LE MU^ÉE
jamais on ne le vit tomber dans la vulgarité. S'il n'eut pas l'éloquence suprême, le sentiment des nuances délicates, sa nature forte et rude, son intelligence prompte, sa vigueur lui firent une réputation méritée.
On ignore de quel peintre est le portrait de Ligier, qui se trouve sur le même panneau que celui de Firmin. Quant à Ligier lui-même, on n'a pas oublié ses nombreuses créations dans la tragédie et le drame. Il est de ceux dont le nom survit et qui ne meurent pas tout entiers.
Nous nous arrêtons devant une tête de femme, mélancoliquement penchée. Quelle est la comédienne représentée ainsi avec sa coiffure et sa tunique à la grecque? C'est M"^ Joly, disent les uns; c^est M''* Fleury (M"" Cheffontaine) , affirment les autres. Cette dernière opinion', qui est appuyée par M. Régnier, est évidemment la vraie. Il suffit de comparer la toile dont nous parlons avec le portrait de M"* Joly par David, qui se trouve aussi dans le foyer pour se convaincre qu'il n'y a entre les deux artistes aucun trait de ressemblance.
N'en doutons pas. Nous sommes en présence de M"' Fleury.
Maintenant, quel est Tauteur de ce portrait? A cette question il nous est impossible de répondre.
Nous voici devant la cheminée du foyer. Sur sa tablette de marbre s'élève un buste de Préville, en bronze. Une merveille d'art signée : Houdon.
Le grand sculpteur, le maître chercheur d'expression, a dû être séduit par la physionomie du comédien. Après avoir si bien fait vivre l'esprit dans les traits amaigris du vieux Voltaire, on sent qu'il a pris plaisir à tailler la large figure de Préville, à faire vivre l'esprit sur un visage reluisant de santé. On s'étonne
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de voir comment la matière s'est animée sous les doigts de l'artiste, comment le sculpteur a su mettre à profit les défaillances du bronze, ses pâleurs jaunes, ses ombres chaudes pour donner au sourire de Mascarille plus de relief, plus d'éclat, plus de portée.
Heureux Prévillc ! après avoir eu pour sculpteur Houdon , il a eu pour peintre César Van Loo.
Voici en effet, à côté du buste, un Mascarille tout pimpant, tout battant neuf, avec son toquet déluré^ ses hauts de chausses bouffants et son petit manteau blanc rayé de bleu. Le nez en avant — un nez de fureteur et d'espiègle, — le mollet tendu — un mollet à bonnes fortunes et à escapades — c'est bien maître Préville que César Van Loo a retracé sous les grains légers du pastel.
Ce tableau est, pour ainsi dire, tombé du ciel dans le foyer de la Comédie. En 18 j6, un beau jour, une lettre est apportée à M. Arsène Houssaye, alors directeur des Français. Par ce billet, M. le comte Bigot de la Touanne faisait savoir qu'il était dépositaire d'un portrait de Préville, au pastel, par César Van Loo, et qu'il était chargé de l'oârir à la Comédie pour une somme minime.
Arsène Houssaye. était trop aniste pour laisser une pareille lettre sans réponse. Il écrivit : «Combien? » L'obligeant intermédiaire riposta : « Cent francs », et, le 8 mai 1856, le musée s'enrichit d'un Van Loo, dont ce semblant de marché et ce prix dérisoire ne font qu'augmenter la valeur.
Nous n'avons pas fini avec Préville. Il y a une troisième image de lui dans le foyer. C'est encore un Mascarille. On ignore, par exemple, à quel pinceau il faut l'attribuer. Tout ce que l'on sait, c'est que cette peinture a été offerte par M. Etienne Arago, et qu'elle est dans le Musée-Molière depuis 1869.
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Voilà comment le foyer des artistes se trouve posséder un buste et deux portraits de Préville. La ressemblance que ces trois figures ont entre elles atteste leur authenticité. Aucune des personnes qui visiteront la collection du Théâtre-Français ne se plaindra de cette abondance de Prévilles. Mascarille a le masque décoratif. On voudrait en voir un sur chaque panneau. Il semble que ces portraits donnent de l'esprit aux murs.
Dorât — que l'on admettra bien comme un connaisseur — a dit, dans une langue qui n'est plus la nôtre :
Préville!... Ennuis, fuye:^! fuye^, Soucis affreux! Son nom est un signal pour rallier les Jeux. Il reçut le grelot des mains de la Folie, Et, bégayant encore, il vola vers Thalie.
Préville ne bégayait plus quand il vola vers Thalie ; mais il était vraiment bien jeune. Né le 17 septembre 1721^ à Paris, rue des Mauvais-Garçons, derrière la salle des comédiens, il s'enfuit de la maison paternelle pour aller courir le monde. Le petit échappé parisien avait compté sans les désagréments de la liberté qui l'obligèrent à se faire gâche-mortier, puis cinquième clerc de notaire pour vivre. Enfin le hasard le mit en relation avec un comédien italien, nommé Dehesse, et Préville commença à devenir Préville.
Il joua d'abord en province, à Dijon, à Rouen, à Strasbourg, à Lyon. La mort de Poisson, laissant vacant un emploi difiicile à tenir, facilita son entrée à la Comédie-Française, où il débuta le 20 septembre 17J3. Le 20 octobre suivant, il joua le Mercure galant et Sosie à la cour, et obtint un succès si éclatant que Louis XV le reçut d'emblée au nombre de ses comédiens.
Pendant trente-trois ans, il resta sur la brèche, et pendant trente-trois ans, dit Lemazurier, Préville se montra constam-
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ment le comédien le plus parfait qui eût encore ptru sur U scène française, et en même temps l'acteur le plus universel qui ait jamais existé. Garrick seul peut être mis sUr U même ligne que Préville.
Il faudrait accumuler une douzaine d'épithètes pour indiquer toutes les faces de ce talent multiple qui créait un jour Figaro et le lendemain Bridoison, qui excellait dans LarissoU et dans Turcaret, qui s'attaquait aux rôles les plus différents et tou* jours avec un égal succès. Souplesse de l'esprit, largeur du jeu, observation du détail, franchise, distinction, bon goût et bon cœur, Prcvillc possédait toutes les meilleures qualités de l'artiste. Adoré du public, adoré de ses camarades, il fut l'instrument des grands succès de la comédie au siècle dernier.
Prcvillc se retira à Senlis le i" avril 1786, espérant vivre en repos, tout entier à ses tableaux et à ses livres. Il fallut, pour le décider à reparaître sur la scène, que le malheur fondit sur ses anciens camarades.
Le 26 novembre 1791, il revint donner son appui aux ctîons que tentaient quelques courageux sociétaires pour relever le théâtre abattu par la Révolution. II avait alors soixante et onxe ans. On le revit , on trouva que son magnifique talent n'avait rien perdu, et l'on retourna à la Comédie que Ton avait désertée.
Ce n'est que le 2) pluviôse an III que Préville, à bout de forces, se retira définitivement. Le comédien — que la Révolution avait fait entrer à l'Institut — s'établit à Beauvais, où il mourut le 27 frimaire an VIII, âgé de soixante-dix-neuf ans.
Au milieu d'un grand cadre, dont la dorure doit lui donner des tentations et des regrets, l'Avare de Molière, revêtu de son costume étriqué et sordide, s'arrête lui-même, se prenant pour le voleur de sa cassette. Le comédien maigre et long comme un jour sans pain, à la tête osseuse, au nez aquilin, aux doigts cro-
chus, qui a servi de modèle à ce portrait type, c'est Grandmesnil.
Passionnément artiste, Grandmesnil excellait dans les comédies de Molière : V École des Femmes , l École des Maris, les Fourberies de Scapin.
Nous ne pouvons apprécier aujourd'hui Fart des comédiens d'autrefois que par des on-dit. Encore si l'on avait un livre notant les traditions propres à chaque artiste pour la tenue des grands rôles dans lesquels ils ont 'excellé. Mais ce recueil est à entreprendre, et nous sommes forcés de nous contenter des quelques souvenirs que les contemporains de l'acteur nous ont conservés, bien pâles reflets du succès éclatant du comédien.
L'un des écrivains qui ont pu voir Grandmesnil, et qui nous paraissent avoir bien compris ses intentions, est Alexandre Duval. Nous lui empruntons la citation suivante :
« Dans /'^vare surtout, le comédien s'effaçait complètement : c'était le personnage ou plutôt la passion toute nue et dans sa laideur et son abjection. Quelle sentinelle, bon Dieu, pour garder un trésor ! L'âme et le corps n'avaient pas un moment de repos; sa vigilance était tendue sans relâche, sans exception de personne; tout était ennemi, danger, conspiration, convoitise, attaque , effraction , escalade, bris de serrure, vol et escamotage autour de lui. . . Voyons les mains, voyons les poches; ôtez ce chapeau, déshabillez-vous pièce à pièce; parlez-moi pour que je sache que vous n'avez rien de caché dans la bouche. Voilà ce qu'il disait ou exprimait, ou pensait assurément, à en juger par cette inquiétude, ce tourment, ce tremblement 'qui agitaient le corps amaigri et desséché par le vice impitoyable dont il était la proie.
« Lorsqu'un acteur fait voir et entendre tout cela par la force de son jeu, tous les traits de Fauteur portent à fond. C'est Molière tout entier, sans réserve et sans faiblesse, dont la jouissance est donnée au spectateur. Il y a association et fusion de deux génies, et l'on ne voit, pour ainsi dire, qu'une main à l'œuvre, maniant le pinceau et saisissant l'homme sur le fait. »
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Quant au ponraii — dont l'auteur est inconnu — ce n'est certes pas un des mauvais de la galerie. A considérer U sécheresse des tons, la raideur des lignes, on croirait que c'est Harpagon en personne qui a commandé cette toile en suppUini le peintre d'économiser son huile et sa couleur, et de ne pas broeser trop largement pour ménager davantage le poil de ses pinceaux. Avec CCS défauts, il a cependant deux qualités précieuses : U ressemblance et la vie.
Michot, vctu d'une large redingote marron à la mode de i8ao, nous montre, non loin de l'avare, son visage intelligent et bon. Celui-là eut encore une véritable nature d'artiste, un talent à deux faces. Tantôt bonhomme, naïf, rond, attendri, comme dans le rôle de la Belle Fermière et dans les Deux Frères; tantôt plein de verve, de vigueur, d'esprit, comme dans la Partie de chasse et la Jeunesse de Henri V, toujours naturel, Michot a tellement excelle dans les paysans, que, pendant longtemps. son nom est resté attaché à son emploi. Aujourd'hui encore, en province, on engage des artistes pour jouer les Michot.
Son portrait est un de ceux qu'Arsène Houssaye ne connaît pas, parce qu'ils sont mal i:>eints. A négliger comme œuvre d'art, à conserver précieusement comme document.
Le portrait de Talma, par Picot, est le dernier de ce panneau.
Peinture estimable, comme tout ce qu'a fait Picot, élève de Vincent, qui était lui-même élève de Vien. Cette filiation explique le talent du ponraitiste. Picot n'est pas un maître, mais il a reçu par un tiers les conseils d'un maître. Si son art n'a rien de génial, il a du moins toutes les qualités d'une bonne école, la conscience et l'exactitude scrupuleuses. Peu d'effet. La vérité sèche.
C'est donc bien Talma que nous avons sous les yeux.
Nous n'avons pas la prétention d'écrire, à propos de ce portrait, une monographie du grand artiste. Rappelons seulement qu'il est né en 1763, et qu'il débuta le 21 novembre 1787, dans la carrière où il devait illustrer son nom. Quant à ses triomphes, ils ne sont pas oubliés. Au lieu donc de les compter, il nous paraît préférable de citer une lettre que le tragédien écrivit à M"^ de Staël, et qui est comme sa profession de foi d'artiste.
« Ayant été élevé en Angleterre, on a cru que j'avais cherché à prendre la manière des acteurs français. J'étais trop jeune alors pour fréquenter les spectacles et pour donner une grande attention à un art auquel je ne me destinais pas à cette époque. Une sorte d'instinct et d'inspiration m'a porté à mettre dans ma déclamation un ton naturel et pourtant élevé, et le temps et l'expé" rience m'ont prouvé que les grands effets de la scène, les émotion s profondes que le spectateur emporte avec lui et qu'il ne peut oublier, ne peuvent être produits que par des accents simples et vrais comme la nature.
« Talma. »
Cette lettre n'est-elle pas la clef de l'admirable talent de Talma ?
Un fort beau portrait de M"' Dumesnil commence la série des toiles exposées sur le p^anneau suivant. Cette toile date de 17^4. Elle fait honneur à son auteur, Nonnotte, peintre du Roi, membre de l'Académie.
M"* Marie-Françoise Dumesnil n'avait pas, en effet, un type facile à rendre. On dit que, hors du théâtre, elle paraissait fort laide, avec ses yeux trop fortement prononcés, sa taille longue et son buste maigre. A la scène, au contraire, ces imperfections physiques devenaient des qualités. Son visage avait un caractère imposant, son regard terrible était bien celui des reines tragiques. Sa taille élevée avait une majesté et une noblesse sans égales.
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Nonnotte s'est bien gardé de noui faire voir M"* Ôumesnil dans les coulisses. Il a choisi, pour habiller son ponrait, une robe rouge garnie de fourrure blanche qui met en valeur le visage do Tactrice. Que disait-on qu'elle était laide ? avec ces yeux, celle expression, ce talent que l'on pressent, une femme est toujours belle.
Elle devait être ainsi le soir où, jouant Cléopâire de RodogunCy elle fit reculer d'effroi les spectateurs du parterre qui ic tenaient encore debout à cette époque.
Ce soir-là, la grande tragédienne reçut un singulier coinpliment.
Un des spectateurs, placé sur le côté de la scène, fut tellement saisi par le jeu de Tactrice, qu'il oublia le lieu ob il se trouvait. Il ne vit plus que le personnage odieux, si naturellement rendu par M"" Dumcsnil, et, ne pouvant plus maîtriser sa colère, il lui donna un violent coup de poing dans le dos en criant :
« — Va-t'en, chienne, à tous les diables ! »
Ce madrigal de butor fut particulièrement sensible à Pactricc qui vint après la pièce remercier son admirateur brutal, mais sincère. Pendant trente ans, du 8 octobre 17J7 jusqu'en 1776, M"" Dumcsnil occupa la première place au Théâtre- Français, et sut conserver son rang, sans effort et sans intrigue.
La malice des choses a placé, près de l'ossature de M"* Dumesnil, une femme admirablement modelée. Son costume oriental laisse voir les plus belles épaules du monde. Ses bras sont d'une pureté exquise ; ses mains ont des fossettes délicieuses. C'est une symphonie de rose et de blanc.
Le peintre — qui n'est autre que le baron Gros — n'a pas eu besoin, pour embellir son œuvre, d'un grand travail d'imagination. Il lui a suffi de représenter M"* Emilie Leverd telle qu'elle était dans son rôle de Roxelane des Trois Sultanes. Le coloriste
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hardi a pu sans crainte se laisser aller à la fougue de son tempérament. La beauté éclatante de son modèle se prêtait à son luxe ordinaire de couleur.
M"^ Leverd a débuté, le 30 juillet 1808, par les rôles de Célimène dans le Misanthrope et de Roxelane dans les Trois Sultanes, et a été reçue au commencement de 1809. Elle est restée à la Comédie-Française jusqu'en 1832. L'auteur de Soixante ans du Théâtre-Français, Alexandre Duval, a dit de M"* Leverd : « Elle jetait sa parole résolument; dans les coquettes elle ne manquait pas de cet entrain et de cette audace auxquels on reconnaît l'allure dégagée des caractères impérieux ; sa prononciation n'avait pas la netteté désirable; son grasseyement, qui plaisai't à quelques personnes, était un embarras dans sa diction.
« C'était une brune piquante avec une figure ronde, fraîche, vive et expressive. Sa taille se chargea trop vite d'embonpoint, et ce fut probablement l'une des causes de la retraite que le public eût ajournée bien volontiers, car, dans plusieurs de ses rôles, il n'y avait pas de sujets pour la remplacer, d
Une figure pâle et amaigrie; de grands yeux fiévreux, ardents, profonds; une bouche mince, un corps chétif, et, malgré toutes les apparences de la faiblesse physique, un je ne sais quoi de puissant, de fier, qui éclate, un reflet de la force intérieure qui vient de l'âme, un éclair de génie qui illumine et qui transfigure.
A ce portrait vous avez reconnu et nommé : Rachel.
C'est bien elle, en effet, que M. Edouard Dubufe a représentée, s'efforçant de rendre sur la toile ce contraste étrange de faiblesse et de force. L'artiste a réussi dans cette entreprise ardue. Son portrait est un véritable tableau dans lequel revit le duel intime de l'âme aux prises avec la matière. J'imagine qu'en com-
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posant son portrait, il aura relu le croquis à la plume que fit Alfred de Musset à propos des débuts de M"* lUcbel :
• M"* Rachei est plutôt petite que grande ; ceux qui ne se représentent une reine de théâtre qu'avec une encolure musculairv et d'énormes appas, noyés dans la pourpre, ne trouveroot pas leur affaire; la taille de M"* Rachcl n'est guère plus grosse qu'un des bras de M"* George; ce qui frappe d'abord dans sa démarche, dans ses gestes et dans sa parole, c'est une simplicité parfaite, un air de vcritabic modestie. Sa voix est pénétrante, et, dans les moments de passion, extrômement énergique; ses traits délicats, qu'on ne peut regarder de près sans émotion, perdent à être vus de loin sur la scène. Du reste, elle est d'une santc faible: un rôle un Peu long la fatigue visiblement. . .
• M"" Rachei n'a jms 1 e\j>eneiiee du liicitre, li est uTij"j>MiMv qu'à son âge elle ait l'expérience de la vie. On devrait donc s'attendre à ne trouver en elle que des intonations plus ou moins heureuses apprises au Conservatoire, et répétées avec plus ou moins d'adresse et d'intelligence. Il n'en est rien; elle ne déclame point, elle; elle' n'emploie, pour toucher le spectateur, ni ces gestes de convention, ni ces cris furieux, dont on abuse partout aujourd'hui; elle ne se sert point de ces moyens communs, qui sont presque toujours immanquables, de ces contrastes cadencés qu'on pourrait noter, et dans lesquels l'acteur sacrifie dix vers pour amener un mot : Ih où la tradition veut qu'on cherche l'efTet, elle n'en produit pas la plupart du temps. Si elle excite l'enthousiasme, c'est en disant les vers les.plus simples, souvent les moins saillants, et aux endroit:» où l'on s'y attend le moins... M"* Rachei n'a pas un talent consommé, il s'en faut même beaucoup, et cela lui reste à acquérir ; elle a besoin d'étudier ; mais on peut affirmer qu'elle a du génie, c'est-àdire l'instinct du beau, du vrai, l'étincelle sacrée qui ne s'acquiert pas non plus, quoiqu'on dise •
Que pourrions-nous dire de plus ? Rapporter les triomphes de M"" Rachei? Ne suffit-il pas de prononcer son nom pour éveiller toutes les idées de gloire artistique?
Le portrait de la grande tragédienne par M. Edouard Du-
jS LE MUSÉE
bufe a été gracieusement offert à la Comédie par M. Mitchelï, directeur du Théâtre-Français de Saint-James à Londres.
Chargée de fers^ menottes aux poignets, carcan à la ceinture^ M"* Vestris lève vers le ciel ses beaux yeux éplorés. Le peintre, qui a fait cette image au siècle dernier, avec les tons chauds à la inode, et la richesse d'accessoires dont on surchargeait volontiers les portraits, a bien fait de nous montrer la comédienne dans une situation touchante. M™® Vestris est l'une des actrices qui ont le plus fait pleurer nos aïeules. Si ses douleurs trouvaient tant d'échos dans le public, ses colères tragiques, ou pour mieux dire ses fureurs, n'agissaient pas moins puissamment sur les sensibles spectatrices. Lorsqu'elle jouait un de ses grands rôles à imprécations, elle était si terrible que les chères belles de son temps s'évanouissaient régulièrement. M. Victor Fournel a découvert une lettre adressée au Journal de Paris le i6 juillet 1777, par laquelle on prévient que le théâtre sera désormais pourvu de tous les sels qui peuvent convertir aux différents genres d'évanouissement, et qu'ainsi on peut compter sur toutes les commodités dont on a besoin pour se trouver mal.
Voici maintenant un portrait de la grande époque, le doyen des portraits du foyer, la base même du Musée de la Comédie- Française. C'est celui de M'^^ Marie-Anne Duclos de Châteauneuf. Nous avons raconté comment cette toile, léguée par la comédienne au sieur Saintard, devint la propriété du théâtre. Il ne nous reste plus qu'à l'apprécier.
Comme toutes les œuvres qui portent la signature du grand portraitiste, celle-là se distingue par sa couleur chaude et concentrée, par la pureté du dessin, par la science de l'effet. Largillière, souvent sombre, a voulu faire du portrait de la comédienne une page galante. Il n'a pas craint d'aborder l'allégorie
DE LA COMI'DIK-FRANÇAISë. 79
pour donner plus de valeur à l'image principale. A-t-il été heu* reux dans la pose de son modèle et dans le choix des accessoires? Il faudrait être au courant des racontars de l'époque pour deviner quelle allusion délicate se cache dans la compo* sition du peintre. Tout ce que nous savons, c'est que ce portrait pourrait s'intituler le Triomphe de l'équilibre. M"* Duclos y est représentée les bras étendus en balancier, recevant une couronne d^étoiles que des amours lui posent sur le front. Que n'était-ellc aussi équilibrée le jour 0(1 elle fît cette fameuse chute en jouant Camille ! Beaubourg, qui tenait le rôle d'Horace, ôta civilement son chapeau à plume, et avec toute la grâce d'un parfait gentilhomme lui tendit la main pour la relever. Puis redevenant romain subitement, il la poignarda sans rire.
D'après le Dictionnaire des Peintres, le portrait de M"* DucloSj par Largillière, aurait fait autrefois partie de la collection de M. Lalive de Jully et aurait été adjugé, lors de la dispersion de cette galerie en 1769, au prix de ^00 livres. Largillièrc a-t-il peint un second portrait de la comédienne? Cela est très-possible. En tout cas, la mention du Dictionnaire des Peintres ne saurait s'appliquer à la toile que la Comédie possède depuis 1743.
Le portrait de M"* Duclos par Largillière a été gravé par DesplaceSj en 17 14.
Après cette œuvre intéressante, vient un beau portrait de Fleury, le roi des Moncades (1778-18 18). La touche large et hardie de cette toile, l'entente parfaite de la pose, la disposition savante des accessoires ne surprennent pas, quand on lit dans un coin du tableau ces mots et cette signature :
A mon ami Fleury, GÉRARD.
Fleury est assis devant son bureau. Revêtu d'une robe de
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chambre fastueuse, le comédien étudie. Le peintre a tenu, en effet, à représenter son ami au naturel, avec son attitude habituelle. Fleury travaillait beaucoup. Il fouillait ses rôles avec une conscience extrême. La tradition veut qu'ayant à jouer le rôle du grand Frédéric dans les Deux Pages, il ait été, par amour de Pexactitude, jusqu'à apprendre à jouer de la flûte pour se donner les mêmes mouvements de lèvres que son héros.
Voilà qui dénote un artiste minutieux.
Avec ses minuties, ce souci exagéré du détail, Fleury avait une grande âme. On cite un acte de courage qu'il fit publiquement. C'était en 1815. Ses sympathies bien connues pour Napoléon lui attiraient des marques d'hostilité de la part des spectateurs. Un soir notamment, le tapage devint si fort, que l'acteur fut obligé d'interrompre son rôle. Il s'avança sur le devant de la scène, et dit au public :
— Messieurs, je représente ici Tartuffe. Ayez, je vous prie, la bonté de permettre que je m'acquitte de mon devoir; si, demain, quelqu'un désire me parler en particulier, je demeure rue Traversière, 23.
Des bravos unanimes accueillirent cette allocution à la fois ferme et respectueuse.
Il existe au foyer un second portrait de Fleury par M™" Adèle de Romance- Romany ( 1 8 1 8) .
Avec sa veste noire collante et son large ceinturon de cuir fauve, voici encore une incarnation souriante de l'astucieux Crispin. C'est Monrose (181^-1842). Le pinceau de Pichon s'est plu à reproduire les traits spirituels de cet excellent artiste.
Nous sommes arrivés maintenant devant le panneau que l'on trouve à gauche en entrant dans le foyer. Une toile magnifique
DE LA COM^:i)lE-FRANÇAISE. 8l
de style et de couleur attire tout d'abord les r^ards. Cesi le portrait de Michel Baron par de Troy.
On ne saurait trop admirer Fart et le tact dont le peintre • fait preuve dans la composition de ce tableau. C'était une œuvre hérissée de difficultés. Baron, qui n'était plus jeune quand U posa devant de Troy, avait toujours des prétentions à la jeunesse. Il cachait avec soin la date de sa naissance et s'indignait contre les rides impudentes qui trahissaient ses soixante-sept ou ses soixante-treize ans. Bien qu'ayant abandonné le théâtre depuis longtemps, il devait encore paraître sur la scène et même y tenir le rôle d'un enfant, Misaél, dans les Machabées. Il fallait donc que le peintre, tout en saisissant la ressemblance exacte, parvînt à satisfaire son modèle. De Troy a réussi pleinement. Il n'a pas dissimule les rides du visage; mais elles disparaissent, pour ainsi dire, dans la majesté du type. Cest bien un vieillard qu'il a peint; mais c'est un vieillard admirablement beau. La lumière, discrètement ménagée, donne du relief aux traits distingués de Baron et dissimule dans les caresses du demi-jour les plis du front et des joues. Que de talent encore dans la composition du costume et des accessoires, dans les draperies noblement jetées. Que de tact surtout dans le choix des couleurs. Des tons qui semblent empruntés à la palette de Yan Dyck , des rayons sombres comme Rembrandt sait en trouver; des étoffes riches sans trop d'éclat; tout cela est d'une harmonie, d'une tonalité parfaites.
On peut comparer cet admirable portrait de de Troy à un autre portrait antérieur, exécuté par Largillière, qui malheureusement ne fait pas partie de la collection du Théâtre- Français.
Baron était jeune alors. « Outre la proportion des termes, qui est l'idéal éternel, il avait cette nuance de majesté qui fut la beauté sous Louis XIV, et devint le type de la beauté pendant
le règne de ce monarque. Sa taille est avantageuse et bien prise; ses traits ont une régularité grecque dont un ovale légèrement plein et la douceur de l'œil tempèrent Faustérité K »
Largillière nous montre Baron tel qu'il était de 1670 à 1691, pendant la première partie de sa carrière artistique. Le portrait exécuté par de Troy nous le représente tel qu'il devait être quand, après vingt années de repos, il reparut sur la scène, de 1720 à 1729. Ce n'était plus alors l'homme à bonnes fortunes, mais c'était toujours Thomme distingué qui disait que les comédiens devaient être élevés sur les genoux des reines.
Instruit par Molière, Baron fut un acteur inimitable. Pour apprécier son jeu, il faut se reporter à ce qu'ont écrit les critiques de son temps. On peut consulter notamment la Seconde lettre du souffleur de la comédie de Rouen au garçon de caffé (1730), dans laquelle se trouve le passage suivant :
«... Quelle simplicité ! Quelle vraisemblance dans les rôles qu'il représentoit ! Mais que cette simplicité étoit majestueuse! Il sembloit, à l'aisance avec laquelle il soutenoit ses caractères augustes, que la grandeur lui fut naturelle, qu'il fut né pour commander aux autres : en un mot, on l'eût pris pour le prince lui-même au milieu de son palais. Bien éloigné d'appuyer sur chaque vers et sur chaque mot, et de faire briller avec affectation les beautés qui pouvoient frapper, il ne montroit les pensées que par les sentiments, ou, s'il relevoit quelque sens ou quelque expression , c'étoit de celles qui sembloient cachées et qui ne se produisent point assez d'ellesmêmes. Lorsque cet acteur soupiroit, se plaignoit, aimoit, entroit en fureur, tous ses mouvements étoient tels que son amour, sa fureur, sa crainte, et tous ses sentiments paroissoient véritables ; il savoit caractériser toutes ces passions par ce qu'elles ont de particulier; et non-seulement il ne les confondoit point les unes avec les autres, mais il les distinguoit en elles-mêmes par mille circonstances propres aux personnes dont il étoit revêtu. On découvroit
* L'Homme à bonnes fortunes, par Michel Baron, avec préface et notice, par Jules Bonnassies. — Paris, Picard. — Nouvelle collection Janet.
DE LA COMÉDIK-KRANÇAISE. 8)
même au milieu de ses transports un combat du héros et de l'homme passionné, de sa fermeté naturelle et du penchant qui rcotraloe, enfin un mélange de sa grandeur et de sa foiblesse. ■
Toutes les observations du comédien, toutes les études du cœur humain, ne se sont pas évanouies dans la fumée de là rampe; l'acteur a écrit une œuvre durable, une comédie de mœurs si vivante qu'il semble l'avoir vécue lui-même. VHomme à bonnes fortunes est une de ces pièces curieuses que l'on relit toujours avec intérêt et avec fruit.
Non loin de Baron, Lckain, superbe^ semble défier le ciel. Sous sa tunique de brocart, sous son turban orgueilleux, il a vraiment grand air et belle mine. 11 est vrai que ce portrait nous représente Lckain au théûtrc. Hors de la scène, il avait, au dire de Collé, la face patibulaire. Grimm écrivait en 1771 : <• Que dirai-je de Lekain? Il a porté son talent à un degré de sublimité dont il est impossible de se former une idée quand on ne l'a pas vu. Hors du théâtre, sa figure est laide, ignoble, et il devient au théâtre beau, noble, touchant et pathétique; il dispose de votre ûme à son gré. »
« Il n'est plus!... Rien n'en reste! » a dit Mole en faisant l'oraison funèbre de Lekain. MoIé s'est trompé. Lekain était un de ces artistes d'élite, un de ces génies créateurs qui ne meurent pas tout entiers. Lekain a accompli la réforme de la déclamation qui, avant lui, n'était, à vrai dire, que « l'art de parler autrement qu'on ne parle ». Lekain a le premier entrepris une révolution du costume. Lckain a été Tun des fondateurs du Conservatoire. Lekain a eu Tidée d'organiser les premiù^ excursions en province. Enfin, la tradition des rôles de Lekain a formé Talma.
Puisque nous rappelons les principaux titres de Lekain à la
reconnaissance des artistes et du public lettré, ajoutons que c'est lui qui le premier proposa d'élever une statue à Molière.
On lit en effet, dans le registre des délibérations de MM. les comédiens du Roi, à la date du 1 5 février 1773 :
« Ce jour, le sieur Lekain, l'un de nos camarades, a demandé qu'il lui fût permis d'exposer à l'Assemblée ce qu'il avait imaginé pour honorer la mémoire de Molière, et consacrer sa centenaire par un monument qui pût convaincre la postérité de la vénération profonde que nous devons avoir pour le fondateur de la vraie comédie, et qui n'est pas moins recommandable à nos yeux, comme le père et l'ami des Comédiens.
« Après quoi, il nous a représenté qu'il estimait convenable et honorable d'annoncer ce même jour au public, et de motiver, dans les journaux, que le bénéfice entier de la première représentation de l'Assemblée^ qui doit être jouée mercredi prochain, 17 courant, pour célébrer la centenaire de Molière, sera consacré à faire élever une statue à la mémoire de ce grand homme ;
« Qu'il ne doutait nullement que la partie la plus éclairée de la nation française ne contribuât grandement à l'exécution d'un pareil projet;
* Qu'il était instruit que l'Académie française l'avait fort approuvé ; qu'elle l'avait trouvé digne de celui qui l'avait conçu, plus digne encore de ceux qui se proposaient de l'exécuter.
« Que l'on ne pouvait pas faire un sacrifice plus noble de ses intérêts, et que M. Vatelet, l'un des membres de cette même Académie, s'était off'ert de suppléer à la dépense de ce monument si les fonds sur lesquels on devait compter n'étaient pas suffisants ;
« Que d'ailleurs on pouvait être sûr du consentement de MM. les premiers gentilshommes de la chambre, et qu'il en avait pour garant la lettre qu'il avait écrite à messeigneurs les ducs de Richelieu et de Duras, et nommément la réponse de ce dernier. »
Dans cette lettre, le duc de Duras, tout en approuvant fort le projet de Lekain, exprimait la crainte que le produit de la représentation « de la centenaire » fût très-insuffisant. Il ne se trompait malheureusement pas. Une note des Mémoires de
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Lekain nous apprend que « la masse la plus pauvre et la plus sensible de la nation reçut l'annonce de la repr^ntaiion avec le plus grand enthousiasme; mais que les belles dames et le» gens du bel air n'y firent pas la moindre attention. Aussi ce bénéfice, qui dans les villes d'Athènes, de Rome et de Londres, aurait suffi pour subvenir à la dépense projetée, ne s'éleva qu'à 3,600 livres, ou environ. Il fallut qu'à la honte des riches et des égoïstes les comédiens complétassent le reste ».
Encore ne purent-ils avoir qu'un buste 1 mais nous voilà loin du portrait de Lekain. Nous n'avons pas encore dit que c'était une des bonnes œuvres de Le Noir et que la G)médie le tenait du fils de Lekain qui lui en fit don vers 1790.
Dugazon a aussi son portrait dans le foyer des artistes. Il mérite bien un médaillon spécial dans cette galerie à la plume que nous esquissons ici. Mystificateur à outrance, fantaisiste, paradoxal, Dugazon a enrichi les Ana d'un millier d'aventures et de bons mots. Son énorme camarade Desessarts était son souffre-douleur ordinaire. Un jour, il le conduisit en grand deuil chez le ministre, pour lui demander, au nom de la Comédie-Française, de reconnaître ses bons services en lui accordant la survivance de l'éléphant qui venait de mourir à la ménagerie du Roi. On assure que le ministre s'amusa beaucoup de cette équipée. Desessarts prit moins bien la chose. Il provoqua Dugazon en duel.
Les deux comédiens se rendent sur le terrain, escortés de leurs témoins. Desessarts, toujours furieux, ne veut pas entendre raison ; il saisit son épée et se met en garde. Alors Dugazon s'approche de lui, tire de sa poche un morceau de blanc d'Espagne et trace, avec le plus grand sang-froid, un rond sur le ventre majestueux de son adversaire :
— Tu comprends, mon ami, lui dit-il, que j'aurais la partie
trop belle. Aussi j^égalise les chances. Tout ce qui sera hors du rond ne comptera pas.
Desessarts, pris d'un fou rire, laissa tomber son épée et embrassa cet incorrigible plaisant.
Sur la scène, Dugazon fut un des comiques les plus amusants et les plus variés. Il avait trouvé, paraît-il, quarante manières de remuer le nez. Sa mimique extravagante lui valut des succès de gaieté folle.
Il fut moins heureux quand il voulut se mêler d'écrire. Il a composé plusieurs pièces de circonstance, sous la Révolution. Le Modéré, représenté en 1794, est le seul ouvrage de Dugazon qui ait été imprimé. La lecture de cette petite comédie ne fait pas regretter la perte des autres.
Il fut un temps où les duels entre comédiens n'étaient pas rares: nous venons de voir Dugazon aux prises avec Desessarts; nous avons cité précédemment la rencontre de Dazincourt avec le même Dugazon. Le portrait de Larive nous rappelle encore une affaire de ce genre qui eut lieu, en 1781, entre Larive et Florence. Leur duel commença sur la scène même, derrière le rideau. Interrompu par l'intervention de leurs camarades, il fut repris le lendemain aux Champs-Elysées. Heureusement il n'eut pas de suites graves.
Larive a une physionomie particulière de déclamateur emphatique. On aura une idée de son jeu par l'extrait suivant des Mémoires de M. de Vaublanc :
« Larive, qui souvent était heureux dans sa déclamation,
se conformait quelquefois à ce goût de hurlement. Je l'ai vu dire ainsi le fameux: Qu'il mourût! Après avoir entendu ces mots: Que voulie^-vous qu'il fît contre trois? il fit une pause, serra les dents, ferma ses poings mis en avant, leva la jambe droite comme s'il voulait donner un coup de pied à son interlocuteur, et de ce même pied frappant la terre avec force, il cria enfin le : Qu'il mourût! dans un véritable accès de fureur
DE LA COM<î:niK-FRANÇAISE. 87
ti J'ajouterai encore que Larive imagina très^malheureusement, dans le rôle de Phtloctète, qu'il devait représenter avec la plus grande vcritc, les souffrances corporelles de ce malheureux prince; qu'il fallait donc se traîner sur la scène en poussant des cris douloureux, accompagnes de gestes et de mouvements plus douloureux encore. Ce n'était qu'une pantomime désagréable, et plus d'une personne en fut indignée. »
La mode alors n'était pas favorable aux réalistes.
M"« Clairon, dont le portrait est placé près de celui de LarivCi avait aussi d'abord la déclamation solennelle, ampoulée, chantante; clic s'en corrigea pendant un voyage qu'elle fil à Bordeaux en lyfi.
0 Je pris le rôle d'Agrippine, dit-elle dans ses mémoires, et je jouai pour moi, depuis le premier vers jusqu'au dernier. Ce genre simple, posé, d'accord, étonna d'abord. J'entendis distinctement, au milieu de ma première scène : Mais cela est beau. Le couplet suivant fut généralement applaudi. Je donnai trente-deux représentations de rôles différents, toujours à ma nouvelle manière. ■
Nous n'en dirons pas plus long sur M"* Clairon pour le moment, aussi bien aurons-nous occasion d'en reparler à propos de son portrait gravé qui est dans le foyer des travestissements.
Le portrait de M"* Joly par David, ne fait partie du Musée que depuis le mois de décembre 1873. Il a été légué à la Comédie par Dantan jeune, le statuaire.
David a campé hardiment son modèle. La tête souriante regarde bien de face, avec franchise et malice. La bouche sourit. L'œil pétille. Les cheveux poudrés s'étagent suivant les préceptes de la coiffure en cornet, en faveur sous Louis XVI. La couleur est bonne. Quand David fit ce portrait, il était plus près de Vien que de... David, et M"« Joly n'a pas eu à s'en plaindre.
L'arrivée du portrait de M"*' Joly, au foyer de la Comédie, excita parmi les sociétaires et les habitués une vive curiosité. L'actrice et son image furent pendant plusieurs semaines les thèmes favoris des discussions. C'était à qui apporterait soit des renseignements sur la comédienne, soit des hypothèses sur la date probable du portrait.
Depuis, le hasard a fait tomber entre nos mains un petit livre extrêmement rare, qui est consacré tout entier aux mérites de la comédienne. Il a pour titre : Aux mânes de Joly, mon amante, mon épouse et mon amie. Et pour sous-titre : « Aux mânes de Marie-Elisabeth Joly, artiste célèbre du Théâtre-Français, parN.F.R. F. Dulombojy, ancien capitaine de cavalerie, etc. n
Ce petit recueil comprend une foule de pièces détachées, de quatrains et de romances adressés à M''" Joly par les poètes du temps: Sivry, Poinsinet, Magny, Bouillon, Gamas, Menoir, Andrieux, Olympe Degouge, Boucher, Rivarol. Les citoyens Grétry, Poignet, Navoigile, Lewacher et Gaveaux ont mis quelques-unes de ces poésies en musique. M"" Joly écrivait aussi en vers, et le capitaine Dulomboy a inséré dans son petit volume quelques-unes des épîtres que sa femme lui avait adressées. Il n'a pas manqué non plus de publier cinq élégies et six romances, que la perte de sa femme lui a inspirées. On sent, en parcourant cet ouvrage, quelle fut l'immense douleur de ce brave homme.
M"'' Joly était une femme rare. La Galette politique et littéraire a tracé ainsi son portrait :
« La citoyenne Joly, douée d'un superbe organe, avoit une figure fort agre'able, un peu maigre, mais spirituelle, très-mobile, très-fine et très-distinguée. Sa chevelure d'un joli brun clair, sa taille assez haute, svelte et gracieuse, enfin tout en elle , au moral comme au physique, tout contribuait à produire, dans ce rôle (la Muse de la Comédie), une illusion complète. »
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Un autre journal du temps complète ce croquis à U plume :
• La citoTenne Joly, dont nous avons h déplorer la perte , rëunîssoit toutes les qualités requises pour faire une grande actrice, l^ nature l'avoit douée d'une sensibilité exquise. Elle avoit beaucoup d'imagination d'esprit et un jugement très-sûr. L'amour de son art occupoit sans cesse toutes ses facultés; elleétudioit continuellement
la nature, clic la mcditoit toujours Elle étoit d'un caractère
excessivement gai et cependant très-sentimental. Elle joignoit à beaucoup de vivacité une douceur et une bonté infinies. Son talent portnit l'empreinte des différentes nuances de ce caractère charmant; il embrassoit les genres les plus opposés dans la comédie et même dans la tragédie. Elle étoit autant inimitable dans les servantes de Molière, que brillante dans les soubrettes du grand ton... Quelles oppositions et quelle variété!., nous pouvons citer ici un mot que nous avons entendu dire à Rivarol l'aîné, en parlant de cette admirable actrice :
f C'est elle seule qui me fait trouver dans Molière tout ce que j'y « trouve quand je le lis. »
Pour témoigner publiquement de son inconsolable douleur, le sentimental Dulomboy fit tailler la tombe de sa femme dans le roc, sur le bord d'un précipice et sur le site le plus élevé de la montagne voisine de Pousscndre (Calvados), à laquelle les habitants donnèrent le nom de Mont-Joly. Par les soins du pieux époux, le Mont-Joly se couvrit de petits sentiers remplis de surprises. Le curieux voyageur peut lire, sur la porte rustique dc^ Penceinte sacrée oti elle repose, ces quatre vers tracés par ellemême pour le tombeau de J.-J. Rousseau :
Ce tombeau triste et solitaire Est un monument amical ; A ce titre seul il doit plaire Au voyageur sentimental.
Non loin de là se trouve cette inscription typique :
« A mes indifférentes et froides, fuyc\ loin de ce séjour ; Pair qu'on y respire est Vêlement des cicurs sensibles. •
Dans son Itinéraire du Mont-Joly^ d'où ce passage est extrait, l'excellent Dulomboy cite ainsi dix-sept inscriptions, (nous les avons comptées), appliquées ça et là sur des colonnes brisées, sur des urnes , sur des arbres. La douleur de ce brave homme est si sincère qu'elle déborde sur toute la nature et qu'elle se fait pardonner sa forme démodée.
Nous relevons, dans le même opuscule du capitaine de cavaleriej un renseignement qui nous intéresse. Sur le tombeau de l'artiste regrettée se trouve sa statue couchée, sculptée par le citoyen (on est en l'an VIII) Lesueur, « artiste du plus grand mérite et déjà connu pour avoir fait les ornements du tombeau de J.-J. Rousseau, à Ermenonville «. Cette image, de grandeur nature, est, au dire du mari de M"^ Joly, très-ressemblante.
Le peintre Sicardi, dont M. Siret ne fait pas mention dans son Dictionnaire des Peintres, a vécu en 1808, Je ne connais de lui que le portrait de Mole, qui se trouve au foyer de la Comédie-Française et qui date de cette époque. Le seul mérite de cette toile est d'être un portrait fait du vivant de l'acteur. S'il n'y a pas un reflet plus intelligent dans les yeux, si la physionomie n'est pas plus expressive, il ne faut s'en prendre qu'au peintre qui n'a pas cru que son art était fait pour saisir autre chose que la ressemblance banale des principaux traits.
M. Alexandre Duval, qui n'a pas connu Mole, quand il jouait les jeunes premiers, avait entendu dire que personne mieux que cet artiste n'avait peint Pamour , les combats , le fanatisme. Il crut volontiers ce qu'on lui avait rapporté, en voyant la vivacité que Mole avait conservée à plus de cinquante ans.
« Ce n'était pas par la beauté des formes, quand je l'ai connu du moins, ajoute M. Duval, qu'il frappait d'abord et prévenait pour lui, Son buste était long, ses membres courts, et, parce
DE LA COMi iii.-iKANt^.AlSB. Ql
qu'il avait du ventre, la culotte (que l'on me passe cedétaii), que ne soutenaient pas alors les bretelles que Ton porte aujourd'hui, descendait au grand déplaisir de L'acteur; il en relevait la ceinture ù tout moment, mais avec une aisance si particulière que l'on se demandait s'il y avait nécessité, ou seulement un jeu d'homme de cour, où le sans-géne en toutes chûtes était en faveur. C'est ainsi que Mole portait fréquemment le doigt sous le nez, comme si, à l'imitation des hommes de qualité, il faisait usage de tabac d'Espagne.
« Voilà, pcnsera-t-on, une étrange manière d'ébaucher le portrait d'un homme charmant! C'est vrai , mais je n'en ajouterai pas moins que Mole n'était pas bien de figure, quand je l'ai connu, suivi et admiré. Le temps, apparemment, lui avait ôté une partie des avantages extérieurs auxquels dans sa jeunesse il avait dû, m'assurait-on, de remarquables conquêtes. Ce grand acteur portait l'habit de cour, le chapeau et l'cpéc, admirablement bien. Son aisance et sa grâce étaient inimitables. Sa marche, sa pose, son action , tout en lui plaisait aux yeux et trompait le temps, auquel il échappait par toutes les issues. •
Plus heureux que Baron, Mole reparut à soixante-cinq ans dans l'Inconstant, un rôle fait pour un jeune homme de vingt ans. Il y fut si léger, si vif, si pétulant dans ses mouvements, si rapide et si brillant dans sa diction, dans les caprices et les impatiences de ce caractère, qu'il fut évident pour tout le monde qu'à aucune époque de sa vie il n'avait pu être plus parfait dans le rôle.
Nul n'a joué avec autant de puissance et d'autorité le Misanthrope. Son talent ferme et plein s'harmonisait avec les intentions de Molière. Il excellait à dire la chanson du roi Henri :
Si le Roi m'avait donné PariSy sa grand'vUle.
Fleury^ qui fut pourtant beau dans ce rôle , était très au dessous de MoIé et le reconnaissait lui-même.
Le Méchant de Gresset , V Impatient^ le Vieux Célibataire^ le Mariage secret et le Legs furent autant d'occasions, pour Mole, de montrer Pimmense variété de son talent et la souplesse avec laquelle il entrait au plus profond des rôles, faisant disparaître absolument sa personnalité pour ne plus être que la personnification exacte, complète^ artistique , saisissante du caractère qu'il avait à représenter.
Dans une petite brochure de 23 pages intitulée : M. de la Jobardière aux acteurs, actrices et critiques du Théâtre- Français, publiée à Paris en 181 ^, et introuvable aujourd'hui, on lit cette notice :
« Baptiste aîné s'affuble de costumes ridicules dans la tragédie, « et ne sait que faire de ses bras longs et gênans; mais, dans la « comédie, ce n'est plus le même homme : au lieu d'exciter la cri- « tique, il la fait changer de figure par les applaudissements réitérés « qu'il s'attire, »
C'est court et net. Nous ajouterons que c'est assez vrai. Baptiste aîné ne réussit pas dans la tragédie. Ayant à lutter contre des défauts physiques, ses bras dont parle M. de la Jobardière, et un empâtement dans la voix qui paraissait sortir autant du nez que de la bouche, Baptiste aîné voulut vaincre la nature. Il chercha, il étudia. Pour éviter un écueil, il tomba dans un autre. A force de recherches et d'études, il arriva à jouer sans naturel, tant ses rôles étaient fouillés, mot à mot, lettre à lettre. Son art tomba dans le maniérisme. Cependant, il a laissé des souvenirs plus qu'honorables. Dans la Métromanie, dans le Philosophe sans le savoir, et surtout dans le Glorieux, dans r Amant bourru, enfin, il s'est montré réellement supérieur.
Le portrait que la G)médie-Française possède de cet acteur n'est qu'une copie exécutée par Ravergie d'après Drolling. On connaît lu touche de Drolling, son fini excessif, sa peinture de détail, son perpétuel souci des reflets. On peut donc facilement se figurer ce que doit être un portrait par Drolling. . . au second degré.
Le portrait de Baptiste cadet est d'un peintre resté inconnu. Cette image, en mettant de côté sa valeur artistique qui peut être passée sous silence, donne une idée assez exacte de l'artiste. Autant son frère aîné avait peiné sans résultat, autant Baptiste cadet eut le talent facile et instinctif. Il était né comique. La nature l'avait gratitié de longues jambes, de longs bras, d'une longue figure, d'un corps qui n'en finissait pas. Il parlait du nez aussi, mais assez doucement. Il avait de l'esprit et de la malice dans une enveloppe adorablement niaise, et ce contraste ne lui était pas inutile pour produire de grands effets. Enfin, il savait faire pleurer aussi bien qu'il savait faire rire. Eustache Baptiste fut donc un excellent comédien. Parmi ses succès je citerai seulement : l'AvarCy les Fourberies de Scapin^ les Héritiers, Dandin des Plaideurs, les Déguisements amoureux.
Nous avons gardé pour la fin deux tableaux très-remarquables dus au pinceau de Geffroy.
Le premier représente le foyer des artistes de la Comédie- Française en 1840. Le second met en scène, dans le même décor, les artistes qui composaient la troupe du Théâtre-Français en 1864.
Les Italiens, plus imagés que nous dans leur langue sonore, disent d'un homme qui cultive deux arts qu'il a deux âmes. Les deux âmes de Geffroy, son âme de peintre et son âme de comédien, se sont confondues dans un même amour, et c'est à leur double inspiration que nous devons ces impérissables tableaux.
L'impression qu'ils nous produisent est multiple comme l'esprit qui les a créés. En même temps que nous admirons l'art du peintre, son dessin châtié, élégant, sa touche sûre et franche, sa palette chaude et claire, nous savons gré au grand comédien d'avoir écrit ces deux belles pages de l'histoire de la scène française.
La première de ces toiles , faite en 1 840 , comme nous venons de le dire, a figuré au Salon de 184 1. Elle y a obtenu la médaille d'or. Tous les grands comédiens qui brillaient alors y sont groupés avec un art parfait de la mise en scène. Quelle éclatante pléiade ! Que de souvenirs rappellent leurs noms , que de luttes et que de triomphes! Alors, plus qu'aujourd'hui, le théâtre vivait la vie de combat. Les romantiques victorieux n'avaient pas eu le temps d'oublier les batailles de la veille. L'opposition classique, décapitée, frémissait encore. Cette puissante époque, si féconde pour la gloire littéraire de notre siècle, se trouve évoquée tout entière par ce tableau. En le regardant, il semble que l'on passe une revue de troupes, après une campagne heureuse. Ces grands comédiens ne sont-ils pas des soldats de lettres ?
Soldats — non ; — mais, généraux. — On aurait mauvaise grâce à refuser des titres aux vainqueurs que nous allons citer, dans l'ordre où Partiste les a groupés, en partant de la droite du tableau.
C'est d'abord Geffroy, qui s'est modestement placé dans un coin de la toile. L'année, où il peignit ce tableau, était pourtant celle où il jouait Tartuffe avec une supériorité si marquée. Qu'il oublie ses succès, qu'il s'éclipse devant d'autres illustres, c'est un privilège délicat d'amphitryon qui fait les honneurs de son art à ses amis. Nous ne pouvons que l'en estimer davantage; mais nous restons libre de lui faire dans notre galerie un autre piédestal.
DE LA com^:dik-française. 9(
Nous parlions de combats tout à Theurc. GeCTroy fut de b grande bataille que livra Alfred de Vigny. Le rôle de Chatterton, admirable création de poëte que le comédien comprit en poiite, fut alors pour lui et devint de nouveau, lort de la reprise du drame en 18^7, un éclatant triomphe.
Il faut vraiment que l'art du comédien soit bien vaste et bien complet pour avoir pu embrasser dans ses créations — car on peut dire que Gcffroy a créé tous ses rôles, même ceux de l'ancienne comédie, auxquels il savait donner un relief nouveau •— des genres aussi ditfcrents, des caractères aussi incompatibles que ceux que nous voyons figurer dans son répertoire : Aiceste et Almaviva, Chatterton et Coictier, Louis XIII de Marion Delonne, et Rodolphe d'Angeli, Oihon des Bur graves , et César du Testament de César, Tartuffe et François I", Voltaire dans la Comédie à Femey, et Marat dans Charlotte Cordajr,
Geffroy, entré à la Comédie-Française en 1829, devenu sociétaire en 183 ç, se retira du théâtre, en pleine gloire, sans avoir épuisé son immense talent. On le vit bien, en 1867, quand, sollicité de créer Galilée de Ponsard, il reparut et fit une de ses plus magistrales créations. Rentré de nouveau dans sa retraite, où il dessinait et peignait avec un goût parfait, des types de Molière ou de Racine pour des éditions nouvelles, il a consenti encore à reparaître une fois sur la scène, et — ce détail fait honneur au vieux lutteur — ce fut pour prêter Pappui de son admirable talent au premier grand drame d'un jeune poète : VHetman, de M. Paul Déroulède.
Continuant l'analyse du tableau de Geffroy, nous rencontrons les noms sympathiques de M°" Desmousseaux et de M"* Emilie Guyon, qui entra à la Comédie-Française en 1841, et débuta dans le rôle de Doua Sol d'Hernani. Deux ans après, elle abandonna le théâtre de Molière pour les scènes du boulevard oQ ses
puissantes qualités dramatiques lui méritèrent une grande et légitime réputation. Théophile Gautier^ qui savait si bien exprimer les nuances les plus délicates de Tadmiration, la peignait ainsi en deux mots : « une héroïne de Diderot en visite chez Corneille. »
y[ma Guyon appartenait de race à la Comédie-Française : elle y revint en 1854, et débuta dans Rodogune. Elle joua la tragédie après Rachel, et prit bientôt la première place dans les rôles marqués. Elle fut jusqu'à son dernier jour la gardienne des hautes traditions tragiques de la Comédie-Française.
Voici la gracieuse M"^ Mante, voici Dailly , voici Régnier.
François-Joseph Régnier de la Brière, élevé chez les oratoriens de Juilly, était né pour être artiste. Ce fut d^abord la peinture qui l'attira, et on le vit travailler quelque temps dans l'atelier de M. Hersent. L'architecture le tenta aussi, et le poussa à étudier sous la direction de M. Peyre et de M. Debret. Un examen malheureux à l'École des Beaux-Arts lui fit jeter palette et compas.
— Je serai comédien, se dit-il.
Cette fois il fut tenace. Rien ne le découragea, ni les difficultés des débuts, ni la nécessité d'aller jouer en province. Travaillant toujours, perfectionnant son jeu, développant ses quahtés natives, son amour du beau, sa verve, son organe excellent de railleur, il parvint à se faire distinguer et à atteindre la scène du Théâtre-Français. Ce fut le 6 novembre 18} i qu'il débuta. Quatre ans après, il était nommé sociétaire.
Dans l'art dramatique, ce titre équivaut à celui de général dans l'armée.
Avons-nous besoin de rappeler les belles créations de Régnier dans la Camaraderie, dans une Chaîne, dans les Demoiselles de Saint-Cyr, dans Af"« de la Seiglière ?
Faut-il citer toute l'œuvre de Molière, qu'il a rendue plus vivante, plus éblouissante que personne? Est<ce que l'on oublie ces types, si merveilleusement frappés au coin de l'observation? Est-ce que nous n'avons pas tous présents à l'esprit ces incarnations si admirables de vérité, si pures de style, si saisissantes d'effet? Le peintre se retrouve dans le comédien. Il fait du portrait en scène. Un autre artiste aussi qui est dans Régnier, et que nous n'avons pas encore présenté, anime ses créations. Ce troisi(ime artiste, c'est un écrivain du meilleur goût, du meilleur ton et de l'esprit le plus alerte. Régnier a collaboré à Mademoiselle de la Seig Itère avec Jules Sandcau , à Romulus avec Alexandre Dumas, et à Joconde avec Paul Foucher. Nous lui devons encore les Mémoires inédits de la Comédie- Française et l'Histoire du Théâtre- Français dans Patria.
Au commencement de ce chapitre, nous avons hautement applaudi à la belle pensée de Lekain proposant d'élever une stutue à Molière. Régnier reprit ce beau projet et le fit réussir. Sans lui, Molière n'aurait peut-être pas encore le monument qui lui a été élevé rue Richelieu.
Nous ne saurions oublier de signaler la part active qu'il a prise dans la formation et la conservation du Musée de la Comédie-Française. C'est grâce h son intervention que le foyer des artistes s'est enrichi du tableau des Farceurs. C'est par ses soins que plusieurs autres portraits sont venus, après le décès des sociétaires^ se joindre à ceux de leurs devanciers. C'est sur ses instances que plusieurs descendants des artistes illustres, qui ont hguré au Théâtre-Français, ont promis de léguer à la maison de Molière des images qu'un pieux et respectable souvenir leur fait conserver jusqu'à la mort. Régnier a pour les trésors artistiques de la Comédie un amour de collectionneur. 11 est A même d'apprécier mieux que personne ce glorieux Musée dont il connaît à fond l'histoire et le mérite. Nous
regretterons toujours qu'il n'ait pas pris la plume à notre place pour dire tout ce qu'il sait sur ce vaste et intéressant sujet.
Retiré du théâtre, M. Régnier travaille encore pour le théâtre. Il professe au Conservatoire et prépare pour le grand art ceux qui maintiendront haut le drapeau de la maison de Molière, qu'il a si fièrement porté lui-même.
Après Régnier, nous reconnaissons dans le tableau de Geffroy M"" Noblet et M°^« Arnould-Plessy.
Quand on parle de M™^ Arnould-Plessy^ on est toujours tenté de demander :
— Laquelle?
Est-ce la coquette étourdissante et raffinée ? Est-ce Arsinoé ? Est-ce l'adorable jeune première qui jouait dans le Verre d'eau, dans le Mariage sous Louis XV, dans Mademoiselle de Belle- Isle, dans Valérie, dans les Deux Gendres ? Est-ce Elmire ?
Est-ce au contraire l'actrice qui émeut, qui touche, qui attendrit? Est-ce Kitty Bell, de Chatterton} Est-ce l'Aventurière, cette étrange charmeuse? Est-ce M"'" Maréchal? Est-ce enfin la mère de Néron ?
Qu'importe la réponse à ces questions. Souriante ou tragique, y[me Arnould-Plessy a toujours été une grande, une merveilleuse comédienne. Geffroy lui a donné dans son tableau une place d'honneur, la place qui lui revenait de droit.
Près de M™^ Arnould-Plessy, sont groupés MM. Joanny, encore un grand nom, Perrier et Firmin.
A côté de Firmin, se trouve M"" Mars. Nous aurons l'occasion de reparler de cette intéressante physionomie dramatique. Pour le moment^ passons. Voici Menjaud. Voici M™^ Tousez. Voici Monrose.
Alexandre Duval, dont le petit livre nous est d'un grand secours pour l'appréciation des artistes qu'il ne nous a pas été
donné de voir h leur plus brillante période, professe pour le jeu chaud, un peu emporté, pour la verve intarissable, pour la crânerie, pour le va-de- bon-cœur de Monrose, comme il dit, une grande sympathie. Il aime la pantomime ardente, la chaleur expansive et communicative de Pacteur. Ce sont là des qualités que nous aimons trop nous-méme pour nous inscrire en faux contre le jugement sympathique de celui qui signait : un amateur. De son temps, cependant, la critique reprochait à Monrose de ne pas être un Figaro assez él^nt. On aurait peut-être préféré un Figaro correct. Pourquoi pas un Figaro parlementaire? S'il en est ainsi, Monrose est venu trop tôt et les hommes de son temps étaient dans le faux. Hâtons-nous de dire que dans le public, envahi par les modes anglaises, il y avait encore assez de vrais Français pour applaudir au jeu naturel et à l'esprit franchement national de Taniste.
Près de Monrose, et prête à lui donner la riposte, se tient M"* Dupont, fille d'un artiste qui laissa d'excellents souvenirs au Théâtre-Français, et qui s'est elle-même rendue célèbre dans les soubrettes bon-bec de Molière.
Ce n'est pas sortir de Molière que passer de M"* Dupont à Provost. Provosi père, qui était sorti du Conservatoire avec un second prix de tragédie, dut, avant d'arriver à la Comédie- Française, faire un assez long stage à l'Odéon et à la Porte- Saint-Martin, où il joua avec succès dans Marion Détonne^ dans Lucrèce Borgia, dans Marie Tudor et dans Pinto. Il ne fut admis aux Français qu'en 18)^, mais ses efforts incessants lui valurent le titre de sociétaire dès 18)9.
Nous nous rappellerons toujours les bonnes soirées que nous devons à cet excellent interprète de Molière. Comme il jouait bien les pères, les tuteurs, tous les rôles bonhomme. Il ne laissait rien au hasard. En l'écoutant, on éprouvait ce sentiment de quiétude que l'on ressent quand on écoute de sa stalle
un chanteur comme Faure. On pouvait être tranquille. Aucune fausse note, aucune faute dégoût, ne venaient troubler le plaisir du spectateur. Tel il était dans les comédies de Molière, tel on le retrouvait^ aussi ferme^ aussi magistral^ dans les œuvres modernes, dans le Duc Job, dans le Fils de Gibqyer, dans le Gendre de monsieur Poirier. C'était un guide sûr, un précieux professeur, que le Conservatoire avait eu le bon esprit de s'attacher.
Provost est mort le 24 décembre 1866, universellement regretté.
On ne peut citer le nom de Beauvallet sans éveiller dans la mémoire de tous les contemporains le souvenir du plus puissant, du plus large, du plus magnifique organe que la nature ait jamais accordé à un roi de tragédie ou à un héros de drame. La belle voix, sonore, tonitruante, portant au cintre, plus loin même, au cœur! Mais ce serait singulièrement rabaisser le mérite de l'artiste que de ne voir en lui qu'une basse-taille. Son bel instrument était dirigé par un talent énergique qui lui valut à rOdéon, à l'Ambigu et à la Comédie-Française, quand il y fut admis en 1830, un immense succès. La meilleure preuve, c'est que, dès 183 1, il était sociétaire.
Hamlet, le Cid, Cinna, le vieil Horace, Baja^et, Aman d'Esther, Joad d'Athalie, Oreste, Mahomet, Louis XI qu'il reprit après Ligier, Marat qu'il joua deux fois, dans la Charlotte Corday de Régnier-d'Estourbet et dans le Camille Desmoulins de Blanchard, Marino Faliéro, Angelo, les Bur graves, les Enfants d'Edouard, Marion Delorme, Lucrèce, Latréaumont : autant de rôles, autant de triomphes. N'oublions pas, dans cette nomenclature si longue et si incomplète, la Grève des Forgerons de François Coppée.
Pierre Beauvallet, qui avait commencé par étudier la pein-
DE LA COMéDIE-FRANCAISE. iOI
turc avant d'être comédien, a écrit plusieurs pièces, notamment Cain joué à l'Ambigu, la Prédiction, cinq actes en ver» représentés au Théâtre- Français; Robert Bruce et le Dernier des Abencérages.
Je passe rapidement sur les autres personnages du tableau : M"* Rachel drnit j'ai déjà parlé, Saint-Aulaire, Ligier dont je parlerai plus loin, Guiaud et j'arrive enfin à Samson.
Voilà une intéressante et sympathique figure d'artiste et d'écrivain, un esprit complet, agréable sous tous ses aspects, séduisant sous toutes ses formes et dans toutes ses phases.
Dès renfance une vocation irrésistible pousse Samson vert le théâtre. Petit clerc chez un avoué de Corbeil, petit commis dans un bureau de loterie, il ne rêve que drame et comédie. A quinze ans, il débute en amateur sur le théâtre Doyen. Encouragé par ses premiers succès, il entre au Conservatoire, reçoit les conseils de Lafont et obtient le premier prix de comédie. Mais le Théâtre-Français le laisse partir. Il va en province, à Dijon, à Besançon. Il se présente au public de Rouen qui se vantait alors, comme d'une preuve sublime de goût, d'avoir sifflé Talmal De Rouen, on l'appelle au second Théâtre-Français, et enfin, en 1826, dans la maison de Molière oii le sociétariat s'ouvre bientôt pour lui. Un moment il quitta la Comédie pour aller jouer sur une autre scène. On le rappela par ministère d'huissier. Il appartenait, en effet, à notre premier théâtre par son talent exquis. Qui donc eût comme lui joué ces beaux rôles de l'ancien répertoire pour lesquels il faut tant de finesse, tant de comique, tant de surface souriante et tant de solidité dans le fond? Qui donc eut créé ces pièces nouvelles : Bertrand et Raton, la Camaraderie, Don Juan d'Autriche, la Calomnie, Lady Tartuffe, M"* de la Seiglière ?
Comme écrivain, Samson a donné au théâtre un bijou en un
acte : la Famille Poisson, dans laquelle il s'était réservé le rôle de l'aïeul des Crispins qu'il jouait merveilleusement. Il a fait aussi Un Veuvage, trois actes représentés aux Français, la Fête de Molière, un Péché de jeunesse, la Dot de ma fille.
C'est une remarque à faire que les artistes du Théâtre-Français, qui sont de beaucoup supérieurs à tous ceux des autres scènes, ont aussi une instruction bien plus élevée. Régnier , Samson^ Beauvallet sont des exemples à citer. Tous trois sont des auteurs de mérite en même temps que des interprètes de valeur. N'oublions pas le poëme didactique de Samson : VArt théâtral. Il avait le droit de donner ce titre à son œuvre, celui qui fut le professeur de M"" Rachel, Plessy et Brohan.
Comme les romanciers désireux de brusquer le temps, nous pourrions inscrire en tête de ce qui va suivre : Vingt ans après. Le tableau peint par Geffroy en 1864 représente, en effet, une toute autre époque que celle qui vient d'être exposée. Parmi les personnages que le peintre a représentés avec le même talent, la même habileté, la même exactitude, nous en retrouverons quelques-uns de ceux que nous venons de voir. Mais que de noms nouveaux! Que de jeunes gens dont la gloire et la réputation ont grandi dans l'intervalle qui sépare la première toile de la seconde !
Suivant toujours le hasard des groupements adoptés par le peintre, nous rencontrons d'abord, en partant de la droite du tableau, la mâle figure de Maubant.
Maubant a suivi^ pour arriver à la Comédie-Française, la filière naturelle. 11 est allé conquérir, en 1 841, un prix au Conservatoire; il a fait un stage à l'Odéon. Enfin, il est arrivé à la Comédie, et il fait partie des sociétaires depuis 18^2.
Par sa belle taille, par sa voix nette et grave, par sa tenue
d'une majcsic imposante, Maubant est le roi tragique, le scnatcur romain, le parc noble par excellence. Qu'il se drape dans les plis amples d^unc toge, qu'il endosse le vêtement moderne, il a toujours la même dignité, il inspire toujours le même respect. Consciencieux à l'excès, dévoue, bon camarade, il accepte tous les rôles petits ou grands, pensant avec raison que sur la première scène du monde on peut tout jouer sans déroger, et que les plus petits personnages ne doivent pas être plus mal tenus que les autres. S'il nous fallait citer toutes les pièces de l'ancien répertoire, dans lesquelles Maubant s'est distingué, nous remplirions un volume : nous préférons rappeler seulement son plus récent succès dans Rome vaincue. Le sénateur Fabius, dans le cœur de qui vivait Rome tout entière : Rome avec son glorieux passé, Rome avec sa foi et ses mâles vertus, a trouvé dans Maubant un interprète hors ligne, le seul peut-être qui fût capable de donner à cette fière et noble figure la grandeur rêvée par le poète.
Nous retrouvons, à côté de Maubant, Geffroy, sur la lêtc duquel ces vingt ans ont passé sans laisser des traces bien profondes. Près de Geffroy sourit M"« Judith, qui a quitté le théâtre pour se marier, laissant derrière elle bien des regrets et bien des sympathies, et près de M"* Judith, Coquelin aîné.
Coquelin aîné, lauréat du Conservatoire, est entré à la Comédie-Française le 7 décembre 1861. Un an après — un an et quelques jours — le i" janvier 1863, il était reçu sociétaire. Il ne comptait donc encore que depuis deux ans sur les contrôles du théâtre, quand l'auteur d'Ariane et Thésée peignit son second tableau du foyer des Français.
Bien que Texcellcnt comédien n'eût encore abordé, dans l'ancien répertoire, que l'emploi des casaques, Geffroy dut beaucoup hésiter avant de commencer ce portrait. Si d'un côté il était
attiré par l'intérêt artistique que lui offrait le masque souple, expressif, vivant, lumineux de Coquelin, d'autre part il devait reculer devant la difficulté de saisir, dans les mille physionomies que se donne l'acteur, celle qui pouvait résumer ses aptitudes, ses goûts, ses talents divers. Coquelin n'était pas encore Coquelin; mais il était déjà Mascarille. Il était le Mascarille multiple, toujours renouvelé, toujours changeant, Mascarille-Protée. Laquelle de ces incarnations fallait-il choisir? Était-ce le Mascarille défiant qui vient le nez au ventj les reins courbés, flairant la zone où grêlent les coups de bâton, préparant le piège où tombent les Géronte, jouant son rôle de Providence pour les prodigues et les amoureux; le Mascarille doux^ bon apôtre^ encore plus rusé sous ces apparences câlines? Etait-ce, au contraircj Mascarille triomphant, Mascarille embrassé par les fils et par les pères, recevant des deux mains, se laissant faire avec la plus grande facilité du monde et dilatant sa rate populaire en songeant à quoi tient la fortune; le Mascarille trompette de sa propre gloire, qui crie : Vivat Mascarillus, et qui se sent pour la première fois la poche lourde, le cœur léger et le cou libre ? Était-ce enfin monsieur le marquis de Mascarille, singe sublime de son maître, plus précieux qu'un amant de Julie, plus madrigalier que Saint-Amand, plus débordant, plus absorbant, plus étourdissant, plus embrassant, plus élégant que tous les marquis de cour ensemble?
Certes Fembarras du peintre se conçoit en présence de tous ces types si franchement accusés par le comédien, mis en si puissant relief par les moyens dont il dispose , par son organe qui sonne si haut et si clair, par son rire tantôt fin, tantôt épanoui, toujours communicatif, par son esprit qui perce dans ses yeux autant que dans ses réparties.
Mais combien la tâche serait plus difficile pour un artiste qui voudrait aujourd'hui recommencer l'œuvre de Geffroy. Depuis
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1864, Coquclin n'a cessé de perfectionner son talent en l'affinant. Il a bâti de toutes pièces des personnages complets, francs d'allures, véritables caractères. Avec quel art parfiiit n'a-i-il pts rendu la pittoresque et touchante figure de Gringoire, lepoCte famélique, mourant d'amour et de faim, pitoyable d'aspect et sublime de génie, couard et héroïque. Ne l'a-t-on pas admiré sous les traits de Mercure, dans la PommCt cette exquise fantaisie de Banville, à laquelle il a ajouté sa finesse naturelle? Récemment, il déployait dans Tabarin une verve intarissable. Dans un autre ordre d'idées, le rôle d'Aristide du Lion amoureux restera une de ses plus curieuses créations. Il y a été peuple au suprême degré. On le retrouve duc, dans rÉtrart' gère. Il excelle, du reste, à représenter les mauvais sujets de comédie, aussi blasés que blasonnés, mais toujours spirituels.
Dans l'ancien répertoire, ses conquêtes se sont étendues. Mascarille a été tour à tour Orontc, Crispin, Scapin, Mercure et Figaro. Dans sa bouche la langue des grands auteurs, celle de Molière et de Beaumarchais, prend une fermeté étonnante, une sonorité métallique, une précision admirable. Les effets que le comédien obtient sont d'une intensité rare. Et qui résisterait â son rire, son rire exquis, plein de gaîté gauloise ?
Si Coq^uelin excelle dans les rôles comiques, on a pu voir dernièrement, dans le Luthier de Crémone, qu'il avait aussi la note dramatique et qu'il pouvait faire pleurer aussi bien qu'il savait faire rire.
Nous ne dissimulons pas l'admiration très-grande et trèssincère que nous éprouvons pour cette sympathique figure de comédien. Cette admiration date de loin. Elle est née le soir de la première représentation de la Volonté, un drame en vers qui fut accueilli avec une certaine froideur. Cette pièce méritait-elle autant de rigueur ? Peut-être. Ce que nous savons, c'est que Coquelin y fut tout à fait merveilleux. C'était lui qui tenait le