‹ Le musée de la Comédie-française, 1680-1905Chapitre 17 sur 145 · Dans Valere, du Joueur, et Dorante, du Somnambule · texte numérisé non relu

Dans Valere, du Joueur, et Dorante, du Somnambule

2. Ce passage sur les débuts à la Comédie-Française, de la petite Boisménard ou Beauménard (plus tard M me Bellecour), se trouve dans les Cinq années littéraires, ou Us Nouvelles littéraires, lettre XXIX (Berlin, 1735, in-8°), p. 163.

3. Il inscrivait, au commencement de chaque scène, les noms des acteurs, en nommant d'abord celui qui devait se trouver le plus proche de la loge du roi (c'est-à-dire à gauche) et les autres successivement. Voir à ce sujet le Catalogue de la bibliothèque Soleinne (Paris, 1843, in-8°), t. II, p. 99, n° 1810.

4. Voir Adolphe Jullien, Us Spectateurs sur le théâtre (Paris, Détaille, 1875, in-4°).

essayait ses moyens sur des scènes à côté; il l'avait poussé b. la Comédie et soutenu lors de ses débuts, qu'une cabale de la Clairon prolongea pendant dix-

KRANÇOIS-RENÉ MOLE;

sept mois (septembre 1750-février 1752); il l'avait proclamé le seul acteur vraiment tragique, et placé, comme tel, au-dessus des Beaubourg, des Quinault-Dufresne et des Baron; et, chose étrange, jamais il ne le vit jouer à la

Comédie-Française, étant rentré à Paris, après de longues années d'exil, le jour même des obsèques de Lekain, le 10 février 1778 !

Six ans plus lard, le 30 novembre 1784, les Comédiens Français assemblés acceptaient l'offre faite par M. Nau de Ville, de confier h J.-J. Caffiéri l'exécution d'un buste du grand tragédien. Malheureusement, le sculpteur refusa la commande : tant d'événements s'étaient passés et tant de rivalités l'avaient aigri, depuis qu'il avait imaginé, en 1773, d'offrir au Théâtre le buste de Piron, en échange d'une entrée à vie! Sa proposition ayant été acceptée d'enthousiasme, il avait réédité à plusieurs reprises, pour son propre compte, une combinaison qui n'était pas sans avantages, et il avait vu son idée mise à profit par nombre de ses confrères, dont certains lui portaient fort ombrage : après lui, d'IIuez, Foucou, Boizot, Berruer, Pajou, Houdon surtout, avaient enrichi le petit foyer de la salle des Tuileries de leurs admirables sculptures, qui formèrent, comme nous l'avons dit, le premier noyau du musée de la Comédie-Française, et qui en sont encore aujourd'hui le plus précieux trésor.

C'était, en effet, l'époque des grands statuaires portraitistes, dont l'œuvre constitue à nos yeux un document si profondément véridique de toute une moilié de siècle. Aux côtés des grandes dames, des gentilshommes, des artistes et des écrivains, quelques comédiens et comédiennes ont leur place en cette galerie : déjà, nous avons cité les bustes de jW lle Dangeville et de M lï0 Clairon, parLemoyne; nous rencontrons encore à la Comédie-Française, le La Rive de Houdon, le Préville de Lucas de Montigny, les deux sœurs Saint-Val de Ricourt; et, dans la collection de M. Martin Le Roy, un buste de Mole, un morceau de premier ordre, dont l'auteur est inconnu 1 .

Or, à cette époque, quels portraits peints pourraient soutenir la comparaison avec de pareilles œuvres? Aussi bien, la vogue est-elle alors aux petits maîtres, et les grandes compositions de jadis, les gravures-tableaux naguère si recherchées, cèdent-elles le pas aux simples dessins et aux petites estampes :

1. Ajoutons à cette liste les bustes des comédiens et comédiennes de la Comédie-Française, exposés aux Salons du xvm e siècle et aujourd'hui perdus; ce sont ceux de : M llc Luzy, par Caffiéri (1781); — AfUe Olivier, par Houdon (1789); — Préville, par Couasnon (1195); Grandmeshil, par la citoyenne Millot(1796); — M Uo Joly, par la même (17«9); — M u * Maillard, par Couasnon (1800).

Le bas-relief pour le tombeau de M ,,c Joly, exposé par Lcsueur au Salon de 1800, est encore aujourd'hui en place sur le tombeau de l'actrice, à la Brèche-au-Diablc, commune de Soumont- Saint-Quentin (Calvados).

les Carmontelle, les Saint-Aubin, les Cochin, les Janinet, les Duplessis-Bertaux, les Boilly, etc., voilà ceux qui, d'un trait vif et vrai, consacreront désormais les succès des comédiens. En richesse, en variété, en vérité, en imprévu, de toutes façons, l'iconographie de ceux-ci ne pouvait qu'y gagner 1 . La Rive, toutefois, échappe à la règle commune : à en juger par ses portraits qui ne sont ni variés, ni vrais, ni imprévus, il semblerait que le tragédien ait débuté en pleine Révolution ! Pourtant, c'est la Clairon qui l'avait remarqué, ce beau garçon a la voix chaude et flexible; elle s'était prise pour lui d'une affection où il entrait peut-être moins de sentiments maternels qu'elle ne voulut bien le dire, et certainement beaucoup plus d'espérances de susciter un rival à Lekain, qu'elle ne l'a jamais dit! Elle l'avait dirigé, préparé, couvé pour ses débuts à la Comédie-Française, qui eurent lieu le

1. Voici une liste des portraits d'acteurs et d'actrices de la Comédie-Française, dessinés ou gravés par ces artistes (exception faite pour les gravures de grand format, d'après des tableaux) :

— par Carmontelle : Brizard, dans Narbas, de Mérope (gravé); — Grandval (vente Dcstaillcur, 1893 n° 78); — Lekain, dans Néron, de Drilannicus (vente Mahérault, 1880, n° 14;; — M ,,e Clairon (Collection Chéramy).

— par C.-N. Cochin : M ,u Gaussin, dans VOracle; — M 11 '" Clairon, dans Idamè (gr. par Schmidt); — M lle Clairon (vente Lassouche, 1900, n° 12); — Lekain (Comédie-Française .

— par A. de Saint-Aubin : M me Prévillc (musée Carnavalet \\ — La Rive; — Mole (gr. d'après Aubry).

— par G. de Saint-Aubin : M 1,e Clairon (quatre portraits, dans le livre det Saint- Aubin, vente Destailleur, n° 111.)

— par Fragonard : M 1,c Olivier, dans Chérubin, du Manage de Figaro, sanguine (vente Walfcrdin, n° 2:>6): — M 1,e Olivier, pastel (vente Walferdin, n<> 351).

— par Janinet : Brizard, dans le vieil Horace (d'après Dutertre); — M Ue Contât, dans Suzanne, du Mariage de Figaro (gr. d'après Dutertre) et dans Madame de Randun; — Dugazon, dans les Cutieux de Compiègne; — Lekain, dans Mahomet (deux attitudes); — M n< Olivier, dans Amphylrion\ — Préville en Crispin (d'après Dutertre) ;— M mc Vestris, dans Gabrieltede Vergy; — M 110 Clairon (attr. à Janinet ; — Des Essarts, dans Lisimon, du Glorieux (d'après Duplessis- Bertaux); — La rive dans Philoctèle; — M lle Raucourt, dans Médée; — Mole, dans le Misanthrope (d'après Dutertre).

— par Duplessis-Bertaux : Thénard, dans Sganarelle (gravé); — Armand et M 110 Mars, dans a Partie de chasse d'Henri V (gravé); — deux cadres par Duplessis-Bertaux « représentant

divers acteurs de la Comédie-Française dans un costume analogue à leurs rôles ; la touche spirituelle et légère, l'expression des figures feront reconnaître aisément les différents personnages qu'il a si habilement dessinés (vente Talma, 1827); — Dugazon, Grandmesnil, Monvel, Talma, Baptiste aine, Dazincourt, Saint-Phal, M ,,e Mars, etc., (dix-huit portraits dessinés, vente Mahérault, 1880, n° 42); — Saint-Phal, dans le Vieux célibataire, et Saint-Phal et M ,,e Mars, dans V Abbé de VÉpée, au Cabinet des estampes); — Lekain collection de Courcival).

— par Boilly: M IItt Contât (vente 1868,; — Mole (collection du marquis de Pastoret). — M 110 Duchesnois (vente 1884); — M 119 Dufresnoy (collection G. Lafenestre): — Fleury (vente Bressant, 1880); — M 1 ' Mars (vente Lavialle, 18o2, et vente Dclorière, de Lyon, 188G ; — Monrose (collection Wattel-Bayard, de Lille); — Picard (Comédie-Française, gravé); — Talma (1° collection Moreau-Chaslon ; 2 e musée de Lille).

ïl décembre 1770; mais, du trou du souffleur où elle s'était embusquée pour mieux prodiguer ses encouragements à « son fils », elle fut témoin d'un échec lamentable. La Rive, reçu seulement en 1775, retiré en 1788, et rentré en 1790, au moment où Talma grandissait, prit bientôt sa retraite définitive, devint professeur de déclamation, membre de l'Institut, et, « par suite de la manie qu'il avait de jouer les premiers rôles, dit Vincent Àrnault, il se fit nommer maire de son village ».

Pour ce nouveau Beaubourg, acteur emphatique, aux, effets tout extérieurs, mais dénué d'intelligence et de sentiment, les portraits se trouvent singulièrement en harmonie avec l'idée qu'on peut se faire du personnage, par les écrits du temps : et je n'entends pas seulement parler ici du marbre de Iloudon (Bru tus), du pastel attribué à Vien (Gengis-Khan), et de la peinture attribuée à David (Za?nore), que garde la Comédie-Française, mais aussi des simples estampes : la plupart sont des médaillons où le profil de ce faux Romain aux cheveux bouclés s'enlève à la manière d'un bas-relief, ce qui est déjà passablement caractéristique; mais que dire de celle qui le représente en pied, dans Philoctète, casque en tète, toge aux reins, jambes et bras nus, sinon qu'elle semble être, en vérité, une étude pour le Serment des Horaces!

Quelle différence avec Mole ! Celui-ci a échappé h la froide solennité de l'art pseudo-antique, et quoiqu'il fût, lui aussi, membre de l'Institut, et doué, comme son confrère La Rive, d'une belle dose de fatuité, ses portraits sont autrement simples, sincères et vivants.

Il n'avait pas vingt ans quand il débuta, en 1754, et si on lui fit attendre sa réception jusqu'en 1761, il faut reconnaître qu'il sut vite regagner le temps perdu : après la retraite de Grandval (1768) et la mort de Bellecour (1778), il hérita des rôles de ces deux grands premiers comiques et les tint de telle façon qu'on le reconnut égal au premier et supérieur au second. Sans doute est-ce vers cette époque de sa carrière qu'un sculpteur, un maître dont le nom ne s'est malheureusement pas transmis avec l'œuvre, modela, dans la terre grise, la figure mince et fine du plus aimé des comédiens de son temps. Avec ses cheveux relevés sur le front et rejetés en arrière, son regard aigu, son nez droit et rond, sa bouche narquoise, toute pleine, on dirait, d'ironie contenue, ce beau buste de la collection Martin Le Roy mérite de prendre place à côté d'une gravure d'Augustin de Saint-Aubin, où l'on retrouve, un peu alourdis par les ans, mais toujours jeunes, frais, aimables, et souriant du même mali-

cicux sourire, les traits de cet heureux acteur qui ne connut ni la décrépitude du visage, ni la vieillesse du talent'.

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