MOLIÈRE EN SGANARELLE
nant, a son chapeau a
* dapris li gravure do Simouiii
plumes, à sa coliche- ,„.. ,, „,
r ' (Cabinet des Estampes:.
manie impressionnante,
à ses éperons aux molettes ridicules; on voit Polichinelle lever vers le vieux Pantalon son nez en bec d'aigle, et Drighcllc converser avec Trivelin; Guillot Gorju, médecin grotesque, la main sur le cœur, tend la jambe pour une courbette; Gautier Garguille, maigre et long, traverse la scène a lentes enjambées; Scaramouehe brandit sa guitare...
lis étaient morts presque tous, ces « faneurs " italiens et français, quand
un peintre inconnu s'avisa, comme pour une consécration posthume, de les réunir en un curieux tableau que possède aujourd'hui la Comédie-Française 1 : dans un décor de place publique, éclairé par une rampe et des lustres à chandelles, seize personnages sont dispersés, et point n'est besoin, pour les reconnaître, des noms inscrits en lettres d'or au-dessous de chacun d'eux, car ils reproduisent avec une fidélité de copie les types popularisés par les gravures du temps. Il n'est guère que les acteurs du premier plan, Scaramouche, Arlequin et le Docteur Baloardo, pour lesquels l'artiste se soit efforcé d'interpréter plutôt que de copier ses modèles. Ce détail, il est vrai, ne suffirait pas à nous rendre l'œuvre précieuse : ce qui en fait la valeur à nos yeux, c'est la présence, dans un coin à gauche, de Molière, entre Jodelet et Poisson. Le portrait de Jodelet est la contre-partie d'une gravure connue d'Abraham Bosse; celui de Poisson, en Crispin , est à rapprocher d'une peinture de Theodor Netscher dont nous parlerons plus loin; quant k Molière, il est représenté dans le costume d'Arnolphe de t École des femmes, et reproduit à peu près identiquement l'un des personnages du frontispice gravé par François Chauveau pour l'édition originale de la pièce (L. Billaine, 1663).
Ah ! il faut le reconnaître, ce Molière ne correspond guère à l'idée qu'on se fait généralement de notre grand comique. En haut-de-chausses, pourpoint et petit manteau de couleur jaunâtre, il porte un grand chapeau noir à larges bords, orné d'un galon d'or; sa perruque noire, tombant jusqu'au col de dentelles, encadre un visage aux traits accentués, où la forte moustache et la barbiche « à la royale » soulignent les lèvres épaisses.
L'étrange compagnie, pour le sévère Arnolphe, que cette douzaine de bouffons gambadant et gesticulant! A le voir s'avancer vers eux, grave et
1. Ce curieux tableau fut cédé à la Comédie-Française par un collectionneur de Sens, M. Alfred Lomé, en 1839; il avait fait partie de la galerie du cardinal de Luynes, archevêque de Sens, mort en 1788.
M. Monval (Catalogue, etc., p. 12; dit connaître quatre exemplaires, à peu près semblables, de ce tableau : celui de la Comédie; — un autre, acheté par Arsène Houssaye à un sieur Cornu» marchand de curiosités, et adjugé 1.200 francs à la vente de sa collection (22 mai 1896, n° 115, reproduit au catalogue); il était un peu plus grand que celui de la Comédie (1 x 1,46 au lieu de 0,95 X 1,37) ; — celui de M. de La Pilorgerie, de Laval, daté de 1681 et étudié dans une brochure de M. le baron de Wismes [Un Portrait de Molière en Bretagne, Nantes, 1875); — enfin, un fragment appartenant à M. Bernard, de Nemours.
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mesuré, on se demande si c'est bien là su place, et on lit avec étonnement l'inscription que porte une banderolle flottant au-dessus de la scène : Farceurs françois et italiens depuis 60 ans et plus, />*" en 1670. — En 1670! Mais, à cette date, Molière n'a plus à donner, pour parachever son œuvre, que les Fourberies de Scapin, la Comtesse d % Escarbagnas , les Femmes savantes et le Malade imaginaire; en 1 070, Molière n'est plus un « farceur » : et c'est sans doute ce qu'a voulu indiquer l'auteur du tableau en choisissant, pour le représenter, le rôle d'Arnolphe, alors qu'il aurait pu prendre celui de Sganarello.
Car Molière aussi eut son estampe populaire : la gravure de Simonin, dont le Cabinet des estampes conserve aujourd'hui le seul exemplaire connu.
Ce Sganarelle qui se courbe vers la rampe, le bonnet à la main, comme pour haranguer le public, un sourire énorme élargissant son visage grimé, c'est bien réellement Molière
bouffon, Molière farceur, — le P miorabi». — MOLIÈRE agk
plus goûté peut-être des Molière (Marie Garni*, à awmiiiy)
au xvn* siècle, — comme le sérieux Arnolphe aux gestes sobres nous représente au vrai Molière comique, celui que nous évoquons le plus facilement, nous autres, pour qui les témoignages enthousiastes des contemporains ne sauraient remplacer les irrésistibles jeux de scène de l'élève de Scaramouche.
Or, s'il est exagéré de vouloir trouver des points de ressemblance entre le portrait peint du tableau des Farceurs et le portrait écrit en 1740, h l'âge de soixante-quatorze ans par M"" Poisson, — qui avait sept ans à la mort de Molière, — en revanche, il n'est pas défendu de rechercher la physionomie véritable de l'acteur dans cette œuvre imparfaite, mais à coup sûr sincère.
Toutefois, Emile Perrin n'était pas de cet avis : dédaigneux des estampes populaires et des peintures médiocres, il ne faisait entrer en ligne de compte que les œuvres d'art de réel mérite et repoussait le Molière bouffon et le Molière comique pour réserver toutes ses complaisances et toute son admiration au Molière tragique, peint par Mignard*.
Une destinée singulière a voulu que le plus beau portrait de noire grand comique soit précisément celui qui le représente dans un rôle de tragédie; mais nous serions mal fondés à nous en plaindre, puisque cette peinture est un chef-d'œuvre, et que nous savons, d'aulre part, combien Fauteur du Misanthrope aurait été sensible à l'idée de passer à la postérité sous cette apparence de héros, lui qui avait montré de bonne heure le désir de jouer les amoureux tragiques et qui ne renonça jamais complètement à ces sortes de rôles, en dépit d'insuccès répétés, lors de ses débuts à Paris d'abord, el pendant les tournées de l'Illustre Théâtre en province.
Ce fut justement au cours do ces pérégrinations que Madeleine Béjart et Molière, dont la troupe, fixée à Lyon, était descendue jusque dans le Comtat, se rencontrèrent en Avignon avec Mignard qui revenait d'Italie. Cette entrevue remonte au mois d'octobre 1CS7 : elle fut le prélude d'une constante amitié, dont les liens se resserrèrent quand les acteurs et le peintre se retrouvèrent à Paris quelques mois plus tard, et dont nous avons des preuves nombreuses : c'est Madeleine Béjart, à son lit de mort, désignant Mignaid comme son exécuteur teslamentaire; c'est Molière qui donne la fille de Mignard pour marraine à l'un de ses enfants; c'est Mignard qui peint M lle Molièie, et, à plusieurs reprises, Molière lui-même \
Le seul incontestablement authentique des portraits de Molière par Mignard qui nous soit parvenu, c'est le César de la Mort de Pompée, aujourd'hui h la Comédie-Française 3 . La tête couronnée de laurier, le visage énergique, les yeux pleins de vie ardente, Molière, avec sa cuirasse, qu'on
1. Voir Deux Portraits de Molière, lecture faite à la séance publique annuelle des cinq Académies, le 25 octobre 1883.
2. Voir la Vie de Pierre Mignard, par Mazière de Monviile (Paris, Boudot, 1730, in-12), et G. Larroumet, la Comédie de Molière; Fauteur et le milieu (Paris, Hachette, 1887. in-16), p. 99 et 319.
3. M. Mon val (Catalogue, etc.. p. 75) raconte comment la Comédie-Française aurait possédé au début du xix* siècle, une copie de ce portrait de Molière par Mignard.
L'original, dont il est ici question, a été acheté 6.530 francs, le 27 mars 1868, à la vente de M. Vidal, musicien de l'Opéra, par les soins d'Etienne Arapo.