‹ Le musée de la Comédie-française, 1680-1905Chapitre 19 sur 145 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Talma... Rachel..., ces deux noms illustres, au souvenir desquels le passé refleurit encore en de vieilles mémoires fidèles, ces deux noms ne sont point inscrits en tète de ce chapitre pour marquer l'un un commencement et l'autre une fin : ce sont deux repères dans l'histoire du théâtre — deux repères, et non pas deux étapes, puisqu'une étape suppose un chemin parcouru, et que le chemin parcouru dans l'art dramatique, entre Talma et Rachel, Ta été pour ainsi dire en dehors d'eux. Ils n'incarnèrent pas en effet, l'un et l'autre, comme David et Delacroix par exemple, des idéals différents et conformes à leur époque; ils ne furent pas des chefs d'école ayant chacun ses théories et ses formules strictement personnelles ; non : d'avoir été isolément, à peu d'années d'intervalle, les continuateurs des grandes traditions, les représentants de l'idéal dramatique le plus élevé, les protagonistes admirables du répertoire qui ne change pas, — le classique, — voilà ce qui fait leur gloire si pure et lui donne un caractère comme indélébile.

Pourquoi devons-nous regretter, après cela, que leurs portraits

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n'aient pas été signés par quelques protagonistes du grand art de peindre, celui qui ne passe ni ne se démode!

On citait le nom de David, à l'instant. David, fervent restaurateur de l'antique et fougueux jacobin, que ses tendances d'artiste comme ses idées politiques devaient fatalement rapprocher de Talma, David n'a pas fait le portrait de Talma. Certes, il aurait difficilement consenti à descendre de son piédestal le tragédien dont il aimait les attitudes et les gestes, et k ne voir en lui qu'un aimable citoyen en habit h la française : c'était là l'affaire de Gérard, et non la sienne. Mais quel portrait de théâtre il eût pu nous donner, par contre, le peintre des Horace* et du Hruttts, aux yeux de qui Talma devait apparaître comme la vivante réalisation de ce qu'il s'efforçait alors d'exprimer sur la toile! Peut-être usa-t-il de cet incomparable modèle de la même façon que Watteau faisait jadis, quand il transposait, en les fondant parmi la figuration de ses fêtes galantes, les impressions crayonnées au retour de la Comédie; en tout cas, le seul portrait de Talma qu'il nous eût semblé tout naturel d'avoir à signaler n'a pas été peint, et si Ton cherche par quoi le remplacer, on éprouve quelque embarras.

11 n'y a pas moins d'un volume entier consacré au tragédien, dans la collection de portraits du Cabinet des estampes, mais il n'offre guère au curieux qu'un ramassis de lithographies populaires, où défilent quantité de Nérons et de Pyrrhus, de Brutus et de Syllas, aux costumes piteux, aux visages lamentables ou grotesques, si bien qu'on se demande comment de telles eslampes ont pu avoir la prétention de représenler, pour les contemporains, celui dont on vantait le masque beau comme un antique, la noblesse des attiludes, l'art et l'aisance du drapé!

Rien ne manque à cette galerie si caractéristique d'un temps, ni l'image à légende pleurarde montrant l'aclcur sur son lit de mort, ni la caricature grossière. Bien plus, entre deux toges d'empereurs romains, on s'arrête avec surprise devant la perruque blanche, l'habit à larges boutons, le gilet blanc et la culotte de soie noire d'un vieil homme portant beau, et l'on se souvient de rÈcole des vieillards, une comédie de Casimir Delavigne, dont Talma eut la fantaisie de créer le principal rôle en 1823, — c'est-à-dire après avoir joué la tragédie pendant trente-quatre ans, et que même, dit-on, il sauva de la chute. Mais Talma riant, est ce bien Talma tel qu'on se le figure?

Le portrait de Gérard, de la collection Ch. Prévôt, ne nous satisfait que si

nous cherchons l'homme. Qui nous dira le tragédien? Sera-ce David d'Angers? Non : il a si bien idéalisé Sylla que sa statue, aujourd'hui dans le péristyle de la Comédie-Française, passa pendant dix ans pour un antique, quand, par un

J.-B. Isabiï. — BAPTISTE AÎNÉ

Dessin au crayon (Comédie ■ Frnnçaisr).

concours singulier de circonstances, elle eut été placée, en 1852, dans le petit jardin réservé des Tuileries '. Sera-ce Eugène Delacroix? Non plus : son Néron, (aussi à la Comédie-Française), que R. Dclorme appelle sans façon « cette erreur d'un grand artiste », n'a été commencé qu'en 1853, vingt-sept ans

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