CHAPITRE V
Appréciation de Martin Schongauer comme graveur. — Prix élevés qu'atteignent ses gravures dans les ventes publiques. — Son dessin ; signes particuliers qui servent à reconnaître ses travaux. — Opinion de M. de Quandt, conservateur du musée tle Dresde. — Les dessins de Schongauer au Musée de B&le et à la Galerie des Offices de Florence.
C'est comme graveur, surtout, que Martin Schongauer se rendit célèbre. Dispersées dans les collections publiques et privées, ses estampes sont devenues très-rares et atteignent, de nos jours, un prix très-élevé. Il est telle épreuve du Portement de croix qui, il y a quelques années, dans une vente publique à Paris, a été poussée par les enchères jusqu'à 1 ,200 fr.
Tout récemment, encore, à la vente après décès, de M. Emile Galichon, nous avons pu admirer quelques magnifiques et rares estampes du mailre, que les amateurs se sont vivement disputées et qui ont atteint les prix suivants :
Fuite en Egypte, 299 fr. — La Sépulture, 500 fr. — La Vierge assise dans une cour, 2,305 fr. — La Mort de la Vierge (superbe et vigoureuse épreuve), 1,305 fr. — Les douze Apôtres, 450 fr. — Saint-Georges, 1,300 fr. — Saint-Michel, 2.500 fr. — Les Apprentis orfèvres, 300 fr. — Une femme sauvage et son enfant, 900 fr. — En mai 1873, lors de la vente des produits primitifs de Timprimerie appartenant à M. T. 0. Weigel, libraire-éditeur à Leipzig, une petite estampe en taille-douce attribuée à Martin Schongauer, le Couronnement de la Vierge, a été adjugée au prix énorme de 2,800 tha^
1ers (10,500 fr.).
Nourri des traditions du moyen âge, imbu de ses principes sévères qui faisaient de la forme humaine une abstraction, pour concentrer l'expression, le sentiment, dans la lète des personnages, Schongauer a réalisé dans ses gravures, finement burinées du reste, des types étranges de maigreur et de sécheresse. Elles sont Tœuvre d'un véritable ascète. Ici, rien de cette vie exubérante qui galvanise
les personnages d'Albert Durer. Quoique presque contemporains, l'un plonge en plein moyen âge. Tautre adore le soleil levant de la renaissance. Schongauer semble mépriser le corps humain et ne chercher dans lliomme que Télément purement spirituel. Durer, au contraire, Tétudie sous ses aspects les plus originaux, se crée un fonds immense d'observations et réalise des chefs-d'œuvre où la vie palpite.
Dans sa notice sur Martin Schongauer, M. Emile Galichon, en mettant ce maître en parallèle avec Albert Durer, indique les différences profondes qui les séparent, c A Topposé du peintre de Nuremberg, Schongauer, dit-il, n'aime ni la rêverie ni le fantastique; fortement imbu des exemples des maîtres flamands, dont il égale la clarté dans sef% compositions, il est le peintre du mouvement : il reproduit la nature telle qu'elle se présente, non dans son ensemble, mais dans ses détails et, anime ses personnages d'un sentiment que nul n*a dépasi^. »
11 y a peut-être des réserves à faire quant à la dernière partie de ce jugement. Dans Fimitation de la nature. Schongauer fut loin d'être un réaliste. Il s'était, au contraire, créé des types à lui qui ne procèdent point de l'imitation directe de la nature et, sur certains points, s'en éloignent outre mesure, comme, par exemple, dans l'anatomie des mains et des pieds de ses personnages. La forme maniérée de ses draperies n*est point non plus une reproduction de la nature.
Nous sommes tout à fait d'accord avec M. Galichon quand, plus loin, il dit qu'il faut savoir surmonter la première impression, toujours peu favorable, que produisent les figures maigres et décharnées de Martin Schongauer; qu'il n'a pas imité une nature de choix ; que ses personnages ont des membres osseux , souvent mal attachés, des doigts crispés et des pieds qui ressemblent à des pieds de singes. (Gazette des Beaux-Arts^ 1859. t. III, p. 264.)
Acceptons sans conteste cette autre opinion du savant critique qui, en cela, est d'accord avec le jugement des critiques allemands, c'est que les Vierges de Schongauer charment par leur maintien religieux et représentent assez bien Tidéal peu élevé auquel il a été donné à l'école de Bruges d'atteindre.
Ne soyons pas trop sévères pour notre maître colmarien. Prenons-
le tel que son époque Ta fait. Comme je l'ai dit plus haut, pour juger son œuvre, dépouillons le vêtement de nos idées modernes et nous aurons devant nous une de ces puissantes individualités qui commandent le respect, par Teffort concentré qu'elle a dû faire pour réaliser des œuvres durables. Ces œuvres ont subi l'épreuve du temps, elles ont passé au creuset de la critique et en sont sorties comme la personnification vivante des errements d'une époque où la foi naïve parquait l'artiste dans un cercle infranchissable, où la formule hiératique tenait son imagination constamment bridée,
Dans- une notice remarquable publiée par le Kunsthlatt (Gazette allemande des Beaux-Arts), en septembre 1840, M. de Quandt, conservateur du musée de Dresde, a divisé en quatre souches principales les tableaux de l'école allemande du xv® siècle.
Selon lui, les caractères physionomiques de la souche la plus ancienne se révèlent par des nez courts et pointus, affectant la forme d'une pyramide aiguë, et par un ovale assez large de la figure, ayant pour base des os jugulaires très-proéminents. Dans une seconde iamille d'artistes apparaissent des nez plus longs et d'à-plomb, des yeux largement fendus, mais peu ouverts, des visages d'un ovale un peu allongé. Une troisième famille se distingue par des figures rondes, à l'expression douce et aimable et Mes nez écourtés. La quatrième se caractérise par un ovale plus allongé du visage, par la forme droite, noble et bien modelée du nez, par des yeux médiocrement fendus mais ouverts dans une mesure convenable.
La première serait la souche allemande pure, la seconde aurait subi une infusion byzantino-italienne, la troisième révèle sa parenté avec les Pays-Bas, la quatrième serait marquée du sceau flamand et cette dernière pourrait bien avoir Jean Yan Eyck pour patron.
C'est celle- dans laquelle la critique moderne a classé Martin Schongauer.
Suivons M. de Quandt dans son appréciation savante des caractères qui permettent de reconnaître les œuvres du maître. C'est un guide sûr, qui fait autorité en pareille matière et dont l'opinion se fonde sur les données d'une longue et judicieuse observation. H reconnaît dans les figures de Schongauer deux classes bien tranchées de physionomies, dont l'une appartient aux natures élevées,
l'autre aux natures ignobles ou triviales. La première se distingue par la forme régulière des figures, où le visage se divise en trois parties de dimensions à peu près égales, où la longueur de ToBil représente environ le quart de la longueur du nez. Ce dernier, vu de face, a très-peu de largeur, à peine le cinquième de la longueur. Il va de soi que ces indications doivent être considérées comme une moyenne et qu'il y a place pour des modific£ltions délicates qui échappent à lappréciation géométrique. Le visage est un ovale qui, dans les tètes d'enfants, se rapproche du cercle et s'allonge dans les tètes d'hommes.
Dans les figures d*anges et d'enfants les sourcils, délicatement modelés, affectent presque la forme d'un demi-cercle. Vus de profil, les nez sont droits. Les dégénérescences de ces formes idéales, qui se traduisent en nez courts, inclinés pu camards, désignent les natures grossières.
Une autre particularité du dessin de Schongauer, c'est que les mains sont toujours très-osseuses. Dans les épreuves les plus vigoureuses de ses gravures, la forme du visage n'est souvent indiquée qu'au trait, peu relevé d'ombres, tandis que les ombres des draperies et accessoires sont traitées avec vigueur, d'où l'on peut conclure à une carnation légère et délicate des peintures.
Ce sont là des indications précises qui se vérifient à chaque pas dans l'examen des œuvres attribuées à notre maître. Elles ont été confirmées récemment par M. Eigner, conservateur du musée d'Augsbourg qui, lui aussi, a particulièrement étudié Schongauer et a pu, aidé de ces données, nous révéler l'existence, au musée de Golmar, d'une page précieuse dont l'authenticité, comme œuvre de maître Martin, lui paraît incontestable. C'est le Saint Jean-Baptiste et le SairU'Georges dont j'ai parlé plus haut.
MM. de Quandt et Eigner auraient pu classer encore parmi les traits distinctifs de la manière de Schongauer le fini précieux avec lequel sont traités les cheveux de ses personnages. Le dessin en est souple et ondoyant et les masses sont relevées de lignes d'une ténuité extrême qui rappellent presque le pinceau d'un miniaturiste.
Schongauer a laissé de nombreux dessins à la plume, conservés dans les principales galeries publiques de l'Europe, notamment à
Vienne, à Bâle, à P'ioreace. La bibliothèque de Colmar n'en possède pas un seul. Pour permeLIre à mes lecteurs d'envisager le talent du maître sous cet aspect spécial, du travail à main libre à la plume, ei de le comparer à son œuvre peinte, j ai gravé en &c- simile deux des principaux dessins du musée de Bâle, qui en renferme une série hors ligne, la Vierge au Missel et les Apprêts du Crucifimml. dont j'intercale les planches dans mon texte.
M. £rauu a photographié les quatre dessins placés sous verre
dans la Galerie des Offices de Florence ; ce sont : une Sainte Famille, le Christ bénissant, une Tête de Sainte, et le Combat d'u« lansguena avec un démon.
Daus un article fort substantiel publié dans la Chronique des Arts et de la Curiosité [nMmévo du 20 octobre 1874), M. Eugène Mûutz, qui a vu ces dessins à Florence, en a donné une description très-détaillée où la caractéristique de la manière du maître alsacien ressort avec la plus grande évidence. Les photographies que j'ai sous les yeux confirment Tattribution de trois, au moins, de ces dessins à Schongauer. Quant au Combat du lansquenet et du démoUy dont la facture est d'une énergie superbe, d'un fantasque qui rappelle Albert Durer, il serait difficile au premier abord d'en attribuer la paternité au maître colmarien, si austère et si sobre. Et cependant, rappelons-nous que dans un de ses tableaux de la Passion de Colmar, la Descente du Christ aux enfers, il a donné une note comique très-accentuée, en peignant un diable vert, véritable caricature qui porte sur sa face postérieure une figure grimaçante dont le nez s'allonge en forme de queue. Le démon du dessin de Florence a également un visage rétrospectif, mais placé un peu plus haut. En reconnaissant que certaines particularités de ce dessin se rapprochent de la manière de Schongauer, M. Mùntz pense qu'il a été exécuté sous son influence directe, sinon par lui-même. Peutêtre, ajoute-t-il, avons-nous affaire à l'œuvre d'un de ses frères ? La photographie de Braun, qu'il a bien voulu me communiquer, m'a servi à faire le fac-similé de cette étrange composition.