MICHEL BARON
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DE M0L1ÈUE A VOLTAIRE 49
musette. A gauche, se rangent des couples tranquilles, comme en expectative, parmi lesquels on reconnaît Paul Poisson en Crispin, le poing à sa rapière. Au fond, Poisson fils, le bel homme, en prince de comédie ou en chasseur de ballet, le carquois sur l'épaule et coiffé à panaches, trinque avec une jeune femme étendue sur le banc et cause avec une autre debout près de lui ».
Que ces personnages soient bien en réalité les deux Poisson, si rien ne le prouve avec certitude, rien non plus ne saurait le démentir : encore une fois, la fantaisie du costume laissait le champ libre à toutes les audaces et si Ton s'est emparé du casque de Baron comme d'une transition opportune pour signaler en passant la place que les comédiens français occupent dans l'œuvre de Watteau, le panache de Poisson fils arrive à point pour prouver que l'on ne s'était, en définitive, aucunement éloigné du sujet.
Baron avait quitté la Comédie-Française en 1691, pour des motifs demeurés inconnus; en 1720, il y rentra sans plus de raison apparente, alors que beaucoup le croyaient mort depuis longtemps. Mais, quoiqu'il fût presque septuagénaire, il n'avait rien perdu de ses moyens, et, jusqu'à sa mort, survenue en 1729, il ne cessa de se faire applaudir, même dans des rôles comme ceux de Rodrigue ou de Britannicus, où son âge conlrastait singulièrement avec celui du héros qu'il représentait.
On a cherché la cause de cette rentrée en scène inopinée et on a voulu y voir une conséquence de l'amour de l'acteur pour son art — hypothèse, après tout, qui n'a rien d'invraisemblable. Baron parli, on était vite retombé, h la Comédie-Française, dans les anciens errements de l'Hôtel de Bourgogne, si violemment critiqués par Molière dans Flmprompltt^ et dont le moindre était cette déclamation chantée, transmise par la Champmeslé à Beaubourg, à M ,,c Duclos et à M ,lc Desmares. Pour relever une seconde fois l'art théâtral, Baron remonta sur les planches, après trente années d'absence, et prêcha d'exemple en faveur du naturel et de la simplicité.
N'eût-il formé que l'admirable Adrienne Lecouvreur et Quinault- Dufresne, ces neuf années devraient lui être comptées comme les plus fécondes de sa carrière.
Comme un hommage rendu à celui qui domine l'art dramatique du xvm c siècle tout entier, on a coutume de désigner sous le nom de « Troupe de Voltaire » la troupe de la Comédie-Française pendant les soixante années qui vont des débuts de Fauteur d'Œdipe (18 novembre 1718) à l'apothéose du 30 mars 1778, le jour de la sixième d* frêne, où le buste du patriarche de Ferney fut couronné sur le théâtre.
Baron vieilli, mais toujours jeune
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à la scène, et M"" Duclos, s'élernisant elle aussi, et tachant à rafraîchir ses cinquante-cinq ans par un mariage d'amour avec le petit Duchemin qui la battit comme plaire, virent poindre autour d'eux les étoiles nouvelles et s'inaugurer les grandes réformes théâtrales du siècle, dont les premières
furent l'abandon de la déclamation chantée et la recherche des effets de pathétique. La transition fut assez longue à s'effectuer, et le contraste devait être singulièrement piquant, certains soirs, quand l'affiche réunissait les représentants de In tradition et les partisans des nouvelles formules, et que 1rs fureurs tragiques de Beaubourg « l'énergumène », de M 1 " Duclos et de M 1 " Desinares succédaient au jeu tout d'émotion contenue d'Adriennc Lecouvrcur, de M"' Balicourt et de Quinault-Dufresne.
Adrienne avait débuté le t4 mai 1717; elle était âgée de vingt-deux ans et venait de province. Tout de suite, elle fut accueillie par le plus franc succès : « on disoit tout haut qu'elle cornmençoit comme les plus grandes comédiennes finissent ordinairement», et treize années durant, elle fut l'actrice incomparable « qui avoit presque inventé l'art de parler au cu-ur, et de mettre du sentiment et de la vérité là où l'on ne metloit guères auparavant que de la pompe et de la déclamation ». Mais, pour qn< i lqin L s î appIandissements, combien de tristesses en
ADRIKHKK Î.K.COUVHKITN
cette courte carrière ! Faible et toujours maladive, elle souffrit dans son corps ; jalousée, critiquée, calomniée, elle souffrit dans son esprit du parti pris de cerlains de ses camarades; tendre et passionnée, elle souffrit dans son cœur de toute l'amertume des trahisons.
Le 29 mars 1730, trois mois après le vieux Baron, son maître et son conseil, elle fut emportée si brusquement que les rumeurs les plus étranges coururent sur les causes de sa mort 1 . Son corps, auquel le curé de Saint-Sulpice avait refusé la sépulture, fut enterré nuitamment, par deux portefaix, dans un terrain vague dont on n'a jamais su déterminer la situation exacte. Ses costumes de théâtre, vendus à l'encan, valurent h la garde-robe de M ,,e Pélissier, de l'Opéra, une renommée inouïe, et ses portraits disparurent.
Peintures et dessins anonymes dans les musées de province, pastels trop généreusement attribués à La Tour dans des collections particulières, ne nous satisfont qu'à demi. Du portrait de Fontaine- — un très gracieux portrait de femme, en buste — il ne nous reste que la gravure exécutée par Schmidt pour Odieuvre, et du portrait de Coypel — un portrait de l'actrice, dans Cornélie, de la Mort de Pompée — on n'a longtemps connu que la belle gravure de Drevet, à cAté de laquelle nous inscrirons un pastel qui se trouve actuellement chez M mo la comlesse de Beaulaincourt et provient du comte d'Argental.
L'œuvre est extrêmement précieuse, et pour qui sait la violenle passion inspirée par la comédienne au fils de M mc de Ferriol, la tradition n'a rien d'invraisemblable, d'après laquelle ce pastel serait une réplique d'un tableau perdu de Coypel, exécutée par l'artiste lui-môme à l'intention de d'Argental. Bien plus, on est certainement en droit de se demander, quand on connaît la sûre provenance de l'œuvre, si ce n'est pas là l'original môme d'un portrait que Ton a cru perdu, simplement parce qu'il fut toujours conservé avec un soin jaloux par ses divers possesseurs, mais dont on n'a jamais perdu la trace : légué en 1787 par d'Argental à M me de Vimeux, sa fille adoptive, c'est au propre fils de celle-ci que l'acheta, vers 1830, la maréchale de Castellane, mère de M m0 la comtesse de Beaulaincourt, qui le possède aujourd'hui et qui a bien voulu nous autoriser à le
1. On trouvera une très complète étude biographique sur Adrienne Lecouvreur dans l'édition des Jyttres de l'actrice, réunies pour la première fois et publiées avec des notes et des documents inédits par M. Georges Monval Paris. Pion. Nourrit et (Y 10 , 18i)2. in-10).
reproduire*. Mais quelle photographie pourrait rendre, avec toute la délicatesse désirable, le charme de ce pastel qui a gardé sa fraîcheur première? Rien de plus simple, en vérilé : une femme drapée dans une tunique noire", pressant sur son cœur l'urne qui contient les cendres de son mari; les chairs du visage et des mains d'une transparence et d'un velouté qui ravissent; un fond bleu clair : c'est tout. A la simplicité de la facture, s'ajoute la simplicité delà pose et la vérité, déjà plus grande, de l'expression : par ces deux portraits de théâtre, V Ariane de Largillière et la Cornélie de Coypel, il semble qu'on peut mesurer tout le chemin parcouru depuis les beaux jours de M n ° Duclos jusqu'à l'apparition d'Adrienne Lecouvreur !
A l'époque où celle-ci fut reçue au nombre des comédiens ordinaires du roi, il y avait cinq ans déjà qu'Abraham-Alexis Quinault, dit Quinault- Dufresne, s'était fait remarquer, dès ses débuts, par la simplicité de sa diction et le naturel de son jeu. Ce fut le second pupille de Baron.
\. II faut remarquer toutefois que d'Argental, dans son testament (9 mai 1787), ne donne aucun nom d'auteur pour ce portrait : « Je donne à M mo de Vimeux deux portraits représentant : l'un, M 1,e Lecouvreur en Cornélie, et l'autre M. de Voltaire, ainsi que le buste du même, fait par Houdon... » {Archives historiques, artist. et litlér., 189J, n° 3, p. 129). M. Monval croit que le portrait de d'Argental était l'original {Lettres d'Adrienne Lecouvreur, p. 262), et voici comment Edmond de Goncourt s'exprime à propos de ce pastel, en racontant une visite chez la comtesse de Beaulaincourt (Journal, t. VII, p. 211) : « Elle se lève, pour me montrer un imperceptible Jugement de Pdris; un pastel de la Lecouvreur, qui a bien certainement la touche des pastels de Coypel, et pourrait bien être l'original, ou une répétition de la peinture à l'huile... »
Une comparaison du pastel avec la gravure de Drevet ne révèle pas de différences essen r tielles : le portrait a été gravé en contre-partie, et l'on relève en outre deux libertés prises par le graveur dans le dessin du voile et de la ceinture de l'actrice; or, de semblables remarques seraient à faire sur plus d'une gravure du xvm* siècle.
Si l'on a toujours parlé d'une peinture originale perdue, c'est sans doute parce que la gravure porte : Peint par Ch. Coypil. Mais cette mention ne saurait suffire pour prouver que l'œuvre originale fut certainement une peinture; au xvm p siècle, elle désignait indifféremment les pastels et les peintures, et nous en avons de nombreux exemples, pour les gravures d'après La Tour notamment.
D'autre part, on sait que Charles-Antoine Coypel — que les dates (1694-1751) désignent comme l'auteur de ce portrait — fit a la fois des peintures et des pastels.
2. M 11 " Clairon, qui avait vu le portrait d'Adrienne par Coypel, n'admettait pas cette tunique noire, et voici en quels termes elle en parle a propos du Danger des traditions (Mémoires, op. cit., p. 91} : « L'ignorance et la fantaisie font faire tant de contre-sens au théâtre qu'il est impossible que je les relève tous; mais il en est un que je ne puis passer sous silence : c'est de voir arriver Cornélie en noir... » Elle donne pour arguments que Cornélie n'a pu avoir le temps, entre l'assassinat de son mari et son arrivée à Alexandrie, de se faire faire des habits de veuve, et ajoute : « La célèbre Lecouvreur, en se faisant peindre dans ce vêtement, prouve qu'elle le portait au théAlre : ce devrait être une autorité imposante pour moi-même, mais, d'après la réputation qui lui reste, j'ose croire qu'elle n'a fait cette faute que d'après quelques raisons que j'ignore et quelle-même en «entait tou,t le ridicule... »
W" Clairon, 'd'accord sur ce point avec Voltaire, se montre injuste à son égard, quand elle feint de croire « qu'il n'a pu devoir ses succès qu'aux suprêmes beautés de toute sa personne et de son organe » '. Il était beau, c'est vrai, beau... comme l'Apollon du Belvédère, au dire d'une de ses su>urs; ce qui ne l'empêchait pas de se montrer excellent dans la tragédie, et
GRANDVAL, QLIXAl LT-DUFRESNE, M'" ET M"« QUINAULT LA CADETTE, oaîib une scè%
meilleur encore dans les rôles de haut comique. Lin de ceux qu'il créa avec le plus de succès fut celui du Glorieux, dans la comédie de ce nom, que Destouches avait écrite à son intention et où le public voulut reconnaître le portrait de l'acteur : c'est dans ce même rôle que Lancret l'a représenté. Or, I^ancret n'est pas un enchanteur à la manière de Watteau. S'il note