‹ Le musée de Colmar. Martin Schongauer et son écoleChapitre 3 sur 48 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Influence d'Albert Durer et de Martin Schongauer. — Renseignements biographiques sur ce dernier. — Opinion de Passavant. — Divergences des auteurs sur le lieu de naissance et sur l'année de la mort de Schongauer. — Examen critique des diverses opinions — Résumé de la dissertation de M. Ed. His-Heusler. — L'écriteau de Hans Burgkmair. — L'acte de fondation de l'anniversaire du Seau Martin. — Les peintures de l'église des Ântonites d'Issenheim avec les armoiries de Guido Guersi qui donnent la solution de l'énigme. — La famille de Schongauer et sa descendance. — Albert Durer a-t-il été l'élève de Schongauer? — Opinions de Wimpheling, Scheurl et Neudœrffer.

Quel est donc ce génie original, cet homme supérieur à son siècle, qui partage avec Albert Durer l'honneur d'avoir créé l'art allemand par l'importation de l'esthétique flamande, qui fut le précurseur et, sous im certain rapport, l'inspirateur de ce grand homme appelé à ouvrir dans l'art les perspectives d'un monde nouveau ; de cette individualité étrange dont un érudit français a dit qu'il est comme une évocation de tous les songes de la Germanie?

deux connaisseurs et en a rendu compte dans un article fort intéressant publié par le Bibliographe alsacien {i^^, p. 287).

Peut-être M. Eigner a-t-il été, comme M. de Quandt, trop afïirmatif en attribuant à Schongauer la Pietà ou Mater dolorosa qui forme un contraste si remarquable avec les autres œuvres du maître et que des raisons d'esthétique, dont nous aurons à nous occuper plus loin, font considérer comme étant de provenance flamande.

(1) Il est couvert de nobles cicatrices qui attestent son âge et que, pour ma part, je regretterais de voir disparaître sous les retouches d'un restaurateur quelque habile qu'il puisse être.

a Quand on approche, dit M. Charles Blanc, de Thomme qui a créé « ces images, à la fois si réelles et si fugitives, on reconnaît que cet « incompréhensible visionnaire est le plus délicat des orfèvres, le « plus patient des graveurs, le plus fin des peintres, qu'il aime à a sculpter sur Tairain les chimères de l'Apocalypse et à ciseler ses « propres songes dans l'acier. 11 se trouve que cet amant du merveiltt leux a poursuivi l'étude des sciences positives, que ce poëte faute tastique est un mathématicien consommé, que ce rêveur, enfin, est « un géomètre (1). »

Singulier alliage que celui que nous rencontrons dans le génie de ces deux hommes, Albert Durer et Martin Schongauer. Ce dernier aussi fut peintre, graveur et ciseleur, maniant avec une égale aisance la palette et le burin, ayant, pour manifester sa pensée, l'admirable ressource de parler aux yeux par le coloris, de multiplier ses œuvres par la gravure, de creuser l'empreinte de son génie dans le métal précieux,. et de léguer ainsi aux siècles, sous une triple forme, un nom impérissable.

Les particularités de la vie de Martin Schongauer sont pour îious livre clos. La science archéologique a été réduite longtemps à des conjectures sur le lieu et l'époque vraie de sa naissance, ainsi que sur celle de sa mort. M. Passavant, dans son ouvrage le Peintre graveur y a cherché à soulever le voile qui les recouvre. Son opinion, fondée sur des données très-intéressantes, mais soumises au contrôle de la critique, doit être recueillie et appréciée ici.

Mettons d'abord les pièces du procès sous les yeux du lecteur.

Au revers du portrait de Schongauer qui se trouvait anciennement dans. le cabinet Praun de Nuremberg et figure aujourd'hui dans la Pinacothèque de Munich, est collé un écriteau très-endommagé ainsi conçu :

Mayster Martin Schongawer Mdler gênent Hipsch Martin von wegen seiner Kunst, geborenzu zu Kolmar, dber von seinen Aeltern ain Augspurger bu [rger) des geschlechts vo her Casparn (2), und ist (gesto) rhen zu Kolmar anno 1499 [auf den) 2 t {en tag) hornungs dem Grot genad.

Ich seinjûnger Bans Burgkmair imjar t488.

(1) Ch. Blanc, Histoire des peintres de toutes les écoles,

(2) Cf. Woltmann, StreifzUge im Elsass.

Ce document se traduit ainsi :

« Maître Martin Schongauer, peintre, surnommé le Beau Martin, « à cause de son art, né à Golmar, mais par ses ancêtres citoyen « d'Augsbourg, fils du sieur Caspar, et décédé à Golmar Tan 1499, « le deuxième jour de février. Dieu lui fasse grâce.

« Moi, son élève, Hans Burgkmair, en Tan 1488. »

On prétend que Toriginal de ce portrait, peint probablement par Schongauer lui-même, se trouve à l'Académie des Beaux-Arts de Sienne (Italie). Le musée de Golmar en possède une copie exécutée par Jos. Mœsl, en 1846; d'après l'exemplaire de Munich, ainsi qu'un fac-similé très-exact de l'écriteau en question.

Pendant bien longtemps cet écriteau était le seul document connu qui révélât, d'une manière précise, le lieu de naissance, le lieu et la date de la mort du célèbre artiste. On devait d'autant moins douter de l'exactitude des données qu'il fournit, que ce document émane d'un contemporain, bien mieux d'un élève de Schongauer. Hans Burgkmair, né à Augsbourg en 1473, est mort dans la même ville en 1559. Gomme le dit l'écriteau, il était élève de Schongauer en 1488.

Mais voici qu'en 1840 un autre document historique, émané d'une source tout aussi respectable, vint contredire le premier dans une de ses données essentielles, la date de la mort du maître. Une lettre de M. L. Hugot, alai's bibliothécaire-archiviste de la ville de Golmar, informa le 7 décembre 1840, M. Gessert, conservateur du musée de Munich, qu'il venait de découvrir dans le grenier de la bibliothèque un volume manuscrit en parchemin contenant le relevé des anniversaires fondés eu l'église paroissiale de Saint-Martin de Golmar, de 1391 à 1539. M. Hugot, aidé dans ses recherches par M. Mossmann, archiviste-adjoint, y releva les mentions suivantes :

Page 25. — Anno dom (domini) m^ c c c c° LXVHI» (1468) Gaspar Schongouwer aurifaber le (legavit) XHH d. (denarios)p. (pro) se Gertrude uxore et liberis eor. (eorum).

Page 29. — Martinus Schongouwer Pictorum çloria legauit V S. (solides) p (pro) aniver» (anniversario) suo et addidit 19 s (solides) 7 d. ad an"» (anniversarium) paternum a q<* (a quo) habuimi? (minus) A (anniversarium) Obijt in die Purificatos (Puri-

ficationis) Marie.

Anno etc. (M c c c c) L XXXVHI (1488).

Page 35. — Mgr. (Magister) Paulus Schongouwer legauit V S pro se uxore et liberis suis qui obijt xxix apprilis. Anno etc

(M»D)xvr(1516).

Ces textes se traduisent comme suit :

«L'an du Seigneur 1468, Gaspar Schongauer, orfèvre, légua 14 « deniers pour lui, sa femme Gertrude et leurs enfants.

« Martin Schongauer, la gloire des peintres, légua V sols pour « son anniversaire et y ajouta 19 sols 7 deniers pour l'anniversaire « de son père, d'où il obtint un ^mnyevsdiÏTe-minus (c.-à.-d. sans « vigiles). Il mourut le jour de la Purification de la Vierge, Tan (( 1488.»

« Maître Paul Schongauer légua V sols pour lui, sa femme et ses « enfants. U mourut le 29 avril lolO.»

Voilà donc trois fondations d'anniversaires faites par divers membres de la famille Schongauer établis à Golmar. Le plus ancien (1468) est sans aucun doute celui du père de Martin, Torfévre Caspar Schongauer mentionné dans Técriteau de Burgkmair. Le second est celui de l'illustre Martin {pictorum gloria) : il assigne à sa mort une date antérieure de onze ans à celle indiquée dans l'écriteau de Burgkmair. Remarquons que la date du jour et du mois est la même dans les deux documents (2 février, jour de la Purification). Le troisième anniversaire est celui de l'orfèvre Paul, l'un des quatre frères de Martin.

En se référant à l'écriteau de Burgkmair, dont je donne ici le fac-similé^ et au livre de rentes de l'église Saint-Martin de Golmar, Passavant admet que la date exacte de la mort de Martin Schongauer,

est le 2 février 1499. Pour écarter la contradiction qu'implique l'acte de fondation de l'anniversaire, d'après lequel Schongauer serait mort le 2 février 1488, il suppose que le rédacteur de la notice nécrologique a omis un chiffre X en écrivant le millésime L XXX VIII. Il part, enfin, de cette hypothèse qu'à cette époque, dans l'ancien diocèse de Bâle dont Colmar faisait partie, l'année ne commençait qu'à Pâques, tandis que dans le diocèse d'Augsbourg elle commençait le 1®»* janvier, ce qui, selon lui, expliquerait pourquoi, dans récriteau de Burgkmair d'Augsbourg, il existe encore une différence d'une année en dehors de la dizaine omise dans le registre obituaire.

Cette version a aussi été adoptée et soutenue par M. K. Schnaase, de Vienne, dans un article intitulé: Zur Geschichte Martin ScJwngauers, qu'il a pubhée dans les Mittheilungen der K, K. Central commission^ année 1863, n° 7.

Il y avait, on le voit, dans cet imbroglio de dates contradictoires, ample matière à controverse, et l'on comprend que les savants n'aient pas manqué une si belle occasion de rompre'des lances, qui en faveur de l'écriteau de Burgkmair, qui en faveur du livre des anniversaires de Saint-Martin. Je ne me sens pas, je le confesse, un amour platonique pour ces sortes de controverses qui n'intéressent qu'un cercle restreint d'initiés; mais puisque ma petite monographie a pour but de résumer les données les plus intéressantes recueillies par l'histoire de l'art sur notre peintre-graveur, je ne veux point manquer au devoir de noter les principales opinions et cela d'autant moins que je crois être en mesure de donner la solution vraie de l'énigme.

M. Edouard His-Heusler, président de la direction du musée de Bâle, a publié en 1867, dans YArchiv der Zeichnenden Kunste (Leipzig), une ingénieuse réfutation de l'article de M. Schnaase. Cette publication, qui a fait l'objet d'un tirage à part, est accompagnée des fac-similé de l'écriteau de Burgkmair et de l'acte de fondation de l'anniversaire de Schongauer. Après un examen scrupuleux du registre obituaire et des livres de rentes foncières du chapitre de Saint-Martin, déposés aux archives de la ville de Colmar, M. His a acquis la conviction que la date dii 2 février 1488 indiquée par le registre obituaire comme étant celle de la mort de Schongauer, est la seule authentique, la seule admissible. En suivant pas à pas

le raisonnement de Fauteur et les déductions qu'il en tire, on se sentirait tout doucement entraîné à partager sa conviction, si un examen al teutif ne faisait découvrir les points vulnérables de son chaleureux plaidoyer. Ainsi, M. His n'admet pas que l'omission d'un des quatre X (si omission il y a) puisse être attribuée au rédacteur du registre, a II faut remarquer, dit-il, que jusqu'à l'année « 15i)5, le registre ne renfermait pas d'inscriptions originales, mais « qu'il a été composé pendant la dite année avec d'anciennes ini( scriptions ex chartuUs sparsim e pulvere collectis et excussiSy sur « la proposition du chanoine Grégoire Becherer, ainsi que cela « ressort de la préface latine de Jacob Carpenlarius, alors doyen du « chapitre. Il faudrait donc admettre que la faute de la transcription tt a déjà été commise par le rédacteur de l'original. »

Continuant à procéder par voie d'hypothèse, M. His soutient que l'inscription de Martin Schongauer, dans le livre des rentes foncières de 1490, comme débiteur d'une rente pour une maison qu'il possédait rue des Marchands, à Colmar, ne prouve nullement que le peintre existât encore à cette époque (1). Car, dit-il, dans ces livres de rentes on trouve parfois des défunts inscrits comme payeurs, alors que l'immeuble n'avait pas encore passé en main ferme, soit en celle d'un héritier, soit en celle d'un acquéreur. J'avoue que tout cela est bien spécieux et j'aime mieux croire à la parfaite exactitude du renseignement donné par l'écriteau de Burgkmair et confirmé par le livre des rentes, puisque, comme on lé verra plus loin, j'apporte à l'appui de mon opinion une preuve et non une hypothèse.

M. His est parfaitement dans le vrai lorsqu'il soutient que MM. Passavant et Schnaase ont fait fausse route en alléguant que,

(i) Au folio 58, recto, se trouve cette mention :

Item Werlin von limperg seligen erben xxxij s. von irem huse in Schedelgass, git Muntpur das halb und Martin Schongouwer das ander halb.

Ce qui se traduit ainsi :

c Item, xxxij sols pour la maison des héritiers de Werlin de Limperg, sise dans la « Schedelgass (aujourd'hui rue des Marchands), Muntpur paie la moitié et Martin c Schongauer l'autre moitié. »

Ce texte est clair. Si Schongauer n'avait plus vécu à cette époque, n'aurait-on pas ajouté à son nom la mention de ses héritiers, comme on Ta fait pour Werlin de Limperg? Je me borne à poser cette question toute simple qui se résout d'elle-même dans le sens affirroatif.

dans le diocèse de Bâle, Tannée ne commençait qu'à Pâques. Le savant conservateur du musée de Bâle a pu se convaincre, par Texamen du Protocole des Missives, dans les archives du Conseil de cette ville, du xv^ siècle, que le renouvellement de Tannée y avait lieu le jour de Noël, ce qui s'appelait alors le style Ttatal. Il s'est assuré aussi que dans le diocèse de Strasbourg Tannée commençait le 1°^' janvier et que le même style était en usage à Golmar.

Burgkmair, comme nous Tavons vu plus haut, était élève de Schongauer en 1488, année qui, d après Tobituaire de Saint-Martin^ serait celle de la mort du maître. Est-il admissible qu'ayant vécu dans l'intimité du grand artiste et voulant rendre hon^mage à sa mémoire vénérée, il se soit trompé de onze ans dans l'indication de la date de sa mort? Il a écrit le millésime 1499 en chiffres arabes franchement accusés et parfaitement conservés sur Técriteau. Ce qui prouve, au surplus, qu'il avait une notion précise de l'époque de la mort de son maître, c'est qu'il en a indiqué le jour, 2 février. Cette date du jour est la même que celle rapportée dans Tobituaire de Saint-Martin qui indique en chiffres romains le millésime de 1488. D'où vient donc ce défaut de concordance dans le millésime de Tannée ? 11 est évidemment le résultat d'une erreur commise par les rédacteurs ou les copistes des actes de fondation d'anniversairlis.

Voici, du reste, un témoignage auôsi simple que convaincant, qui donne raison à Burgkmair en prouvant que Schongauer vivait encore dans la dernière période décennale du xv° siècle.

Par un arrêté du Directoire exécutif du district de Colmar, eu date du 24 vendémiaire an III, les citoyens Marquaire, alors bibliothécaire de la ville, et Jean-Jacques Karpff, dit Casimir, peintre miniaturiste, ont été investis de la mission de rechercher, dans toute l'étendue du district, les œuvres d'art et de science qu'il importait de soustraire à la destruction et aux dilapidations dont elles étaient menacées à cette 'époque d'effervescence. Ces commissaires ont rempli leur tâche avec un zèle et une ententq dont témoigne l'inventaire descriptif qu'ils ont dressé et qui est déposé à la bibliothèque de la ville de Colmar où je l'ai consulté pour ce travail et pour la nouvelle édition du catalogue du musée que j'ai publiée en 1866. Ils ont fait transférer dans la bibliothèque nationale du district de Colmar toutes les œuvres de peinture et de sculpture offrant un

intérêt réel et qu'ils ont pu découvrir dans les églises et couveuls supprimés, ainsi que dans les domaines des émigrés. Est-il besoin de dire que le magnifique retable de l'église des Antonites d'Issenheim et les panneaux de Martin Schongauer, qui se trouvaient dans cette église, ont surtout frappé leur attention et qu'ils ont figuré en première ligne dans ce sauvetage intelligent des œuvres du passé ?

Parmi les richesses artistiques accumulées dans l'église d'Issenheim, et transférées à Colmar, se trouvent deux volets de retable

peints des deux côtés par Martin Schongauer. Sur l'un VAnge de

r Annonciation et.la Vierge adorant V enfant, sur l'autre la Vierge de V Annonciation et Saint- Antoine, patron des Antonites (1). Ces quatre pages, admirablement conservées, constituent ce que nous possédons de plus authentique et de plus accentué en fait d'œuvres de Schongauer. Dans le bas du tableau de la Vierge adorant V enfant^ parmi les plants de fraises qui le décorent, figure Técusson armorié deGuido Guersi, Précepteur du couvent des Antonites d'Issenheim.

Ces armes se blasonnent ainsi : D'azur à quatre fleurs de lis d'or y au sautoir de gueules, chargé de cinqvannets ou coquilles d'or.

Or, Guido Guersi, dont le nom révèle l'origine italienne, était Précepteur d'Issenheim, de 1490 à 1516, ainsi que nous l'apprend la note manuscrite trouvée dans les archives d'Issenheim et qui fait partie du fonds de la Préceplorerie des chanoines réguliers de Saint- Antoine de Vienne, déposé aux Archives départementales du Haut- Rhin, où j'en ai pris la copie que voici :

« Prœceptoria Isenheimensis ante annos quadragintos fundata Prseceplores habuit, sallem quorum nomina inventa sunt :

« Joannes de Orliaco, sabaudus, successit anno 1466, Joanno Bertorelli pictavo, fundat missam quotidianam in Isenheim 1480, aedificat porticum seu vestibulum chori, conservât jus patronatus in parochiali ecclesia.

(1) Au pied de cette figure de Saint- Antoine, magistralement peinte, se voit un petit personnage agenouillé' en costume d'Antonite, avec son écusson armorié : D'or à un ours de sable rampant, accompagné à dextre d'un j?' de sable. Ce personnage est le donateur du tableau, le prieur Jean d'Orliac. qui, d'après la note manuscrite trouvée par M. Hugot aux Archives de la préfecture de Colmar, succéda en li66, comme Précepteur du couvent d'Issenheim, à Jean Bertorelli et resta en fonctions jusqu'en 1490.

<i Gruido Guersi ecclesiam domum miriiice illustravit 1493 edificiis, ornamentis, auctor est (1) Iconis ad altare majus, sedilium in choro, sacristise omnium fere vestium sacerdotalium, ecclesiam ampliavit navi et collateralibus inchoatis et fere perfectis ut ex ejus insignibus undigue micantibus patet. Jsicei in Isenheim mortuusl516-19 febr. Gui et prœdecessori monimentum insigne erexit Dm. Beerus, administrator in Isenheim, revoluto sseculo.

Voici la traduction de ce document :

« La Préceptorerie dlssenheim, fondée avant les années quarante « (c.-à.-d. avant 1440), eut pour commandeurs, ceux du moins dont « on a 'pu découvrir les noms: Jean d'Orliac, saVoisien, succéda « en 1466 à Jean Bertorelli, poitevin ; il fonda une messe quoti- « dienne à Issenheim en 1480 ; il, fit construire le portique ou ves- « tibule du chœur et conserva le droit de patronage sur Téglise pa- « roissiale. Guido Guersi décora magnifiquement Téglise, en 1493, « en ornements d'architecture. // fit exécuter les peintures du maître- « autel, les stalles du chœur (2), presque tous les vêtements sacerdo- « taux de la sacristie; il agrandit la nef de Téglise; il commença a et acheva presque les collatéraux, ainsi que le prouvent ses armoi^ tt ries qui brillent partout. Il mourut le 19 février 1J)17 et est enterré « à Issenheim. Au siècle dernier, M. Béer, administrateur à Issen- « heim, érigea un superbe monument à sa mémoire et à celle de « son prédécesseur. »

Ces armoiries de Guersi, qui resplendissaient partout dans cette église agrandie et décorée par ses soins, brillent également sur le tableau de Schongauer la Vierge adorant V enfant, dont la gravure accompagne cette notice (3). Donc ce tableau a été commandé et exécuté pendant que Guersi dirigeait la maison des Antonites; d'où la preuve évidente que Martin Schongauer vivait encore en 1493,

(1) Auctor est^ il estrauteur, c'est-à-dire le créateur du fameux retable, en d'autres termes, l'inspirateur des artistes qui ont concouru à l'exécution de ce splendide monument.

(2) Le musée possède quelques fragments de ces stalles : sui; l'un d'eux est gravée la date de 1493, en chiffres gothiques.

(3) Elles figurent aussi sur le tableau Saint-Antoine et Saint-Paul dans la solitude, œuvre attribuée à Math. Grunewald, provenant du retable d'Issenheim (musée de Colmar).

Peintures da Marliii Selmn

année pendant laquelle furent commencés les travaux d'ai't du maltre-aulel et du chœur. L'artiste devait avoir, à cette époque, environ soixante-deux ans. A en juger par ce tableau de ia Vierge, un des meilleurs du maître, et par l'Ange de l' Annonciation, qui porte tout à fait l'empreinte de sa manière, son talent navait encore

rien perdu de sa virile verdeur. Faut-il s'étonner que cet homme à la forte trempe, dont la vie entière a été consacrée au culte de l'art, ait tenu vaillamment son pinceau jusqu'au déclin de ses jours? Il n'y a là, certes, rien de surprenant quand l'on songe que le Titien, cet autre grand artiste de la Renaissance, peignait encore à un âge bien plus avancé.

Rien ne saurait donc, à mes yeux, iniîrmer la valeur du témoignage de Burgkmair, de cet élève reconnaissant qui a dû consei-ver d'affectueuses relations avec son maître et devait, dès lors, être instruit de la date exacte de sa mort. Ce Hans Burgkmair, peintre et graveur, n'était d'ailleurs pas le premier venu. Il a laissé une suite de planches gravées sur bois, très-estimées ; le musée de Florence possède uu tableau très-original qui lui est attribué, La Leçon, de musique, et qui a été photographié par Braun; je donne le dessin d'un des compartiments de ce tableau; il a concouru, pour la plus large part, à l'exécution des magnifiques gravures du TrioTupke de Maximilien !"■''. Récemment encore les échos de l'histoire ont réveillé son nom à la lueur sinistre des incendies de Paris. Parmi les s d'art détruites parle pétrole des communards dans la célèbre

galerie de M. Galteaux. rue de Lille, 41 , figure un exemplaire compleldela Vie de Maximilien, par Hans Burgkmair (1).

Par Ham Uurglinuiir, (Galerie dei Offisea à MoreJiw.)

L'écriteau de Burgkmaii- est également de nalure à dissiper les (I) Gazelle des Beaux-Arts, 1871, p. 3aO.

doutes qui ont plané si longtemps sur le lieu de naissance de Schongauer. Né à Golmar, mais par ses ancêtres citoyen d'Augsbourg, c'est ainsi que s'exprime l'écriteau. Peut-on révoquer en doute la fidélité de cette indication si Ton considère que toute la famille des Schongauer, famille de peintres, orfèvres et ciseleurs, était fixée à Golmar, qu'elle y possédait des propriétés et que dans le registre obituaire de la paroisse de Saint-Martin, Caspar Schongauer, l'orfèvre, figure comme ayant fondé en 1468 un anni\^p;3aire pour lui, sa femme Gertrude et ses enfants? Ge Gaspar, comme le prouve l'écriteau, était évidemment le père de notre artiste et l'on peut admettre que celui-ci a reçu le prénom de Martin comme un pieux hommage rendu par ses parents au patron de la collégiale de Saint- Martin de Golmar, leur ville adoptive. Un indice tiré du texte de la fondation d'anniversaire de Martin Schongauer prouve, d'ailleurs, que son père est mort dans cette ville, puisque dans cet acte le fils ajoute 19 sols 7 deniers pour la célébration de l'anniversaire de son père. M. His-Heusler a exprimé la même manière de voir dans son intéressante dissertation sur la date de la mort de Schongauer (1).

Pour épuiser ce sujet de controverse déjà pasbablement prolixe, je né dois pas omettre de le rapprocher d'une autre controverse restée sans solution satisfaisante et qui roule également sur la date de la mort de Schongauer. On sait que J. Wimpheling, dans son Epitome rerum germanicarum, publié en 1505, affirme que Martin Schongauer a été le maître d'Albert Durer ( 2 ).Get te assertion est con-

(1) La descendance des Schongauer a continué de résider à Colmar pendant plus d*un siècle. Les archives de la ville renferment à cet égard plusieurs documents que M. Mossmann a bien voulu me communiquer. Nous y trouvons, notamment, la correspondance échangée les 6 août et 18 septembre 1568 entre le magistrat de Fribourg en Brisgau et celui de Colmar, au sujet des mésintelligences qui ont surgi entre Paul Schongauer, de Colmar, et sa femme née Herppen, mésintelligences qui ont amené la séparation des deux époux. Le dossier renferme une longue et lamentable plainte de la mère de cette dernière qui habitait Fribourg et qui, après avoir recueilli chez elle sa fille devenue folle, s'est adressée aux magistrats pour contraindre Schongauer à payer à sa femme une pension alimentaire ou bien à lui restituer sa dot montant à 600 florins.

(2) Jacques Wimpheling, savant théologien et philologue, né à Schlestadt (Bas-Rhin), le 27 juillet 1450, était contemporain de Schongauer. Dans son Spitome publié pour la première fois à Strasbourg en 1505, il consacre à cet artiste le passage suivant (chapitre 68, De Pictura et Plastics) :

« Nostrates quoque pictores esse omnium prœstantissimos vel ipsa experientia

tredite par Christian Scheurl dans sa VUa d*Antonii Kressen, parue en 151 5, et par Jean Neudœrffer, dans ses Nachrichten uber Nurm— berger Kilnstler, publiées en 1546. Ces deux écrivains s appuient sur cette donnée, qu* Albert Durer, pendant son voyage en Allemagne qu'il entreprit en 1490, étant venu à Colmar en 1492, n'y aurait plus rencontré que les frères du célèbre artiste et y aurait été trèsamicalement hébergé par eux. Scheurl est, à cet égard, très-affirmatif, tout en protestant de son respect pour le caractère honorable de Wimpheling. Pour élucider le fait, il s'est adressé à Albert Durer lui-même, et voici le résultat de son enquête :

< Albert, à qui j'ai fait part de cette allégation, m'écrit (et souvent a il le confirma verbalement) que son père Albert, qui était origi- « naire du village de Cula, près Wardein, ville de Hongrie, voulait « l'envoyer en apprentissage chez Martin Schougauer, à cause de la « célébrité dont jouissait cet artiste, et qu'il lui avait écrit à ce « sujet; mais que Schongauer étant mort à cette époque, Albert « serait entré comme élève dans l'atelier de notre voisin et bour- « geois Michel Wolgemut, et y aurait fait des progrès; qu'enfin, « pendant son voyage en Allemagne, il arriva à Colmar et fut acte cueilli avec bienveillance et amitié par les orfèvres Caspar et Paul, « par Louis le peintre, de même à Bâle, par Georges Torfévre; qu'il « n'a donc, en aucune façon, été l'élève de .Martin, que même il « ne l'a pas vu une seule fois (1), bien qu'il en eût eu le désir le plus « vif. »

[qtus rerum magistra est) apertissUne docet. Icônes Israelis Alemanni per universam Suropam desiderantur, habenturque a pictoribus in summo pretio. Quid deMartino Schœn Colmariemi dicam, qui in hac ar te fuit tam eximius ut ejus depictœ tabules in Italiam, in Hispanias, in Galliam, in Britanniam et alia mundi loca abductœ sint? Exstant Colmariœ in templo Divi Martini et Sancti Francisci, prœterea Selestadii, apud prœdicatores in ara quœ divo Sebastiano sacra est, imagines kujus manu depictœ, ad qtms efflngendas exprimendasque pic tores ipsi certatim confluunt; et si bonis artificibus et pictoribus fides adhibenda est, nihil elegantius, nihil amabilius a quoquam depingi reddiqîte poterit.

Bjus discipulus Albertus Durer et ipse Alemannus hac tempestate excellentissimus est; et NUrembergœ imagines absolutissimas depingit, quee a mercatoribus in Italiam transportarentur , et illic a probatissimis pictoribus non minus probantur quam Parrhasii et Apellis tabula. »

(1) Albert Durer dit qu'il n'a pas. vu Schongauer, ce qui ne prouve pas qu'il était mort à l'époque de son arrivée à Colmar.

A première vue, et en admettant la parfaite exactitude de cette relation, on pourrait en tirer la présomption que Martin Schongauer ne vivait plus à Tépoque où Albert Durer arriva à Colmar, c est-àdire en 1492. Mais il en est de cette relation comme de toutes celles qui ne sont point doublées d'un document authentique et irréfragable. Quoi qu'il en soit, il parait certain qu'Albert Durer n'a point été l'élève immédiat de Schongauer, qu'il n'a point reçu directement ses leçons, qu'il a été attiré à Colmar par le désir de voir le maître et d'admirer ses œuvres, mais qu'il n'a point eu le bonheur d'y rencontrer Schongauer. Il n'est point téméraire de supposer que celui-ci se trouvait alors en voyage, occupé probablement à des travaux de peinture dans quelque couvent d'Alsace ou de Suisse; que peut-être même, vers la fin de sa carrière, il ait cédé au désir de retourner en Flandre où il avait passé ses années d'apprentissage et où l'appelaient tant de souvenirs précieux; qu'il n'a pu, dès lors, se rencontrer avec le jeune Durer, âgé de 16 ans à peine, peu connu encore dans le monde artistique, et faisant son premier voyage d'études après être sorti de l'atelier de Wolgemut.

Ce qui me parait aujourd'hui incontestablement prouvé, c'est que le Beau Martin vivait encore à cette époque, et la preuve résulte du triple témoignage de l'écriteau de Burkgmair, du livre des redevances de Saint-Martin et des armoiries de Gui do Guersi, figurant sur un de ses tableaux.

D'un autre côté, M. Fœrster , dans son Histoire de Va/ri allemand, ( 1 ) , admet comme très-vraisemblable que la famille de Martin Schongauer était originaire d Augsbourg et qu'elle a transféré sa résidence à Colmar où Martin serait né vers 1420 et mort en 1499. Il se fonde, à cet égard, sur le portrait de la Pinacothèque de Munich, de 1453, où. Schongauer figure, dit-il, sous les traits d'un jeune homme d'environ 33 ans et sur l'écriteau placé au revers et tracé par son élève Hans Burgkmair, dont le nom a été lu par erreur Ldrgkmair, Il considère comme erronée l'indication de 1488 donnée comme date du décès du maître par le registre obituaire de Saint-Martin que j'ai cité plus haut.

(I) Bas ieutsche Volk.~ Geschichte der deutschen Kunst. Leipzig, T. 0. Weigel, 1853. — 2« volume.

M. Fœrster et les auteurs qui ont adopté sa manière de voir sont évidemment dans Terreur en assignant Tâge de 33 ans à l'original de ce portrait. Cette figure imberbe, où quelques poils follets nuancent à peine le haut de la lèvre supérieure, est celle d'un jeune homme à la fleur de l'âge : elle accuse tout au plus une vingtaine d'années, malgré la gravité mélancolique empreinte sur cette physionomie où semble couver le feu intérieur du génie. Il me paraît donc rationnel de rabattre 1 ans des 33 adoptés par les critiques, ce qui reporterait aux environs de 1430 la date probable de la naissance de maître Martin. Il atteignit donc l'âge de 69 ans, puisque, comme je l'ai prouvé plus haut, l'année 1499 doit être considérée comme étant réellement celle de sa mort.

Hans Burgkmair est né à Augsbourg en 1473 et est mort dans la même ville en 1 559 (1 ). Il est cité, dans les notices allemandes, comme élève de Thomas Burgkmair, ce qui ne Ta pas empêché d'être venu se perfectionner dans l'atelier de Schongauer à Golmar où, daprès l'écriteau en question, il a séjourné en 1488.

Peut-être faut-il ranger aussi parmi les disciples de Schongauer un excellent peintre suisse du nom de Hans Friess, dont la vie et les œuvres ont fait l'objet d'une étude publiée en 1863, par M. Ed, His-Heusler, dans les Basler-Nachrichten et reproduite dans les Curiosités d'Alsace (Colmar 1853, p. 333). Le musée de Bâle possède quelques-unes de ses peintures. « Son dessin, dit M. His, juge si « compétent en cette matière, se ressent manifestement de l'in- « fluence de Martin Schongauer, le grand peintre de Golmar ; cepen- « dant il est déjà plus conforme à la nature et l'anatomie surtout est a plus correcte. »

Il existe aux archives de Golmar un traité conclu par ce peintre avec le chapitre de Saint-Martin pour l'exécution d'un tableau d'église.

(1) il ne peut ^ivo l'auteur du portrait de Munich.

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