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LE FOYER DES ARTISTES

|n entrant dans le foyer des artistes de la Comtiie- Françaisc, il semble que Ton se trouve dans la galerie des portraits d*une ancienne et glorieuse famille.

Comme dom Ruy-Gomcz faisant la grandiose énumération des Sylva, les sociétaires actuels peuvent, en effet, montrer les images respectées de leurs ancêtres. Voici Molière, le génie puissant et humain; voici Baron, reflet du maître. Voici Poisson, le père du rire ; voici Lekain , qui donna Télan tragique. Voici Talma! voici Rachel!

Dans cette famille sans pareille, tous les aïeux se sont illustrés ; ceux qui vivent aujourd'hui s'illustrent, et ceux qui viendront plus tard, obligés par deux siècles de noblesse, devront s'illustrer à leur tour. Famille d'élection, s'il en fut. On n'y est admis qu'après avoir fait ses preuves; et les plus humbles de ses membres seraient encore les premiers ailleurs. Aussi n'y a-t-il pas à citer, depuis deux cents ans, un comédien qui ait dégénéré, un sociétaire qui ait été au-dessous de sa mission. De Molière à

Coquelin, de Baron à Delaunay, Part s'est transmis comme un précieux héritage. Le talent est une tradition de la maison, comme le succès une habitude.

La décoration du foyer, ou, pour mieux dire, du salon des artistes, est à la fois simple et magnifique. Pas d'or, pas de clinquant;.c'est un intérieur distingué. Un canapé et des fauteuils Louis XIV, sculptés magistralement en plein chêne, une horloge à secondes de Robin, des glaces gigantesques, composent un mobilier de style en rapport avec les richesses artistiques de la maison de Molière.

Mais ce ne sont pas les meubles que Ton regarde en pénétrant dans le foyer. L'attention est bien vite attirée par les portraits qui couvrent les murs, serrés les uns contre les autres, se touchant du cadre, au point de dissimuler complètement la couleur des tentures.

Parmi toutes ces toiles, il en est une vers laquelle on va tout d'abord — presque malgré soi, — c'est celle qui représente Molière et qui a été peinte par Mignard.

Ce portrait faisait primitivement partie de la galerie de M. Vidal, ancien artiste de POpéra. Quand cette collection fut vendue, le 7 février 1868, M. Etienne Arago, voulut bien, à titre d'ami, se charger d'acheter cette toile pour le compte de la Comédie- Française. Le portrait lui fut adjugé pour la somme de 6,500 francs.

Le bruit qui se fit autour de cette vente attira l'attention des critiques d'art. On discuta beaucoup à cette époque pour savoir quel était le véritable auteur du portrait. Les uns crurent y reconnaître le pinceau de Van Schuppen; les autres tinrent bon pour Mignard. La victoire est restée à ces derniers. Il est avéré aujourd'hui que l'auteur du portrait n'est autre que le grand Pierre Mignard, à qui Molière dédia son poëme du Val de Grâce.

DE LA COMÉDlE-FRANÇAISe. f f

L'œuvre en question est, du reste, cligne du maître portraitiste.

Notre confrère et ami, M. Jules Claretie, nous permettra de citer la description qu'il en a faite ' :

t Ce n'est plus là le Molière attristé, consumé et ravagé, que nous connaissions par le portrait du Louvre*, c'est un Molière plus jeune, non pas souriant, mais moins amer, plus confiant , regardant avec une sorte de défi cette existence qu'il contemplera bientôt avec abattement.

<t Sur ce portrait, Molière a dépassé la trentaine; c'est lyi homme vigoureux, ardent, levant ses grands yeux inquisiteurs sur les hommes et sur les choses. C'est c Tacteur • que nous a peint Mignard. Molière, dans le costume de César de /a Mort de Pompée, est représenté en toge rouge, le bâton de commandement à la main. Le bras et le cou sont nus. Sauf la longue perruque couronnée de laurier, c'est le costume romain dans son intégrité, et c'est chose curieuse à noter que Molière, qui, auteur dramatique, introduisit la réalité dans la comédie, acteur, ait voulu Tintroduirc aussi dans la tragédie. Son costume est, en effet, à peu de chose près, exact, authentique. Molière avait rêvé ce que Talma accomplit plus tard.

« Ce portrait date de l'arrivée de Molière à Paris. Il ne joua guère en effet de tragédie qu'à cette époque. C'est une bonne fortune pour la Comédie- Française que la possession d'un tel chef-d'œuvre. Non-seulement l'œuvre d'art est superbe, d'une conservation parfaite, — quelques repeints exceptés, dans le bras, — mais encore c'est là comme une page d'histoire. On s'imagine, en la voyant, Molière ponant déjà son monde dans sa tête, et songeant enfin à Tanimer. Et c'est ce regard qui confond : de grands yeux enflammés, à prunelles ardentes. Tout le

• Molière, sa vie et tes œuvres, p«r Jules Claretie. Pari», 1873, Alphonse Lemerre.

éditeur. P. 149.

visage d'ailleurs exprime un bouillonnement intérieur, une soif de lutte, une certaine appréhension , l'émotion de la veillée des armes, mais aussi la conscience même de la force. Les narines du comédien qui va entrer en scène, de l'auteur qui va faire mouvoir ses personnages, battent comme des naseaux qui sentent l'odeur de la poudre. Et cette bouche ironique et confiante à la fois, regardez-la : regardez cette lèvre supérieure, arquée comme celle d'Alceste, cette lèvre inférieure déjà lasse et froncée comme celle d'Arnolphe. Tout cela est vivant, c'est bien ainsi qu'on pouvait imaginer l'auteur de Don Juan et du Misanthrope. »

La vue de ce beau portrait fait regretter davantage la perte d'un autre portrait, peint également par Mignard, et qui représentait, non plus le Molière héroïque de la scène, lauriers en tête et cuirasse au flanc, mais le Molière intime, au milieu de ses livres et de ses manuscrits. De cette œuvre exquise du peintre il ne reste plus malheureusement qu'un souvenir : une gravure faite par Nolin, en i68^. Elle nous montre Molière assis sur une chaise de cuir à dos carré, enveloppé dans une large robe de chambre boutonnée aux manches, tenant d'une main une plume, et de l'autre un livre ouvert. Ce livre, on pourrait presque affirmer que c'est le Montaigne mentionné dans l'inventaire des objets appartenant à Molière. Quelle autre lecture pourrait, en effet, donner à la physionomie du poëte comique ce sourire triste et doux, cette gravité pensive du regard.

Bien que nous ne puissions plus voir l'œuvre de Mignard que dans la traduction de Nolin, nous sentons que de tous les portraits de Molière, c'est celui du Molière intime que nous aurions préféré. Mais, à défaut de cette image sympathique et familière, nous plaçons au premier rang le portrait scénique qui se trouve au foyer de la Comédie.

A notre connaissance, le portrait héroïque de Molière par

Mignard, a été gravé deux fois : par Gilbert, pour le numéro de la Galette des beaux-arts du i" mars 1872 , et par CbenaTtrd pour la grande édition des œuvres de Molière, éditée par Fume en 1860.

La Hgure de Molière acteur se retrouve dans une autre toile du foyer. Ce. tableau des plus curieux représente uii décor de place publique au milieu duquel les comiques célèbres prennent les attitudes les plus réjouissantes. Détail original, la place publique est éclairée par des lustres. Au premier plan, fume une rangée de chandelles : la rampe primitive. Dans la partie haute, un écusson fleurdelisé fait saillie sur un flot de banderolles qui portent cette inscription : Farceurs françois et italiens depuis 60 ans et plus peints en i6yo.

Ils sont tous là, en effet, dans leurs costumes étranges, les rieurs d'Italie et de France. Voilà le dpitan Matamore, le grand faiseur d egorgements. Écoutez comme il traite les vcillaques qui ont Tair de trembler devant lui :

Je te donne le choix de trois ou quatre morts.

Je vais d'un coup de poing te briser comme un verre

Ou t'enfonccr tout vif au centre de la terre;

Ou te fendre en dix parts, d'un seul coup de rêver»;

Ou te jeter si haut au-dessus des éclairs,

Que tu sois dévoré des feux élémentaires.

Choisis donc promptcment et pense à tes affaires.

Près de ce tranche-montagne se tient le docteur Graziano Baloardo, qui ne saurait ouvrir la bouche sans cracher une sentence, ni dire trois paroles sans estropier une citation latine. Plus loin Arlequin et Turlupin se livrent à une conversation animée; écoutons-les :

« Turlupin promet à Arlequin de lui faire e'pouser Colombine s'il veut le seconder dans une nouvelle fourberie. Pendant que Turlu-

pin songe à son projet, Arlequin compte les boutons de son justaucorps, et, à chaque bouton, dit :

— J'aurai Colombine, je ne l'aurai pas; je l'aurai, je ne l'aurai pas. (Il pleure.) Je ne l'aurai pas 1

TuRLUPiN. — Qu'avez-vous ? Pourquoi pleurez-vous ?

Arlequin. — Je n'aurai pas Colombine ! hi ! hi ! hi !

TuRLUPiN. — Qui est-ce qui vous a dit cela ? :

Arlequin. — C'est la boutonomancie ! »

Polichinelle est aussi dans ce tableau, mais ce n'est pas le Polichinelle reluisant d'or et de pourpre que nous connaissons aujourd'hui, c'est Pulcinella, l'une des mille incarnations de ce type comique qui parut pour la première fois à Rome en l'an ^40.

Vêtu de ses pantalons rouges, de sa robe d'indienne, coiffé de son bonnet de laine, chaussé de ses pantoufles turques, le vieux Pantalon, le pince-maille, le pleure-pain de la comédie italienne, accompagne ce gredin de Polichinelle. Il est songeur. Penseraitil à se venger d'Arlequin son homme de confiance, qui met des queues à ses o pour faire des 9 ou qui lui présente des mémoires

ainsi conçus :

Livres. Sols.

Pour un quartier de veau rôti et un emplâtre

d'onguent pour la gale, ci ? 10

Pour une livre de beurre frais et pour avoir fait

ramoner la cheminée, ci 12

Pour des tripes et pour une souricière, ci . ... 19

Pour un pâté pour Arlequin et deux mesures

d'avoine pour le patron, ci i 19

Total 20 1. 7 sols.

Il nous reste encore à citer Brighella, très-bavard parce que son père était muet et qu'il lui a laissé un capital de paroles toutes neuves et qui n'avaient jamais servi. Ses dettes ont fait de lui une étoile qui ne se laisse voir que la nuit. Pour échap-

DE I^ COMKDII I I \N< AISI . f«y

pcr à ses créanciers, il est si employé, si affairé, qu'il n'a pat mcmc le temps de se gratter. On ferait un livre en rappelant les plaisanteries habituelles des autres bouffons qui figurent encore sur cette toile amusante: Guillot-Gorju, Gros-Guillaume, Gaulthier-Garguillc, Philippin, Trivclin et Scaramouche. Comme l'a dit Montaigne, en parlant des Italiens et de leurs farces : • lU ont de quoi rire partout. »

L'auteur de cette composition mouvementée a donné à tous les comédiens que nous venons d'énumércr les poses les plus invraisemblables. Il a voulu, sans doute, au comique du caractère ajouter le comique du geste. Trois figures seulement ont été traitées par lui avec une évidente déférence : Jodelct, Poisson et Molière.

Jodclet est au second plan; c'est un personnage effacé; cependant il se tient droit. Poisson, au premier plan, semble haranguer le public. Enfin, Molière, calme et digne, est debout, à la gauche du tableau, montrant du doigt les fantoches de la comédie italienne.

Le grand comique a la tête légèrement inclinée vers la droite, le bras gauche pendant, le bras droit ramené devant la poitrine. Le poids de son corps porte sur la jambe gauche. La jambe droite, un peu écartée de l'autre, est prête à se soulever de terre.

Son attitude, sa taille , sa physionomie correspondent exactement au signalement que nous a laissé M'" Poisson. « Molière, a-t-elle dit, n'était ni trop gras, ni trop maigre; il avait la taille plus grande que petite, le pon noble, la jambe belle, l'air sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, les sourcils noirs et forts et le teint brun. Il marchait gravement. •

Sur le tableau des Farceurs, Molière a de plus une assez forte moustache noire et une royale : on sait que Molière avait, avant d'entrer en scène, l'habitude de se noircir la moustache,

6o LE MUSÉE

qu'il avait très-fine. Pour certains rôles, pour Sganarelle notamment, il s'ajoutait une large barbe.

Quant au costume que porte Molière, il se compose d'un feutre noir, d'un pourpoint, d'un petit manteau, d'un haut-dechausses petit musc, col rabattu bordé d'une dentelle, bas de soie, souliers à bouffettes. Or, ce costume est celui d'Arnolphe dans l'Ecole des Femmes.

Voilà plus de preuves qu'il n'en faut pour établir l'authenticité du portrait de Molière. Aucune autre de ses images ne réunit des garanties aussi sérieuses d'exactitude.

Maintenant, il est intéressant de dire comment ce tableau des Farceurs est devenu la propriété de la Comédie-Française. Une lettre intime adressée par M. Régnier à M. Guillard, archiviste des Français, donne à cet égard tous les renseignements désirables.

0 23 avril 1873.

(( C'est à Sens, et autant qu'il m'en souvient, en i838*, que j'ai trouvé le tableau des Farceurs français et italiens que possède aujourd'hui le Théâtre-Français. Il était alors la propriété d'un jeune antiquaire, M. Alfred Lorne. M. Lorne se donnait un jour la joie de me promener et de me faire admirer ses bibelots assez mélangés; je tombai tout à coup en arrêt devant sa curieuse toile. M. Lorne, qui l'appréciait médiocrement, me dit qu'elle provenait de la galerie du cardinal de Luynes, ancien archevêque de la ville de Sens ; que c'était à Sens même que lui, Lorne, l'avait achetée , et il me proposa de me la céder au prix qu'il l'avait payée, cent francs. J'acceptai sur-le-champ ce marché, pour moi dérisoire; mais je ne cachai pas à mon vendeur qu'il ferait une meilleure affaire en donnant sans conditions son tableau à la Comédie-Française. Il goûta mon avis. Le tableau nous fut offert ; nous l'acceptâmes et notre

* M. Régnier fait ici une petite erreur de date. Nous avons eu entre les mains la lettre de M. Vedel, directeur du Théâtre-Français, adressée à M. Alfred Lorne pour le remercier du cadeau qu'il avait fait à la Comédie. Cette lettre est datée du 20 février 1845.

remcrcîment fut une entrée k vie donnée i M. Lorae. Hélasl il n'en a pas joui longtemps; dans Tannée mime, il était mort.

« Voilh pour la provenance du tableau.

« Quel est le nom du peintre? — Je n'en sais rien. Il ne peut, en tout cas (son œuvre le prouve), avoir aucune célébrité. 1^ valeur artistique de l'œuvre, que nous ne dédaignerions point, n'est cependant pas ce qui en constitue le mérite. — La peinture n'est pas signée; mais elle est datée. Le millésime de 1670 est indiqué sur la bandcroUc qui flotte dans la hauteur du tableau. — A cette date, Molière vivait encore; Poisson aussi; mais tous les autres personnages reproduits sur la toile étaient depuis longtemps morts ou disparus. Toutes ces figures sont des reproductions plus ou moins réussies de gravures connues de Callot ou d'Abraham Booz. Quant aux deux portraits de Molière et de Poisson, ils sont d'une peinture meilleure, plus solide. Le peintre semble avoir eu les modèles sous les yeux, ou tout au moins leurs costumes. Le portrait en pied de Poisson, par Netscher, que nous possédons, garantit d'abord ta

ressemblance de ce bon comédien sur notre grand tableau

Quant à celle de Molière, tous les portraits connus la confirment, et elle accuse bien franchement sa moustache de théâtre « cette large barbe au milieu du visage > dont Martine signale la couleur dans le Médecin malgré lui. Il faut en outre remarquer que le costume de notre peinture est exactement celui de Sganarelle, tel qu'il est indiqué dans l'inventaire même des habits de Molière, retrouvé et mis au jour par M. Eudore Soulié. La coupe de l'habit, sa couleur, tout est identique. Donc, nous avons ici, h n'en pouvoir douter, un monument authcnfionc. un vmi portmit ilo Molic-re en costume de comédien.

€ Le tableau, dans son cnscninic, n a pas cie grave. Je ne compte pas comme gravure une reproduction fort médiocre de V Illustration qui le représente par h peu près.

t Le Magasin pittoresque a donné un excellent portrait isolé de Molière. Ce portrait, j'espère l'obtenir de l'administration de ce journal et en enrichir notre manuscrit Lagrange.

t RéCNICR. •

Que ce soit, comme le pense M. Régnier, sous son costume

de l'École des Maris que Molière ait été représenté, ou que ce soit sous son costume de l'Ecole des Femmes, qui ressemble fort au premier^ il n'en est pas moins prouvé, établi, reconnu que c'est bien Molière qui figure sur cette toile en compagnie des bouffons français et italiens.

Plusieurs écrivains se sont élevés contre le peintre qui a ainsi confondu le grand Molière parmi les farceurs de son temps. Ils se trompent, croyons-nous, sur l'intention de Fauteur de cette composition.

Si l'on avait représenté Molière perdu dans la foule des bouffons, courbé comme eux, revêtu comme eux d'un costume grotesque, nous comprendrions cette critique; mais il n'en est pas ainsi. Molière est isolé; son attitude est noble et fière. Et il porte son costume de l'Ecole des Femmes !

Pour quiconque apprécie comme elle le mérite cette œuvre si humaine, si pleine de passion et de force comique, ce costume de l'Ecole des Femmes est un indice qui ne peut tromper. Que l'on songe encore à ceci, c'est que l'École des Femmes parut en 1662, et que le tableau en question a été fait en 1670. C'est donc huit ans après le succès de cette comédie que le peintre, homme de goût sans doute, va rechercher ce costume pour personnifier le genre de Molière.

Non, certes, il n'y a pas dans cette toile cette promiscuité étrange que l'on veut y voir; il n'y a qu'une chose évidente, incontestable : le triomphe de Mohère. D'ailleurs, le portrait de Molière ne parle-t-il pas du geste ? Cette main qui désigne les bouffons, sautant, cabriolant, papillonnant, ne semble-t-elle pas dire: « Voilà mes devanciers! Voilà ce qu'était la comédie avant les douleurs d'Arnolphe. »

Le portrait de Molière extrait du tableau des Farceurs français et italiens a été gravé dans le Magasin pittoresque (1870, t. XXXII).

DE I.A COM^:DiE-FRANÇAlSK. 6)

La Galette des Beaux- Arts en mars' 1873, et le M usée universel en mai 187), ont reproduit également le ponrait du grand petite comique.

S'il n'existe pas d'excellentes gravures du tableau des Farceurs, il y a en revanche plusieurs copies de cette toile, copies du temps. L'une est lu propriété de M. Arsène Houssaye qui l'a achetée à un M. Cornu, marchand de curiosités. L'autre a été découverte dernièrement en Bretagne, et appartient à M. de la Pilorgcrie. M. le baron de Vismes, qui l'a vue à l'une des dernières expositions nantaises, en a publié une description très-exacte et très-intéressante ' ; mais il n'a pu découvrir par quelles mains cette copie du tableau de la Comédie-Française avait passé, ni à quelle occasion les deux toiles avaient été faites.

Un cartouche encadré dans le fronton d'une des grandes glaces du foyer nous montre encore Molière sous un autre aspect. Ce médaillon a été peint de 1840 à 1850 par M. Philippes. C'est la copie d'une copie que l'on croit avoir été faite d'après un portrait de Mignard : un Molière approximatif, comme il en existe tant.

Ne quittons pas Molière sans signaler le canon du ubleau de Ingres qui représente le déjeuner de Versailles : Louis XIV et Molière assis ù la même table.

M. Eugène Despois, dans son ouvrage sur le Théâtre au siècle de Louis XIV, a démontré victorieusement que l'anecdote du déjeuner de Versailles n'était ni vraie, ni vraisemblable. Désormais, il faudra la rayer des biographies sérieuses de notre grand poëte comique. La tradition y perdra une légende pittoresque dont la portée se modifiait avec le temps. A l'origine, on trouvait que l'invitation de Louis XIV honorait et relevait

' Un portrait de Molière en Bretagne. Nantes. 1875.

Molière. Maintenant, on pensait plus généralement qu'elle honorait le Roi.

Quoi qu'il en soit, le carton du tableau inspiré par cette anecdote est doublement précieux aujourd'hui. C'est en effet tout ce qui reste de cette œuvre de Ingres commandée par rimpératrice Eugénie , conservée par elle dans ses appartements des Tuileries, et détruite pendant l'incendie du palais en 1871. Le carton, donné par le peintre à la Comédie-Française, offre cette particularité qu'il est signé : Ingre sans s. Explique qui pourra cette anomalie.

Un' petit portrait nous attire : c'est celui de Raymond Poisson. Il porte le collant noir de Crispin, la plus importante de ses créations. Le ciel l'a doué d'une physionomie expressive, que Netscher a bien saisie avec son pinceau franc et ferme. C'est là un bon faciès de comique, une de ces physionomies heureuses faites pour l'épanouissement des larges sourires, La nature, parfois plaisante^ s'est plu à l'agrémenter d'une verrue qui prête à l'effet et qui devait soulever des rires fous. Il y a de la gaieté dans l'ensemble et dans tous les détails de ce visage, une gaieté communicative qui s'impose. Aussi Poisson était-il l'acteur favori de la troupe. C'est lui qui haranguait les spectateurs, et qui pacifiait le parterre par ses amusantes saillies. Netscher l'a représenté précisément dans la posture du comédien qui va parler au public. Le mouvement est si vrai, la pose est si naturelle, que ce portrait s'est, pour ainsi dire, imposé à Edelinck quand il a voulu faire une gravure de Poisson. , Raymond Poisson n'est pas très-connu de nos jours de la majorité du public. C'est dommage. Ceux qui ne lisent pas ses œuvres y perdent quelques bonnes heures de gaieté franche. Ses comédies sont pleines de saillies charmantes, et ses dédicaces sont des bijoux. Celle du Poëte basque, entre autres, contient un épisode fort gai.

DE LA COMÉDIb'-FRANÇAlSE. 6f

Poisson y raconte tout au long ses joies d'auteur. Grâce a Pamitié du libraire Ribou, il vient d'être imprimé.

« Quoy que je ne sois qu'une cinquième partie d*autbeur. j'ay plus d'amis libraires qu'un autheur tout entier. Ils sont tous infatués de ce que je fais; ils me disent sans cesse que me» pièces ne se peuvent payer, et je vois bien qu'ils ont raison ; car personne n'en achcttc : si eux et moy n'en faisions des présens, nul n'en auroit que nous, et ce n'est pas faute qu'ib me crient de toute leur teste, quand je suis à la Boutique : i'ay les Comédies de M. Poisson, messieurs, voyez icy. n

C'est une grande joie pour Poisson d'entendre son nom éclater dans le Palais par la bouche d'un libraire; mais il y en a une autre qu'il voudrait bien ressentir aussi, celle de se voir vendre. Pendant plus de quatre ans, il a rôdé dans le Palais pour cela; mais sans y parvenir. « Une fois cependant, il ne s'en fallut presque rien : Un honneste homme voulut donner trois sous du Baron de la Crasse^ et le Libraire, en me montrant, luy dit : tenez voilà l'autheur qui sçait bien que je ne le puis donner à moins de cinq, la reliure m'en coûte deux. Dès auuitost, cet homme, quoy que mal vestu, ne manqua ny de civilité, ny d'esprit. Il m'aborda, me traita d'Illustre, et d'Admirable, me dit qu'il avoit mille fois remarqué dans mes Ouvrages le plus beau Génie du monde; enfin il m'accabla de tant de loUangcs que je ne pus m'cmpèchcr de lu: faire présent de la pièce qu'il vouloit acheter. »

Puisque nous citons, ne fermons pas le livre de Poisson, sans en extraire une requête spirituelle, qu'il adressa au duc de Créqui. Cette petite pièce est un document pour l'histoire du costume au théâtre :

Les Amants brouillas de Quinault Vont dans peu de jours faire rage; J'y joue un marquis, et je gage

D'y faire rire comme il faut.

C'est un marquis de conséquence, Obligé défaire dépense Pour soutenir sa qualité; Mais s'il manque un peu d'industrie, Il faudra, de nécessité.

Que j'aille, malgré sa fierté.

L'habiller à la Friperie.

Vous, des ducs le plus magnifique

Et le plus généreux aussi,

Je voudrois bien pouvoir icy

Faire vostre panégirique.

Je n'ir ois point citer vos illustres oyeux, Qu'on place dans l'histoire au rang des demi-dieux ; Je trouve asse^ en vous de quoy me satisfaire : Toutes vos actions passent sans contredit. . .

— Mafoy, je ne sçay comment faire

Pour vous demander un habit.

Mais en voilà assez sur Crispin. Nous allons maintenant procéder par ordre, panneau par panneau , en dépit de la chronologie.

Commençons par le panneau de droite : le portrait de Monvel par Geflfroy se présente le premier à nous.

Monvel (1770- 1806) était grêle, exigu, mesquin. Sophie Arnould disait de lui qu'il avait l'air d'un amant transi à qui on a envie de faire donner à manger. Ce portrait en deux lignes en vaut bien un autre. Il a le mérite d'être exact. Le pauvre Monvel eut, en effet, à lutter toute sa vie contre la nature, Fingrate nature, qui l'avait si mal doué physiquement. Ce ne fut qu'à force d'art et de persévérance qu'il obtint de très-beaux et très-légitimes succès. On se rappelle encore à la Comédie l'art parfait avec lequel il interprétait le rôle de Cinna et celui ai Esope à la cour de Boursault.

L'auteur de ce portrait, nous Pavons déjà nommé, c'est Geffroy, l'artiste qui poursuivit si heureusement un double idéal,

i>i 1 A (:oméuie-kkan(:aisi>.

et qui sut illustrer deux fois son nom , par ms belles créations dramatiques et par ses tableaux pleins de lumière et de vie. Li Comédie-Française en possède plusieurs que nous aurons occasion d'apprccier dans cette notice. Le portrait de Monvel eu largement traité. Il a été peint en i8p, et Geoffroy s'est servi, pour le faire, d'un buste en plâtre de Monvel, trés-authcntique. qui appartenait à M** Guyon , sociétaire de la Comédie* Française.

Dazincourt (1776-1809) se trouve du même côté que Monvel. Il est représenté dans le costume de Crispin. L'auteur de ce portrait, M"» Adèle de Romance-Romany, n'a pas jugé â propos de signer une œuvre qui, du reste, n'eût pas suffi à faire sa réputation. La valeur artistique du portrait étant écartée, il reste son intérêt comme document. A cet égard le Théâtre- Français doit se féliciter d'avoir une image de l'un des meilleurs valets de comédie qui aient existé. Dazincourt fut le rival de Dugazon. Ces deux artistes étaient en lutte continuelle, chacun d'eux voulant avoir exclusivement la grande casaque, la casaque des chefs d'emploi de la livrée. Ils allèrent jusqu'à se battre en duel, sur le territoire belge, pour vider leur querelle.

Le portrait de Firmin (181 i-i8if) est une bonne peinture. Il est de Jean-Antoine Pinchon , l'élève de Vincent et d'Augustin. Le peintre a bien rendu la figure intelligente du comédien. Il y a du feu dans son regard, et si lu mode des collets montants, en pleine faveur au moment où fut fait ce portrait, n'emprisonnait pas le cou de Firmin comme dans un carcan, il semble que l'acteur énergique s'élancerait hors de la toile. Firmin, qui parmi ses succès peut compter Don Juan d'Autriche, avait dans son jeu une chaleur électrisante qui tenait presque du délire. Malgré les entraînements de sa nature vers les effets en dehors,

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