‹ Le musée de Colmar. Martin Schongauer et son écoleChapitre 6 sur 48 · PŒTA OU MÈRE DE DOULEUR · texte numérisé non relu

PŒTA OU MÈRE DE DOULEUR

Par Rogier Van der Weyden. {Musée du Louvre.)

seulement Roger a infusé son âme d'artiste dans celle du Beau Martin, qu'il a été son initiateur selon Tesprit, mais encore qu'il lui a transmis dans une certaine mesure son faire matériel, son dessin austère, son coloris sobre et brillant, ses figures émaciées, ses doigts longs et osseux, ses draperies aux plis anguleux, cassés et tourmentés, les arbres et les rocher? de ses paysages flamands, et jusqu'aux brindilles et menues fleurettes si complaisamment détaillées qui garnissent les premiers plans de ses tableaux. On retrouve Schongauer tout entier dans cette œuvre de Roger : la paternité est évidente, et l'impression produite sur moi par ce tableau me poussait jusqu'à TiUusion, jusqu'à croire un instant que j'avais sous les yeux une des œuvres de Schongauer lui-môme, du maître colmarien. Bel Martin est une émanation directe et pure de Roger : maître et élève semblent se confondre ; Allemand d'origine, Télève est devenu un vrai Flamand par l'éducation artistique. Chef d'école lui-même, il a transmis l'esthétique et les procédés matériels de la Flandre à ses nombreux disciples et imitateurs.

On a découvert à la bibliothèque d'Erlangen un portrait à la plume tracé, vraisemblablement, de la main de notre artiste. Il représente un jeune homme dont la figure a une certaine analogie avec le portrait peint à l'huile dont il existe trois exemplaires. La figure, un peu allongée, a une expression maladive; elle fait face au spectateur dans l'attitude d'un homme qui aurait fait son propre portrait en se regardant dans une glace. L'une des mains est appuyée à la tète : les cheveux sont coupés ras sur le front et longs sur la nuque. Le regard a une expression sereine et concentrée, reflet de l'âme dans le miroir des yeux. Ce qui frappe, ce sont les formes grêles, la main longue et osseuse, la même main que nous remarquons dans toutes les figures peintes par l'artiste.

Les doigts longs, en fuseaux, sont un des signes de reconnaissance de la manière de Schongauer. Ces formes émaciées, allongées outre mesure, nous les retrouvons dans la fameuse Maria am Bosenhaag, la Vierge aux roses^ de l'église Saint-Martin de Colmar. M. Passavant en donne, dans le Kunsthlatt^ la description suivante que je traduis littéralement :

« C'est le seul tableau connu de longue date et Tune des œuvres a les plus remarquables de Martin Schongauer. Il doit nous servir de

« type pour juger toutes les autres peintures qui lui sont si généreu- « semeut attribuées. Originairement il figura sur un autel d'une « chapelle latérale ; maintenant il est placé très-haut contre la paroi « de droite de la nef. Marie, presque de grandeur naturelle, tient « l'enfant Jésus entre ses bras et est assise sur un banc de verdure, « entourée de fleurs et d'une haie de roses. Des oiseaux, aux bril- « lantes couleurs, chantent dans le feuillage, et deux petits anges, « vêtus de bleu, planent sur sa tète en tenant une couronne. Le « fond d'or relève l'éclat du coloris où dominent différentes nuances « de rouge; ce qui produit un effet singulièrement gai et solennel. « La robe de la Vierge est peinte en laque, son large manteau est « écarlate. Sous le tendre carmin des roses pétille le rouge incan- « descent d'une rose de Damas. Par contre, les carnations ne sont « pas chaudement teintées et tournent au gris dans les ombres. Ceci « peut être le résultat du nettoyage du tableau, nettoyage qui a fait <i disparaître les glacis légers. L'expression, pleine d'onction et de « pureté, dans la tète et dans toute l'attitude de la madone, les " charmantes têtes des anges et de l'enfant Jésus, sont vraiment <' magiques et surpassent tout ce qui a été fait dans ce genre, par les a contemporains de l'artiste. De même que dans ses gravures, le « dessin est plein de sentiment et de finesse, mais quelque peu « maigre, surtout dans les mains qui, d'ailleurs, sont bien membrées. « Ce tableau, de môme que toutes ses œuvres authentiques, révèle « une proche parenté avec l'école de Van Eyçk, bien que la manière « des maîtres de la Haute- Allemagne, plus appliquée au dessin qu'au « coloris, domine également chez lui. Le tableau a souffert à certains « endroits et a été restauré, notamment dans les draperies rouges ; « mais son ensemble produit encore un effet très-satisfaisant et l'on « y sent vivre son expression originale, celle d'une sérénité vraiment « céleste (1). »

Voilà, certes, une description enthousiaste, mais dont nous devons peut-être un peu rabattre en examinant l'œuvre froidement. 11 faut convenir que nous nous sentons médiocrement touchés devant ces traits vulgaires de bourgeoise flamande que le peintre a donnés à la

(1) Beitrœge zur Kenntnisz der alten Maler-Schulen Deutschlands. J. D. Passavant, Kuristhlatt, N° 42, 25 août 18i6,

mère du Christ. Cette Vierge aux roses, qui passe pour le cljefd'œuvre du maitre, bien que savamment rhythmée au point de vue de la composition, pèche, ce me semble, par le sentiment. Elle n'a point cet attrait souverain (jui fascine le regard, cette dose de vie qui parle à l'âme et émeut les indiflFérents. L'expression de la mère et celle de Tenfant ont quelque chose de triste, de peu communicatif, et cet accent sévère résulte surtout des ombres grises qui creusent les vastes fronts des deux figures (I).

Si les carnations ont souffert des nombreux nettoyages que le tableau a subis, elles n'ont, du moins, pas été altérées par des retouches comme les autres parties de la composition qui portent, malheureusement, la trace de restaurations successives. Malgré ses défauts, inhérents à l'éducation artistique du peintre, qui, dans l'imitation de la nature, n'avait point appris à faire une part suffisante à l'idéal, le tableau de la Vierge de Colmar n'en demeure pas moins, dans son genre, et relativement à l'époque où il remonte, une œuvre remarquable. Il n'est point le chef-d'œuvre de Schongauer, mais, dans l'histoire de l'art primitif, il occupe un rang d'incontestable supériorité. Aussi n'est-ce point sans un juste orgueil que Colmar le montre aux nombreux visiteurs qui viennent l'admirer dans la sacristie de Saint-Martin où il est placé.

En parlant de la Vierge aux roses, M. Fœrster la considère comme type à consulter pour le jugement des œuvres du maitre. Il en fait remonter la composition à cette époque intermédiaire où l'influence de l'école de Roger Van der Weyden est encore apparente, mais se trouve modifiée par le goût personnel du peintre (2). La forme anguleuse et ondoyante des draperies est celle par laquelle les écoles de la haute Allemagne se distinguent de celles de la basse Allemagne (3).

M. Emile Galichon, ancien directeur de la Gazette des Beaux- Arts, qui a vu et admiré cette œuvre, dit que le contour des figures

(1) Dans le nimbe qui entoure la tête de la Vierge, on lit ces mots : Me credes genito tuOf et sets si amo te. C'était la formule d'adoration du peintre rendant hommage à la divine mère qui inspirait son talent.

(2) Le tableau porte, au revers, la date de .1473.

(3) ÊRNST FoRRSTER, Das Deutsche Volk, t. Il, p. 194.

est tracé avec fermeté, la couleur d'un ton puissant. Il ajoute, et ceci s'applique aux accessoires, que jamais pinceau plus délicat ne rendit avec un soin plus précieux ou le frêle tissu des fleurs, ou l'éclat soyeux du plumage des oiseaux. Les fruits et les fleurs sur lesquels posent les pieds de la Vierge, les plantes qui grimpent le long du treillage, enfin les parties nues des figures sont d'une conservation qui ne laisse rien à désirer (1).

C'est dans la partie supérieure de la vallée du Rhin que se trouvaient répandues la plupart des œuvres de Schongauer. On comprend qu'au milieu des tourmentes qui ont agité cette contrée pendant le XVI® et le XVII® siècles, plusieurs d'entre elles, des plus notables peut-être, aient disparu. Ce qui en reste à Colmar suffit pour perpétuer le nom du maître et représenter dignement son école (2j»

Schongauer a gravé de nombreuses figures de Vierges. Elles rappellent toutes le type de la Vierge de Colmar, type de sérénité un peu sévère, où la majesté divine, compatissante pour les douleurs de ceux qui l'invoquent, fait défaut. Voici Topiiiion qu'exprime à ce sujet le docteur Von Eye dans sa Vie d^ Albert Durer : « Les Vierges de Martin Schongauer forment un contraste frappant avec celles de l'ancien art chrétien qui, après s'être afiFranchies des épreuves terrestres et s'être élevées à la dignité de la puissance céleste, trônent inaccessibles, immuables dans leur persévérance, jetant un regard de majestueuse compassion sur leurs adorateurs. ^>

(1) 6-a%ette des Beaiix-Arts. — Martin Schongauer. peintre et graveur, 1859, t. III, p. 323-323.

(2) c La position de Colmar, heureusement située entre deux grands centres artistiques et littéraires, Bâie et Strasbourg, séduisit sans doute Schongauer qui s'y établit définitivement avec ses frères. Des disciples ne tardèrent point à venir se grouper autour de cet artiste éroinent. 11 devînt ainsi le chef d'une école plus importante qu'on ne croit communément, et qui imposa son style à tous les peintres fixés sur les deux rives du Rhin, de Bàle à Strasbourg. >

(E. Galichon^ QazeUe des Beaux- Arts, 1859, t. V, p 259.)

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