‹ Le musée de la Comédie-française, 1680-1905Chapitre 10 sur 145 · CHARLOTTE DESMARES · texte numérisé non relu

CHARLOTTE DESMARES

Qravure Je Lépicie, d'uprca la pointure do Ch. Goypr

Voltaire, « à cet art si rare de se transformer en la personne qu'on représente ».

Ainsi Ta figuré de Troy. À-t-il peint l'acteur dans la vie ordinaire, ou l'homme dans un rôle de théâtre? Est-ce là Moncade ou Baron? En vérité, pour le dire, il faudrait savoir où le théâtre commençait pour Baron, et où la vie! Et sans doute vaut-il mieux, sans plus chercher, prendre « l'homme à bonnes fortunes », tel qu'il nous est offert, puisque nous savons quelle sorte de transposileur il fut toujours, apportant à la scène l'aisance et le naturel, et rehaussant la vie courante d'un reflet de la pompe théâtrale.

D'ailleurs, nous avons un autre document qui nous renseignera sur le Baron théâtral : c'est une petite gravure de Desrochers, représentant, en buste, un héros de tragédie dont la coiffure majestueuse et empanachée laisse deviner ce que devait être le reste de son costume 1 . Au temps d'Antoine Watteau, on sait quelle fantaisie présidait à l'habillement des comédiens, et quand Watteau lui-même, s'arrêtait à noter ses « impressions de théâtre », n'amassait-il pas des documents tout prêts, dès le premier croquis, à prendre place dans sa prochaine féerie? Pour lui, dont le génie a fait tomber les murs de la scène et supprimé le décor, « la vie du théâtre, c'est-à-dire la vie du rêve s'est épanouie en plein air, noyée dans la vie universelle », et, quoiqu'il n'ait presque toujours rapporté du spectacle que des suggestions, force est bien de constater l'influence du théâtre sur la formation de son talent.

M. Louis de Fourcaud, qui a consacré aux scènes et figures théâtrales chez Watteau 1 , une étude très neuve et pleine de vues originales, divise en quatre groupes les peintures plus ou moins inspirées du théâtre, que l'on relève dans l'œuvre du maître de l'Embarquement pour Cythère; ce sont : les incidents extérieurs au théâtre, mais dont les comédiens sont les seuls héros, par exemple le Départ des comédiens en 1697 et la Troupe italienne en vacances \ — les types comiques isolément traités et à titre de « figures de caractères », tels le Mezzetin chantant une sérénade , la Finette et l Indiffèrent;

t. On peut d'ailleurs juger de ce qu'étaient ces costumes par l'inventaire après décès du tragédien, publié par G. Monval (Voir un Comédien amateur d'art, Pari», 1883, in-4°). On y trouvera la description de deux habits a la romaine, d'un habit de grand-prétre (pour Joad), d'un habit à la turque (pour Bajazet), d'un habit à la française, etc.

2. Voir la BevuedeVart ancien et moderne, 10 février et 10 mars 1904. T. XV, p. 135 et 193.

— les groupes de personnages juxtaposés en manière de portraits sans aucune action pour déterminer leurs rapports vis-à-vis les uns des autres; en particulier la Troupe italienne gravée par Boucher, les Comédiens italiens, le petit tableau dit des Coquettes allant au rendez-vous, et le grand Gille du Louvre; — enfin, les inventions directement ou indirectement inspirées des lictions scéniques; entre autres les Jaloux, CAdonis, les Fêles du dieu Pan, le Rendezvous, les Fêtes vénitiennes, V Amour au Théâtre -Italien, l'Amour au Théâtre-Français, les Comédiens français et C Embarquement pour Çythère.

C'est dans ce dernier groupe que nous Irouverons les œuvres qui nous intéressent plus expressément. Encore ne devrons-nous pas leur demander ce qu'elles ne sauraient nous dire : elles ont bien d'autres qualités, et des plus rares, sans qu'on aille y chercher une représentation fidèle d'une scène théâtrale,

avec un décor exactement M "' desmares «jocasi le «en nu rtumn planté et des acteurs rigou- o»ïu™ <ie De.pi»«». d'.pr*. a. w.iu.,u.

reusement campés à leur place.

D'ordinaire, la scène est élargie, amplifiée, généralisée, et si l'on cherche les exceptions a cette règle, on ne trouvera guère que le tableau perdu et non gravé de Poureeauqnac poursuivi par ses prétendues femmes et ses prétendus enfants, et la peinture, aujourd'hui dans les collections de l'empereur d'Allemagne, représentant les Comédiens français dans une scène tra-

gique, cette « énigme » sur laquelle Edmond de Goncourt s'est arrêté 1 et que M, de Fourcaud décrit ainsi :

« Un prince de la rampe, somptueusement chamarré, en corselet-cuirasse brodé en bosse, en tonnelets de toile d'argent, en chapeau à plumes et en brodequins « à l'antique », accable de reproches une douloureuse princesse, en lui montrant, à terre, une lettre déchirée. La princesse, belle, décolletée, vêtue d'une grande robe à lambrequins, se défend toute éplorée, avec un geste large. Derrière eux, le confident et la confidente se détournent, sanglotants. 11 me semble voir en l'héroïne la Duclos elle-même, amincie et rajeunie, — cette Duclos dont le musée de la Comédie-Française possède un beau portrait de la main de Largillière, et que Ton se pique de dévisager dans un triple croquis de Watleau de l'ancienne collection James. »

Ce qui vient donner plus de force à cette hypothèse, c'est la netteté, la réalité de cette scène de la lettre qui semble bien sortie du souvenir, précis et persistant chez l'artiste, d'une scène de tragédie qu'il a élé jusqu'ici impossible de retrouver. Au surplus, nous avons vu que Poisson, Dumirail et M l,c Desmares en pèlerine avaient été dessinés par Watteau et gravés par Desplaces : qui dira jamais combien d'autres comédiens et comédiennes ont été incorporés, comme la Colette des Trois Cousines, parmi la froufroutante figuration des fêtes galantes, et combien de portraits de théâtre se trouvent perdus, sans chances de se voir un jour identifiés, sur tous ces délicats feuillets de dessins aux trois crayons ou sur ces toiles qui semblent d'admirables maquettes pour la mise en scène d'irréalisables féeries!

Dans r Amour au Théâtre-Italien et dans F Amour au Théâtre-Français, par exemple, le peintre exécute de brillantes variations sur une impression théâtrale, où se glisse un rappel d'origine, un détail vu, une attitude, un portrait : dans la seconde de ces deux toiles, « c'est une réunion à la française, sous un bocage que décore un banc de pierre, à la base d'un haut pilier carré où s'encorbelle, entre des rinceaux de vigne, un buste encapuchonné de Folie. En avant, vue de face, une jeune fille tenant de ses deux mains les deux côtés de sa robe de laine rouge aux plis moelleux, danse en regard d'un paysan en chapeau de paille retroussé sur le front, les deux bras rejetés derrière le dos. A droite, des bergers de fantaisie font un concert de violon, de hautbois et de

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