CHAPITRE XXIV
Deux artistes alsaciens, lauréats du grand prix de Rome, MM. Henner et Ulmann. — Leurs œuvres au musée deColmar. — Notes biographiques sur M. Henner. — H. Auguste Bartholdi, le sculpteur colmarien, auteur de la statue de Schongauer et du monument Bruat.
Voici quelques œuvres d*une inspiration et d*une exécution tout à fait différentes et qui vont nous initier aux traditions de Fécole française de Rome. Le département du Haut-Rhin compte deux lauréats du grand prix de peinture, MM. Jean-Jacques Henner, de Bemwiller, et Benjamin Ulmann, de Blotzheim, qui, tous deux, ont fait leur stage artistique à la Villa Médicis. Ici j'éprouve un véritable embarras, car Tamitié étroite qui me lie à M. Henner pourrait, dans ime certaine mesure, enchaîner ma liberté de critique, et me faire suspecter de partialité. Heureusement cette appréhension s*efface devant le jugement unanime de la presse parisienne qui, depuis bien des années, a consacré le mérite du peintre, devant les brillantes récompenses que le jury lui a décernées aux expositions des Beaux-Arts.
M. Henner est une de ces natures fortement trempées qui sentent de bonne heure la vocation de leur vie entière et poursuivent, à travers tous les obstacles, la réalisation de cet idéal qui forme les grands artistes. J'ai pu suivre, depuis leur début en 1842, le développement de ses études. Il avait alors onze ans et fréquentait mon cours élémentaire de dessin au collège d'Altkirch. Cette initiation modeste aux premiers principes de la figure fut suivie d'une étude plus sérieuse dans l'atelier de M. Guérin à Strasbourg. Grâce aux sacrifices que s'imposa sa famille et aux encouragements du Conseil général du Haut-Rhin il put se rendre à Paris, ce foyer intellectuel et artistique du monde, oii il reçut les leçons de MM. Drolling et Picot, membres de l'Institut, et devint en même temps élève de l'École des Beaux- Arts. Là se développèrent, sous l'inspiration des grands maîtres, dont les œuvres peuplent nos musées, et surtout par la consciencieuse étude du modèle vivant, les facultés innées de notre jeune compa-
triote. L'horizon se dégageait pour lui à travers mille luttes et mille privations qui ne parvinrent point à décourager sa persévérance : enfin il réussit à cueillir cette pomme des Hespérides qui s'appelle le grand prix de Rome. J'ai été le confident de ces luttes à outrance et je conserve précieusement une foule de lettres qui témoignent des tâtonnements de l'artiste cherchant sa voie, mais me rappellent surtout l'homme de cœur dont l'amitié n'a jamais faibli. Le sujet de composition pour le grand prix était Adayn et Eve trouvant le corps d'AheL On a donné au tableau de notre lauréat une place d'honneur dans la collection de l'École.
En 1858 il partit pour l'Italie. Il y passa cinq ans à la Villa Médicis, sous la direction de M. Schnetz qui, malgré son grand âge, savait entretenir le feu sacré de l'art chez ses élèves. Au milieu de cette jeune colonie française, ce vénérable vieillard était le dépositaire des pures traditions classiques, se faisant un devoir de guider chacun, selon ses tendances, dans la voie la plus propre à faire grandir ses facultés. De cette époque de la vie du jeune artiste, de ces moments de bonheur consacrés au culte de la belle nature et des monuments de l'art, j'ai pu noter également de précieux souvenirs, grâce à l'attention tout amicale qu'il avait de me transmettre ses impressions, de me communiquer souvent ses illusions, parfois môme ses défaillances, quand, dans l'âpreté de la lutte, il se sentait vaincu par une difficulté imprévue. Voici quelques lignes qui rendent ses premières impressions sur la terre d'Italie. Elles donnent la mesure de son tempérament d'artiste peu fait pour se plier aux traditions académiques.
« Figurez -vous ces villages si pittoresques où vieilles femmes, « jeunes filles, enfants et tous semblent faits exprès pour être peints. « Les plus gracieuses d'entre ces femmes (et elles se connaissent en « pittoresque) viennent vers nous quand elles nous voient arriver avec « nos boites à couleurs et nous disent : Signor, signor, voleté ritrai- « tar'miy c'est-à-dire, voulez-vous faire mon portrait. Elles ne deman- « dent pas mieux, et même si vous dessinez des maisons ou des mo- « numents, elles se mettent exprès à côté, dans des poses si gra- « cieuses et si belles qu'on oublie presque que le gouvernement nous « envoie à Rome pour faire de la peinture d'histoire..., ce qui ne « m'empochera pas de faire selon mon sentiment, tout en remplissant « bien le programme qui nous est imposé. »
De ce séjour de Tartiste à Rome datent ses quatre tableaux du musée de Colmar : La Madeleine pénitente, le Christ en prison, la Jeune Fille romaine, le Jeune Baigneur endormi. La Madeleine a été peinte au commencement de 186Ô. Après avoir fait figurer ce tableau à l'exposition de Besançon, où il lui a valu une médaille, M. Henner en a fait don au musée de Colmar. La pécheresse, qui vient à peine de dire adieu aux joies mondaines,* est couchée demi-nue à Tentrée d'une grotte, im crâne à côté d'elle. Sa robuste santé n'a pas encore fait place aux macérations de la chair. La grâce d'en haut semble l'avoir touchée à peine. Prenons ce tableau pour ce qu'il est, une étude d'après nature, dans la première manière du peintre déjà sûr de son procédé d'exécution, mais n'ayant pas encore assoupli son pinceau dans l'étude des blondes carnations de l'art vénitien qui eut plus tard ses prédilections. « Autrefois, dit-il, je croyais que l'effet existait dans « l'opposition du blanc et du noir. On peut, sans doute, en produire a avec cela seul ; mais le ton donne de la gaieté et réjouit l'œil. Si « vous voyiez comme toutes les études que j'avais faites avant d'aller a à Venise, sont terreuses et lourdes, celles même quej'ai peintes au « commencement du voyage ! Ce n'est réellement qu'à Venise quej'ai « été frappé de toutes les ressources de la palette de cette école colo- « riste... Vous savez que je fais un Christ en prison» Je crois que « j'ai dépassé mes moyens. Je ne sais pas encore comment je vais « m'en tirer. » (22 janvier 1860.)
Ce môme Christ, après avoir figuré à Paris, à Texposition des envois de Rome, a été acquis par la ville de Colmar quia voulu donner ainsi au jeune artiste untémoignagedegratitude et un encouragement. L'influence de l'école vénitienne se fait sentir dans cette œuvre aux lignes pures, à la lumière chaude et blonde qui jette ses reflets dorés dans le cachot où est assise, de grandeur naturelle, la victime résignée. La tôte est penchée, les cheveux tombent en désordre, projetant leur ombre sur la poitrine. Si l'exécution matérielle est brillante, si elle annonce un vrai coloriste, si elle dénote une connaissance étendue des lois de l'anatomie, je ne serai que juste en ajoutant que l'expression n'est point à la hauteur de ces qualités plastiques, qu'elle pèche par un excès de prostration, par un air de victime dolente où ne perce pas assez ce qu'il y a de divin dans le sacrifice du sublime Nazaréen.
A la môme époque appartient aussi celte tête si vivante de lai Jeune Fille romaine f de cette bonne d'enfant au regard profond, au nez épaté, qui venait se promener dans le jardin de la villa Médicis où Henner avait son atelier installé au milieu des lauriers, avec la perspective grandiose du Monte Pincio si propre à exalter les facultés de Tartiste. Cette tète parlante et modelée avec soin est le premier jalon de la longue suite de portraits qu'Henner a exécutés depuis et qui (les dernières expositions en témoignent) constitueront certainement un des chapitres les plus intéressants de sa vie d'artiste.
Le Jeune Baigneur endormi, acquis par le gouvernement français et donné au musée de Colmar, est une des dernières œuvres qu'il a exécutées à Rome : aussi résume-t-elle toutes les qualités acquises dans l'étude de la seule nature par le jeune artiste, en dépit du progranune académique. Un jeune garçon, aux formes grêles, couché tout nu aux bords de la rivière, sur les loques de son pauvre vêtement; im fond de paysage aux lignes sévères où se sent la chaleur du climat d'Italie, une sûreté d'exécution qui, dans les moindres détails, révèle Tartiste maître de lui-même, une carnation splendide où le clair-obscur se joue avec un accent de vérité qui efface le procédé acquis pour ne laisser voir que la nature vraie, telles sont les qualités qui recommandent cette page qui a figuré, en 1867, à l'Exposition universelle.
Dans une de ses dernières lettres de Rome (20 février 1864), je trouve ce passage : « Que de nuits sans sommeil, que de journées de a découragement 1 M. Flandrin mé dit que tout cela est nécessaire, a Je passe quelquefois de charmants moments à causer avec lui ; il a vient me voir souvent dans mon atelier : il est excellent pour moi. « C'est un vrai bonheur et une bonne fortune que de pouvoir appro- « cher cet illustre peintre et de profiter des belles leçons qui sortent a desabouche. »
Eugène Flandrin, le disciple dingres, était allé passer l'hiver à Rome pour se retremper aux sources pures de l'art. Il ne devait plus revoir lé ciel de la patrie. Ces leçons d'un maître, dont Henner était heureux de jouir, furent interrompues par une maladie crueUe qui, en quelques jours, emporta un des plus éminents artistes de l'école française. Henner eut la douleur d'assister à ses derniers mo-
ments : il crayonna rapidement un profil de cette tête défigurée par la mort. Ce croquis funèbre a été reproduit dans V Autographe de M. de Villemessant.
Depuis lors, M. Henner a gravi d'un pas sûr le chemin épineux qui mène aux sommets de Tart. 11 est de ceux dont la puissante volonté égale la persistante patience. Sans jamais sacrifier aux caprices du jour, qui font souvent dévier les natures les mieux douées, il s'est replié en lui-même, méditant sans relâche, devant la nature, devant le corps humain, les leçons de Téternel beau, demandant à la Muse du grand art ses inspirations les plus pures. Jamais satisfait des résultats acquis, trouvant qu'il ne suffit pas de faire bien, mais qu'il faut faire mieoK ; homme de conviction avant tout et lutteur inflexible, il a réalisé, dans le portrait, de vrais chefsd'œuvre qui fascinent les plus indifférents. Son secret, c'est Tesprit d'observation et d'analyse poussé à une rare puissance. Une fois que son regard pénétrant a enveloppé son sujet, il le possède tout entier; son pinceau exprime la pensée, le caractère intime du modèle : l'œil s'allume, la chair palpite, le coloris est d'une étonnante justesse, le clair-obscur relève les masses avec une vigueur d'accent qui pousse le personnage hors du cadre. On pense au Titien et à Léonard quand on contemple ses portraits ; on pense au Corrége quand on voit ses études d'après le nu. Quelle magie dans ces tons vibrants, qui sont la nature même ! Laissez agir là-dessus la patine du temps et le coloris prendra ces tons mystérieux qui donnent un si puissant attrait aux tableaux des vieux maîtres.
Les principaux musées de EVan'ce possèdent des tableaux d'Henner. Au Luxembourg, la Suzanne, V Idylle, le Samaritain, la Na"iade; à Dijon, \di. Nymphe Biblis; kHoxAoM&Q^ là Madeleine couchée, UIdylh et la Na/lade sont deux bijoux, deux perles serties dans des fonds de paysage d'une simplicité magistrale, qui font valoir la blancheur nacrée, les attitudes chastes et virginales de ses nymphes ; car c'est là un des côtés caractéristiques de son talent; il peint le nu avec cette grâce sévère qui rappelle les lignes de la statuaire antique.
Un des bonheurs de ma vie, à moi qui ai vu ses premiers débuts, il y a trente ans, dans notre chère Msace, a été d'assister, le 3 novembre 1873, à la distribution des récompenses attribuées aux artistes du Salon de cette année. La croix d'honneur, qui lui a été
décernée, est la palme méritée par un travail convaincu, poursuivant rigidement les voies du grand art. Cette réputation d'artiste éminent et convaincu est aujourd'hui tellement établie et hors de conteste, que tout récemment l'Académie de Florence lui a demandé son portrait peint par lui-même, pour le placer dans la galerie des maîtres modernes. Pouvais-je terminer par un plus bel éloge ces quelques lignes consacrées à un ami que je vois à Tœuvre tous les jours, dans rintimité familière de l'atelier et dont, chose rare, la modestie rehausse le talent?
M. Ulmann, également grand prix de Rome, est représenté dans le musée par un seul tableau, encore un don du gouvernement. Ce tableau, intitulé Une Défaite, nous fait voir un jeune soldat blessé ayant à ses pieds un glaive brisé; dans la pénombre du fond, un champ de bataille semé de cadavres. On sent dans cette œuvre, dont l'ensemble révèle l'étude de l'antiquité classique, une tendance marquée pour les lignes sobres et sévères, une préoccupation de la forme qui s'accentue d'une manière correcte sans exclure la souplesse qu'enseigne l'étude de la nature vivante. M. Ulmann, lui aussi, s'est passionné pour les belles scènes italiennes, pour ces études sur le vif dont les sujets toujours pittoresques se renouvellent sans cesse sous les yeux de l'observateur capable d'interpréter la grâce naïve, le sentiment poétique qui s'en dégage. A l'exposition de Paris, de 1867, il s'^st fait remarquer par une peinture fort belle, VOra delpianto (l'Heure des lamentations], une scène de funérailles à l'église de Piperno, dans la campagne romaine. Le cadavre d'un adolescent mort à la fleur de l'âge est étendu par terre, sur un tapis, au milieu de l'église ; autour de lui, et dans des poses accentuées par la douleur, sont rangés tous les membres de la famille, père, mère, frères et sœurs, toute la parenté, les uns à genoux sur la dalle, les autres assis sur les bancs et exprimant, chacun dans sa pantomime navrante, le sentiment qui l'oppresse. Les lignes horizontales, qui dominent dans ce tableau peint en longueur, s'harmonisent avec la donnée sévère de la composition. La critique parisienne, en appréciant cette œuvre, y voit un gage d'avenir et ajoute que M. Ulmann portera loin ses palmes méritées. Le département du Haut-Rhin a suivi avec une sympathique attention les progrès de nos deux lauréats.
Ici s'arrête ma revue des principales œuvres de peinture. Le ca-
dre de cette notice restreinte ne comporte point lexamen des travaux d art d'un autre genre, tels que la sculpture, les monuments d archéologie et la céramique, que renferme le musée et qui se recommandent, à des titres divers, à Tattention publique. Qu'il me soit permis, toutefois, en terminant, de rendre hommage au talent fécond de notre sculpteur colmarien, M. Auguste Bartholdi, qui a enrichi nos collections de productions nombreuses toutes marquées au coin d'une esthétique élevée. Sa charmante fontaine, surmontée de la statue en pierre de Martin Schongauer, qui décore le préau du cloître restauré et caractérise si bien la destination actuelle du vieux monument des Unterlinden, est certainement une des plus gracieuses productions du talent auquel la ville de Golmar doit une série de monuments décoratifs. Dans les salles du musée se trouvent réunis les premiers jets de ces compositions, plusieurs esquisses de groupes en ronde-bosse et en bas-reUefs indiquant les divers degrés de l'évolution artistique suivie depuis vingt ans par notre compatriote, depuis la statue Rapp, œuvre de sa première jeunesse, jusqu'au monument de l'amiral Bruat qui lui a valu la croix d'honneur.
La Société Schongauer apprécie les services rendus au musée par M. Bartholdi qui, il y a quelques années, lui a fait don de sa grande statue couchée, le Prométhée^ œuvre énergique où l'étude du corps humain est lai'gement comprise. Préoccupée du soin de donner tout le développement possible à sa collection d'oeuvres purement alsatiques, la Société a acquis récemment quelques tableaux d'artistes nés en Alsace, dont le talent original s'est affirmé depuis longtemps aux expositions de Paris, et dont la réputation n'est plus à faire. Citons le 6hcitarrero, de Gustave Doré, le grand et fécond illustrateur du Dante, de Cervantes et de Rabelais ; la Folle de Capri, par J. Benner, avantageusement connu par ses scènes italiennes prises sur le vif; le Hetour de la noce alsacienne y effet de pluie, par G. Jundt, l'excellent peintre des scènes champêtres ; la Paysanne alsacienne écoutant la lecture d'un journal français, de Brion, qui a remporté, il y a quelques années, la médaille d'honneur du Salon pour son tableau la Lecture de la Bible; enfin V Étoile du matin, gracieuse et poétique inspiration d'Ehrmann.La Société s'est procuré aussi une Tête d'étude, par Laville, et un paysage, par Holtzapffel, souvenir de deux artistes aimés qui ont fait honneur à l'Alsace.