‹ Le Musée de la Comédie-FrançaiseChapitre 11 sur 48 · I06 LE MUSÉE · texte numérisé non relu

I06 LE MUSÉE

principal rôle. Au premier acte^ c'était un Jeune homme un peu gauche, empoté, venant de province, d'un beau pays sans doute où la grasse cuisine donne des Joues pleines , où les modes sont en retard et les études peu avancées. Il cherchait une place à Paris. Il voulait arriver. On le repoussait à première vue, sur la mine. — Savez -vous l'anglais? — Non. — AlorSj nous ne pouvons rien faire de vous. Il faut savoir l'anglais. — Je l'apprendrai.

A l'acte suivant, le petit provincial s'était déjà un peu dégourdi; il portait le même vêtement qu'au premier acte; mais il le portait autrement. Il y avait plus de souplesse dans ses mouvements. Ses joues commençaient à fondre. Le comédien faisait sentir par ces riens la métamorphose accomplie par un mois de séjour et de travail dans Paris. Il savait l'anglais maintenant, on trouvait une autre défaite pour l'éloigner encore.

Et, à chaque acte, il revenait. — Décidément, la pièce n'était pas très-bonne, mais l'acteur était excellent. — Il revenait donc un peu amélioré, un peu plus avancé, un peu moins démodé; accentuant ses progrès par des nuances extrêmement délicates et bien calculées, vraisemblables, tant et si bien qu'à la fin la chrysalide devenait papillon.

Avant cette soirée, nous avions souvent applaudi le Jeu de Coquelin, sans trop l'approfondir, entraîné par sa brillante surface; ce Jour-là, nous comprîmes avec quel soin l'artiste, non content de préparer ses effets, de soigner sa diction, étudiait le détail de ses rôles et tirait parti des moindres choses pour compléter ses créations et les rendre parfaites.

Revenons au tableau de Geffroy pour saluer au passage ^me Guyon et Samson, que l'on a déjà vu figurer dans le foyer de la Comédie en 1840.

Près d'eux se tient la pauvre M"* Emilie Dubois qui débuta

ni I \ COMÉDIE-FRANÇAISK. IO7

à seize ans, en 18^), et qui ne survécut que bien peu de temps au siège de Paris, pendant lequel elle se montra si dévouée à l'ambulance de la Comédie-Française. Quelle exquise ingénue! Quelle touchante figure de jeune fille : gracieuse, charmante, naïve, adorablemcnt blonde, elle semblait faite pour les rôles de douceur et d'abandon. On n'a pas oublié le délicieux tableau de la Joie fait peur y dans lequel s'encadraient si coquettement sa jeunesse et sa beauté. On n'oubliera jamais la façon dont elle joua Rosette dans On ne badine pas avec l'amour.

Voici Brossant.

On peut définir Brossant d'un mot: — Cestun gentilhomme.

Depuis Baron, on n'a jamais vu à la scène un artiste possédant tant de tact, tant de distinction réelle, tant d'élégance, ayant aussi grand air, et menant aussi grand train. C'est de lui qu'une dame disait : « Il est du monde. »

Et dans la bouche de cette personne, cet éloge était le plus grand qu'elle pût faire.

On raconte que le jour où Brossant, déjà célèbre et nommé d'emblée sociétaire à la Comédie le i" février 1854, débuu dans les Femmes savantes, une autre dame ne put retenir cette exclamation : « Qu'il est charmant I »

Que pourrais-je ajouter à ces deux jugements féminins? Ne disent-ils pas tout t Ne traduisent-ils pas tous deux l'impression du public devant ce comédien distingué dans sa personne et dans son jeu, interprétant avec le meilleur style tous les rôles qu'on lui confiait, et n'ayant, pendant toute sa carrière artistique, commis aucune faute contre le bon goût?

Il ne nous reste donc qu'à donner quelques dates et à citer quelques rôles:

Né à Chalon-sur-Saône en 1816, Brossant a été petit clerc; U a débuté au Théâtre-Montmartre et aux Variétés, Après un

Page 1