CHAPITRE VI
Authenticité du tableau : la Madone à genoux ou Vierge adorant VSnfant, attribué à Schongauer. — La Pietà; description de M. Quandt : elle est une œuvre flamande. — V Annonciation de la Vierge et Saint- Antoine ermite. — Attribution de divers tableaux à Martin Schongauer. — Nomenclature' de ses œuvres originales au musée de Colmar. — La Mort de la Vierge^ collection de M. Beaucousin. Description par M. Galicbon.
Lorsque M. de Quandt vint visiter les collections de Colmar, alors encore logées dans les bâtiments de l'ancien collège, il fut particulièrement frappé du mérite d'un tableau formant l'aile d'un trip-
lyque, sur lequel le peiQtre a représenté une Madone k geno'Uit(\). Il y trouva réunis tous les traits distinctifs de la manière de Schongauer et fut convaincu d'avoir sous les yeux un tableau authentique du maître. Il crut devoir également lui attribuer la fameuse Fietà qui est une des pièces capitales de notre collection et qu'on ^vait attribuée tantôt à Holbein, tantôt à Albert Durer. Cette Fietà représente la Vierge tenant le Christ mort sur ses genoux.
Laissons parler M. de Quandt avant de hasarder nous-mème une appréciation. Je traduis :
a Ce tableau dépasse toute idée que nous nous étions formée des a peintures de Martin, en contemplant ses merveilleuses gravures. « Pour décrire cette image, il faudrait trouver une formule qui pût « exprimer à la fois sainteté, amour, tristesse et béatitude, à la maa nière du peintre qui est parvenu à fondre tous ces sentiments dans a une seule expression ; car, dans la figure de la Vierge, sainteté <( devient amour, amour devient tristesse, tristesse devient béatitude, u et toute cette diversité se fusionne en une seule unité {und ailes « eins.) ,
« Ce beau visage est comme une fleur éclose le malin et trempée « de la rosée la plus pure. Des larmes transparentes tombent abona damment sur ses joues et calment la douleur cuisante. L'âme du a spectateur est remplie d'une émotion de bonheur à côté de laquelle « il n'y a point place pour un autre sentiment.
« La couleur de la chair est un rose doux et jaunâtre, et, presque « sans le secours des ombres, tout s'arrondit par l'effet d'une dégra- <f dation souverainement délicate d-e teintes harmonieuses. Les « larmes sont peintes de main de maître, comme les gouttes de rosée « sur les fleurs d'un artiste hollandais. Le coloris du cadavre du « Christ a quelque chose de plombé. Le dessin du nu dénote la con- « naissance du corps humain, mais ne révèle pas le dessinateur ex- « périmenté et habile. Les formes sont une traduction imagée de la « nature, sans compréhension suffisante.
Dans cette description on sent l'admirateur persuadé d'avoir devant lui l'œuvre d'un maître préféré. Mais la forme même sous
(1) Cette Vierge est signalée sous le N*» 20i, dans le livret-indicateur publié par M. Hugot en 1860.
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laquelle se traduit celte admiration passionnée du célèbre critique n'est-elle pas en contraste flagrant avec le caractère rigide du style de Schongauer? Le tableau lui-même, par le sentiment qui Timprègue, par la souplesse de son dessin, par la suavité de la figure, révèle une origine étrangère à l'art allemand de cette époque. Ce tableau, placé dans la suite des œuvres de l'école de Martin, tranche trop manifestement avec elles pour qu'il soit possible de le ranger dans leur famille. Il y a, dans cette page, un idéal trop élevé que Schongauer n'a jamais atteint au même degré. Placez-la en regard de la Vierge aux roses de l'église de Saint-Martin et jugez.
Pour faire apprécier Je contraste, qui est frappant, je donne ici une gravure au trait du tableau de la Pietà. Cette tète de Vierge, qui porte l'empreinte de la noblesse dans la douleur, a une suavité de lignes incomparable; même suavité dans le coloris d'un rose ambré, dans les ombres presque blondes qui soutiennent la forme et lui donnent im ravissant modelé. Cette peinture, qui vient du couvent d'Issenbeim et remonte positivement au xv° siècle, a dû être classée jusqu'ici parmi les œuvres de ces artistes anonymes qui, satisfaits d'avoir produit une page émouvante, ont dédaigné la vaine gloire d'y attacher leur nom, laissant à la postérité le soin de deviner, à la touche du génie, la personnalité de l'auteur.
Eh bien 1 essayons de deviner et aidons-nous des documents que nous offrent les collections du Louvre. Voici, sous le n® 594 du catalogue rédigé par M. Frédéric Villot, une Mère de. douleur classée parmi les œuvres des maîtres inconnus de l'École flamande, et que l'on suppose provenir du couvent des Filles -bleues, de Paris. Cette tête de Vierge, par son dessin, son coloris ambré, la touche légère des ombres, les larmes qui perlent sur les joues, la noble douleiur qu'elle exprime, a une affinité remarquable avec notre Pietà colmarienne. La coiffe est blanche, le manteau est bleu, le dessin anguleux des plis est le môme, sauf quelques différences dans l'agencement du costume. Rapprochons maintenant cette Mère de douleur, ce buste isolé, du tableau de Roger Van der Weyden dont j'ai donné la reproduction et nous y trouverons, j'ose le croire, des éléments de comparaison assez probants pour permettre de conclure à l'identité de provenance. Le dessin, le coloris, l'expression sont les mêmes. Si, au vu de ce rapprochement, je puis sérieusement ad-
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