalamment sur ses filets, le vieux soldat qu'électrise le son du tamboiu* et qui semble monter à Tassaut d'une barricade invisible, entraînant avec lui les soldats citoyens qu'enfantent les révolutions. Le roi laisse échapper sa couronne et l'avare son sac d'écus. Ahasvérus, au pied du char, est renvoyé par la Mort qui ne veut pas de lui, et le bourreau, vêtu de rouge et armé de sa hache impuissante, voit s'échapper le condamné qui lui jette ses chaînes. .

Il y a là quelques figures fièrement tournées, des détails peints avec beaucoup de vigueur et, dans l'ensemble du coloris, une gamme sourde jetant une lueur étrange sur cette scène qui laisse entrevoir à l'horizon le signe de la rédemption chrétienne, comme le phare qui éclaire le chemin de la vie future. Pourquoi donc le char est-il emporté par des squelettes de chevaux et pourquoi l'artiste n'est-il pas resté, en ceci, complètement fidèle à son dessein d'éviter la représentation de la mort matérielle ? Pourquoi ces formes spectrales qui détonnent dans l'œuvre et auraient pu être avantageusement remplacées par un attelage de chevaux pâles comme ceux de l'Apocalypse ? Fantaisie d'artiste. Quoi qu'il en soit, l'œuvre de M. Schuler, empreinte d'un profond sentiment philosophique, restera comme une évocation saisissante de ce cauchemar de la mort qui a tant tourmenté le moyen âge et auquel la guerre, la famine et la peste fournissaient un aliment continuel. Aujourd'hui la mort n'inspire plus ces idées terrifiantes. C'est une transmigration d'un monde dans un autre monde plus parfait. C'est l'âme qui rejette son vêtement matériel, souillé par les passions terrestres, pour s'élancer vers la sphère des purs esprits et y vivre de sa vie immortelle (1).

(1) L'Alsace, aussi) avait au moyen âge sa panse des morts. Voici ce qu'en dit l'ioventairo de Marquaire et Karpff, déjà cité :

c  Kientzheim^ la Danse des morts qui avait sur celle que Ton montre à Basle

Gomme il le dit lui-même, M. Schuler, après avoir satisfait cette fantaisie de rimagination, est revenu à Tétude de la belle nature. Il y a récolté toute une moisson de sujets intéressants qu'il a su traduire au courant de la plume, du crayon ou du pinceau, avec cette verve originale et primesautière qui est le prçpre du vrai talent. La lithographie et la gravure sur bois ont reproduit ces lestes compositions dans des publications illustrées qui font honneur à l'Alsace, telles que le Pfingstmontag et les Schlitteurs des Vosges. Il a donné au musée de Colmar un grand dessin relevé de sépia, un des premiers jets de la pensée qui Ta conduit à dessiner sous leurs aspects les plus pittoresques, les travaux des bûcherons du Hohwald faisant glisser leurs trains de bois aux flancs escarpés de la montagne sur des traîneaux portés par des rails primitifs taillés dans les troncs séculaires.

l'avantage d'être encore du pinceau de Holbein, puisque la première a déjà été retouchée plusieurs fois, cette peinture à fresque, Tun des plus rares monuments qu'on ait possédés, a été couverte d'une couche de chaux vive qui n'en a pas laissé le moindre vestige, et cela parce qu'on y voyait un chevalier^ un roi, un pape, que la mort amenait au terme de l'égalité. >

D'où vient donc cette singulière persistance des anciens inventaires à attribuer à Holbein une foule d'oeuvres exécutées pour les églises et couvents d'Alsace? Elle n'est pas tout à fait sans fondement et en voici la preuve :

Le musée de B&le possède un petit cahier d'esquisses ayant appartenu à Hans Holbein, le père, et contenant 19 feuillets sur tesquels sont tracés des portraits au crayon d'argent ainsi que quelques notes relatives aux commandes faites à l'artiste, notes dont l'écriture, en grande partie effacée^ est devenue presque illisible. En tête de l'album est inscrite cette mention : c Bis Buch ist Hans Hug Klaubers des mollers zu Basell. » Klauber, qui en devint propriétaire après la mort du père Holbein, avait acquis une certaine notoriété comme restaurateur du Todtentanz de B&le, peinture bien antérieure ai Holbein et qu'on a souvent attribuée erronément à cet artiste. La tradition nous apprend, en effet, que cette peinture remonte à 1435 et a été restaurée en 1573 par Klauber.

Un document qui est de nature à prouver qu'un Holbein a exécuté des travaux d'art en Alsace, c'est une missive du Conseil de Bàle au couvent d'Issenhcim, rapportée par M. Woltmann, dans son ouvrage, pages 341 et 374. Cette missive appuie les réclamations faites par Jean Holbein le jeune à propos des outils de peintre que son père avait laissés dans ce couvent lorsqu'il y avait été appelé pour y peindre un Tetable. La découverte de ce document est duc aux infatigables recherches de M. His-Heusler.

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