‹ Le Musée de la Comédie-FrançaiseChapitre 12 sur 48 · I08 LE MUSÉE · texte numérisé non relu

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voyage en Russie, il a reparu au Gymnase, Pour le ramener à Saint-Pétersbourg, la Russie lui offrait 70,000 fr. par an et deux mois de congé ; il préféra entrer à la Comédie-Française, comme chef d'emploi. Dans l'ancien répertoire, Dressant a joué l'École des Bourgeois, Almaviva, Alceste, Turcaret et — le croirait-on ? — Tartuffe.

Dans le nouveau répertoire, il s'est distingué par la façon dont il a interprété Bolingbroke du Verre d'eau, Richelieu de Mademoiselle de Belle-Isle, et dont il a créé le Cheveu blanc, le Caprice, le Bougeoir, mon Etoile, Il faut qu'une porte soit ouverte, Clavaroche du Chandelier, un Cas de conscience, le Feu au couvent, le Général Humbert du Lion amoureux, Charles-Quint dans Hernani.

M. Bressant a pris — malheureusement pour nous — sa retraite le i" février 1877. Il était encore professeur au Conservatoire à la fin de cette mérne année 1877.

Nous arrivons à l'une des plus intéressantes dynasties artistiques de ce siècle, aux Brohan.

Suzanne Brohan, la mère d'Augustine et de Madeleine, a commencé à rendre ce nom cher au public. L'excellente actrice du Vaudeville assit solidement, par des succès constants, la réputation que ses filles ont soutenue et augmentée après elle. Quand Augustine, couronnée par le Conservatoire, débuta à la Comédie- Française en 1841, un des spectateurs, partagé entre l'admiration que lui avait toujours inspirée Suzanne et celle que la gloire naissante de la jeune fille lui paraissait mériter, eut l'idée de composer cette devise pour la débutante : Brohan suis! Ainsi furent données à Augustine, et plus tard à Madeleine, par le Roi public, des lettres de noblesse, — noblesse qui n'est pas d'épée et qui n'est pas de robe, — noblesse nouvelle, noblesse d'art.

Augustine Brohan a toutes les qualités de sa mère, l'organe

sonore, la prononciation vibrante, pénétrante, b beauté noble que donnent la distinction du type, la pureté du profil. On ne sait quelle flamme intérieure, quel démon souriant dément ce masque de reine, et en fait le plus gracieux, le plus séduisant visage de femme aimable. Ou plutôt si, on le sait : c'est Tesprit le plus exquis, avec sa coquetterie, ses trouvailles inattendues, ses expressions : regards, paroles et sourires.

M"" Augustine Brohan n'a jamais abandonné le Théâtre- Français pour aucune autre scène. Il est vrai que la G>médie n'aurait pas laissé partir celle qui avait e'té nommée sociétaire à l'unanimité un an après ses débuts ; celle qui, après avoir été adorablement friponne dans les soubrettes de Molière « de Marivaux : Dorinc, Lisette, Suzanne et Colombinc, se montra, sinon supérieure, du moins cgalc û elle-même Jans Pcmploi des grandes coquettes.

Augustine Brohan restera Tune des plus idéales incarnations de la comédienne, toujours charmeuse en scène et hors de scène. Devant la rampe elle double l'esprit de Tauteur par sa façon d'interpréter les rôles; rentrée dans le foyer, elle continue à avoir, à elle seule, autant d'esprit qu'elle en avait quelques minutes avant en collaboration avec Marivaux. Ce mot : l'esprit revient sans cesse sous notre plume, comme le ton dominant revient sous le pinceau du peintre, qui retouche et qui empâte pour rendre l'effet plus saisissant, la valeur plus accentuée.

La faute en est à M"* Augustine Brohan, dont les fines réparties sont si célèbres. C'est la plus grande prodigue d'esprit que l'on sache. Elle puise sans compter dans un trésor sans fin, et elle donne de l'esprit même à ceux qui Técoutent.

Tout cet esprit de riposte dépensé entre deux portants, pendant un entr'acte ou dans une causerie intime, ne sera pas perdu. La presse a cité des mots de la comédienne en assez grand nombre pour composer un Ana. M"* Augustine Brohan a eu

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de son côté la bonne idée de ne pas s'en tenir à l'esprit parlé. Elle a écrit quelques comédies : Compter sans son hôte; les Métamorphoses de l'amour; Qui femme a, guerre a ; Il faut toujours en venir là; elle a publié dans le Figaro des lettres signées Suzanne. Tout cela compose un bagage littéraire coquet^ piquant, étincelant.

Nous nous ferions un scrupule de séparer M"^ Madeleine Brohan de M"^ Augustine Brohan, comme l'a fait Geffroy dans son tableau. Le peintre, qui connaît les finesses de la mise en scène, a sans doute pensé qu'on ne pouvait mettre deux reines l'une près de l'autre. La même esthétique ne régissant pas le tableau et le livre, nous allons, sans interruption, dire tout ce que nous savons sur les Brohan.

M"" Madeleine Brohan avait dix-sept ans quand elle parut pour la première fois sur la scène des Français. Elle était trèsjeune, on le voit, et très-fière d'avoir remporté un premier prix au Conservatoire, à l'unanimité. Un feuilleton du Siècle, écrit le lendemain des débuts de la troisième Brohan, dit : « M"^ Brohan a dix-sept ans; elle est très-belle. Sa beauté est éclatante, trop éclatante peut-être pour ses dix-sept ans; elle a l'aplomb, la

démarche, l'assurance d'une comédienne exercée Nous la

voulions mauvaise un petit moment; nous n'avons pas eu ce bonheur; nous lui trouvons trop de talent. »

Ce n'est pas une critique dramatique, c'est une cérémonie du sacre.

A dix-neuf ans, Madeleine Brohan jouait Célimène pour la première fois. Après cette audacieuse tentative, on la nomma sociétaire. Ce rôle de Célimène, que l'enfant abordait avec tant de crânerie, et non sans succès, la femme se l'est depuis merveilleusement assimilé. Ses progrès dans son art ont été continus, incessants, éclatants. Quand on envisage la belle carrière de la comédienne, on ne voit, à vrai dire, qu'un reproche à lui

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adresser. De i8f 6 à i8f8. M"* Madeleine Brohan nous a quittés pour aller en Russie. Elle est revenue heureusement, après cette courte escapade, et est toujours restée, depuis, fidèle à la scène, qui est la vraie, la seule patrie des talents comme le sien.

Quand nous parcourons des yeux le tableau de Geffroy, chacune des figures que nous y découvrons nous rappelle tout un monde de souvenirs, de visions charmantes aperçues dans la Hambée de la rampe. Si nous ne résistions à noire entraînement, nous voudrions taire revivre dans ce livre toutes les joies franches, toutes les émotions saines, que nous devons aux inimitables artistes représentés par le peintre. Forcé de ne pas trop nous étendre, nous cherchons, dans toutes ces évocations, le trait saillant pour le donner seul, négligeant, bien malgré nous, mille détails exquis. Nous sommes amené insensiblement, en resserrant nos esquisses, à ne plus voir la multiplicité des rôles, mais le caractère distinctifdc chaque artiste.

Ainsi Delaunay n'est plus pour nous, en ce moment, le Fortunio touchant du Chandelier; le Dorante coquet; le Léandre, tourment des tilles; le Coelio des Caprices de Marianne \ le Fantasio rêvé par Alfred de Musset; le Perdican de On ne badine pas. avec l'amour. Il est tout cela et mieux que tout cela. Il est l'amant de vingt ans, fils des portes, qui conte ses secrets aux étoiles, qui murmure les paroles émues, Sésames des cœurs virginaux; le héros des duos nocturnes, des promenades à deux dans les bois, amoureux de l'àme et du corps, ayant des caresses et des étreintes, des désespérances et des folies, et plus de triomphes que d'attentes.

Sans doute le comédien varie, avec un art infini, ce rôle éternel de la jeunesse souriante, croyante, aimante; mais il nous plaît davantage de voir en lui la haute expression de l'amoureux.

supérieure à toutes les individualités amoureuses. Nous le voyons ce qu'il est : il est la jeunesse.

Près de M. Delaunay, voici M'^^ Figeac et M°"= Victoria Lafontaine. Après avoir passé trop rapidement sur la première scène du monde, ces deux artistes ont suivi des destinées différentes. L'une s'est mariée et a renoncé à l'art dramatique. j^me Victoria Lafontaine n'a heureusement pas abandonné la carrière qu'elle avait choisie, et elle a trouvé sur d'autres théâtres de beaux et grands succès, qui confirment ceux qu'elle avait remportés à la Comédie-Française.

M. Gallois, dans sa biographie contemporaine des artistes du ThéâtrQ-Français, cite une lettre adressée par M°'"= Lafontaine à un écrivain.

« Monsieur,

K Vous me demandez quelques renseignements qui vous permettent de faire ma biographie. Elle a été faite bien des fois à mon insu, et toujours au point de vue du roman ; car ma vie a été si simple qu'elle prête peu à pareil sujet.

« C'est M. Gustave Lemoine, frère de M. Montigny, et sa chère femme Loïsa Puget, qui m'ont fait entrer au Gymnase. J'y suis entrée presque enfant; j'ai été accueillie par M. Montigny et M"* Rose Chéri, avec la plus exquise bonté. Pour leur prouver ma reconnaissance, j'ai beaucoup travaillé. Le ciel m'a bénie comme artiste, et aussi comme femme, puisqu'il m'a fait rencontrer un mari. Voilà ma vie, monsieur; vous voyez qu'elle peut être intéressante pour les miens, mais fort peu pour le public. »

Nous avons tenu à citer cette lettre, parce qu'on y trouve cette grâce honnête, cette naïveté fine, ce cœur franc et droit, qui donnent au talent de M""" Victoria Lafontaine un caractère si profondément sympathique.

C'est le 26 février 1864, que M""' Victoria Valons, mariée

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depuis un an à Lafontaine, a débuté aux Français dans le rôle de Cécile de // ne faut jurer de rien. La belle soirée I La pat' faite actrice ! Et quel triomphe on lui fit I

Nous l'avons applaudie depuis, bien des fois, dans le rôle d'Agnôs de l'École des femmes qui semblait fait pour elle, dans le marquis de l'Œillet blanc, dans Loysa de Gringoire, dans Rosine du Barbier.

En quittant la Comédie- Française, M*" Victoria Lafontaine n^a rien perdu de son talent bien personnel. Elle Ta magnifiquement prouve, dernièrement encore, en jouant, avec une émotion réelle d'honnête femme, le rôle de M"* Georges dans Fromont jeune et Risler aîné.

M. Lafontaine n'est pas loin de sa femme dans le groupement adopté par Geffroy.

M. Lafontaine a eu souvent à lutter contre la mauvaise fortune. Ayant embrassé la carrière dramatique malgré la volonté de ses parents, n'étant pas annoncé par des études au Conservatoire, il a dû passer par les théâtres les plus modestes avant d^arriver aux grandes scènes, dont son talent lui a enfin ouvert les portes.

Accueilli au Gymnase en 1849, Lafontaine se posa rapidement et passa bientôt premier rôle. Il créa le type admirable du colonel dans le Fils de famille, le comte de Diane de Lys, Flaminio. Que sais-je encore ? La Comédie-Française, qui l'avait déjà appelé à elle en 18^4, le décida enfin à venir jouer rue Richelieu. Mais l'artiste ne fit pas un long séjour sur cette scène. Après avoir joué le Cid, en romantique, à l'espagnole, en étudiant le romancero, et en cherchant la belle couleur qui avait séduit Corneille, il alla au Vaudeville interpréter Dalila et le Roman d'un jeune homme pauvre. Il retourna ensuite au Gymnase, où il eut la bonne fortune de créer la Perle noire,

les Pattes de mouches, les Ganaches, le Bout de l'An de l'amour.

Enfin, le 20 octobre 1863, M. Lafontaine et M"'" Victoria Lafontaine entraient ensemble à la Comédie-Française avec le rang de sociétaires. Alvarez du Supplice d'une femme, Louis XI de Gringoire, le colonel de Maître Guérin, furent ses créations principales pendant cette période.

Il ne nous appartient pas de rechercher les motifs qui ont décidé M. et M""* Lafontaine à quitter la Comédie. Le tableau de Geffroy nous conserve le souvenir du passage de ces deux artistes au Théâtre-Français. 11 eût été vraiment regrettable que le portrait du comédien, qui a si bien rendu le personnage de Mazarin dans la Jeunesse de Louis XIV à l'Odéon^ ne figurât pas dans le musée.

Saluons au passage M""* Arnould-Plessy, toujours belle, et à l'apogée de ce talent, dont la dernière manifestation a été la création d'Agrippine dans Britannicus. Arrêtons-nous devant le portrait de M"° Favart.

M"* Favart, qui s'appelle en réalité Marie B***, a pris le nom sous lequel elle s'est fait connaître, en entrant au Conservatoire. Elle en avait le droit, étant nièce du grand Favart. A ce droit de naissance, elle a ajouté depuis le droit de conquête.

Nous avons dit que M"^ Favart avait fait ses études dramatiques au Conservatoire; elle y remporta un prix qui facilita son entrée à la Comédie-Française. Tour à tour héroïne persécutée des drames, et souriante jeune fille de la comédie, elle fut la jeune première avec toutes ses métamorphoses.

Ce qui plut tout d'abord dans la jeune artiste, ce qui séduisit le public, ce fut ce je ne sais quoi qui charme dans un bouton de fleur, la promesse de la rose, le pressentiment de la femme. En la voyant si jolie, si distinguée, si intelligente, si

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excellente dans son jeu et dan» »a diction, on tut auioriM; a voir en elle l'une des gloires futures du th<;àtrc. On prédit à ce Chérubin — ce fui son premier beau rôle — une brillante fortune. Mais l'inconstant Chérubin abandonna un moment les Français pour les Variétés. La fugue ne se prolongea pas heureuse» ment. M"» Favart revint à la Comédie, plus maltresse d'ellemême, avec un talent déjà milr pour les grands succès, et elle ne tarda pas îi conquérir l'autorité qui est la consécration du mérite.

La liste est longue de ses créations, t Mille et trois », dit Leporcllo citant les conquêtes de Don Juan. La liste des rôles, et par conséquent des victoires de M"' Favart, doit atteindre un chiffre semblable. Nous n'entreprendrons pas de les désigner tous. Pourtant nous rappellerons qu'elle a animé successivement ces sympathiques héroïnes du répertoire moderne qui se nomment : Lelia de Sullivan, Agathe de la Camaraderie, Christine de Bertrand et Ratony Stéphane du Chef-d'œuvre inconnu, Hélène de M"* de la Seiglière, Fernande du Fils de Gibqyer, Mathilde du Supplice d'une Femme , Gabrielle, la Princesse de Fantasioy Antoniade Galilée. A la fois chaste et passionnée, coquette avec des réserves délicieuses, tendre, abandonnée, mais sachant se reprendre, ayant les extrêmes audaces et les extrêmes timidités de la femme complète , en qui le cœur et Tàme luttent sans cesse, câline parfois^ suprêmement dédaigneuse à l'occasion, M"' Favart a su mettre dans son talent tous les contrastes humains. Il est un rôle entre tous dans lequel elle se surpassa, c'est celui de Doiia Sol d'Hernani. Avec quel art parfait, quel sentiment profond elle a fait vivre cette admirable création de notre plus grand poëte dramatique !

Le tableau de Geffroy est riche en célébrités artistiques. Près de l'actrice puissante, dont nous venons de parler, apparaît une

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comédienne accomplie , qui dissimule sous les cheveux gris et les rides de M"* Pernelle un visage jeune encore.

M"^ Jouassain^ élève de Samson, a débuté le 1 7 décembre iS=ji à la Comédie-Française. Un mois après, jour pour jour, bien qu'elle n'eût pas vingt ans, elle abordait l'emploi des duègnes, qu'elle a héroïquement conservé, et dans lequel elle est restée inimitable. Son succès immense tient peut-être précisément à cela. Le plus souvent, c'est après avoir suivi la filière de l'âge, après avoir été ingénue, jeune première, grande coquette et mère noble que les comédiennes consentent à jouer les vieilles femmes. Encore ne s'y résolvent-elles qu'avec la plus grande peine, presque contraintes. Elles apportent donc dans cet emploi un mécontentement intime, quelquefois de la haine pour le personnage qu'elles sont appelées à rendre. M"^ Jouassain, au contraire, a couru à la vieillesse factice avec l'entrain et la gaieté d'une jeune fille. Cela a été un plaisir pour elle de cacher sa personnalité enjouée, souriante, sous la dentelle des bonnes vieilles. Elle a éprouvé une plus grande satisfaction d'artiste, en se transformant plus complètement pour la scène. La belle affaire vraiment de jouer les ingénues quand on a dix-huit ans, et les coquettes quand on en a trente. Il y a bien plus d'art à représenter des septuagénaires, quand on a naturellement les joues roses et l'œil pétillant.

Toutes ces raisons font que les vieilles, interprétées par M"* Jouassain, sont exquises. Est-il rien de plus charmant qu'une vieille, qui a le cœur et l'esprit jeunes ?

Argante, M™^ Pernelle, Marceline, Céphise, nous vous admirons également sous vos aspects divers , et vous aussi, marquise entêtée, si tenace aux préjugés, qui vous étonnez qu'un ingénieur épouse, par droit de conquête, votre héritière à trois quartiers.

II ya, dans le répertoire de Molittt, un roic I lesgrandf

artistes ambitionnent et qu'ils comprennent u>.. ctnroeni,

c'est celui de Tartuffe. Cela tient peut-être à ce que l'hypocrisie a toutes les faces et s'adapte à toutes les positions et A tous les caractères. On a souvent vu jouer ce rôle et de bien des façons; mais, quand on relit le chef-d'œuvre du maître, le type qui revient à la mémoire avec le plus de ténacité est celui qui a été créé par Leroux et qui est resté plus près du texte qu'aucun autre.

Paul Leroux, élève du Conservatoire, deux fois lauréat, est entré à la Comédie-Française en juin 1841 ; il est devenu sociétaire en 184^.

Très-soigneux, plein de zèle, ne négligeant jamais l'étude, cherchant le bien, trouvant le mieux, élégant, bel homme, cet artiste a rendu de grands services à la Comédie. On cite, parmi ses meilleurs rôles, le Joueur de Regnard, Dorante du Jeu de l'amour et du hasard. César du Mari à la campagne. Saint- Hérion des Demoiselles de Saint-Cyr, l'abbé d'Adrienne Lecouvreur, Hoche du Lion amoureux.

Celui, dont nous avons à parler maintenant, est un maître. En récoutant, en le regardant, on comprend combien l'art du comédien est au fond le même que l'art du peintre, que l'art du romancier, que l'art de l'auteur dramatique. Le grand art — sous quelque forme qu'il se présente — procède toujours de l'observation serrée, complète, générale de la nature. L'acteur, le peintre, le romancier ne peuvent faire des créations, qui soient des chefs-d'œuvre, qu'à force de regarder, d'étudier, d'analyser les caractères humains.

Got ne doit pas penser autrement. Tous les personnages qu'il a créés crient la nature. Ils sont vivants, bien vivants, bâtis de toutes pièces, parfaits d'exécution et d'équilibre. Nous nous

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sommes souvent demandé si Got n'était pas le meilleur portraitiste de ce temps.

N'est-ce pas un portrait remarquable que celui de l'abbé dans Il ne faut Jurer de rien} Mais, dira-t-on peut-être, ce portrait avait été esquissé par Alfred de Musset; Got n'a fait que Fachever. Relisez le texte et allez voir jouer le proverbe. Vous comprendrez alors tout ce que le comédien a ajouté à l'œuvre du poète, le travail de poëte qu'il a fait lui-même pour composer l'inoubliable figure de bon vicaire reçu au château , courant après les pelotons de fil, tirant son mouchoir à carreaux , assurant ses lunettes, réfléchissant longuement, la main sur le couvercle de sa tabatière, bousculé, grondé, désorienté, scandalisé par les caprices d'une petite fille de seize ans.

Et Monsieur Poirier} Quelle création ! Daumier et Henry Monnier n'auraient pas mieux compris, mieux vu le bourgeois enrichi, ambitieux, poursuivant son rêve de gloire et d'honneurs par tous les moyens, étayant sa fortune d'hier et son crédit naissant sur la vieille noblesse de son gendre, ayant dans ses plus folles prodigalités des avarices et des calculs de parvenu.

Je pourrais, à l'appui de ma thèse, citer tous les rôles de ce grand comédien : son Sganarelle du Médecin malgré lui, son Baudrille dans le Cœur et la Dot, son Figaro, son Petit- Jean des Plaideurs, son Monsieur de Pourceaugnac , son Jean de Bertrand et Raton, son Lambert du Voyage à Dieppe, son Duc Job, son Maître Guérin, son Lagarde de la Contagion j son banquier de Jean de Thommeray, son vieux Rabbin de l'Ami Frit:^, autant d'œuvres d'art signées : Got.

Car il a une signature, ou pour être plus exact, un cachet d'originalité personnelle qu'il imprime à toutes ses créations. C'est un certain air, une façon d'être qui est à lui, un geste imprévu, un jeu de physionomie, quelque chose qui vient tout à coup, que l'on n'attendait pas, et qui est juste; une nuance de

la plus grande finesse succédant à un effet de ptstion ou d>mportement; une verve extraordinaire, un calme parfait, une inspiration subite, un accent venant du coeur ou de la tête, une souplesse de moyens et une originalité surprenantes, un profond sentiment du comique vrai, un immense amour de son art. M. Got a été, du reste, amené aux Français par une vocation bien dessinée. Élève du lycée Charlemagne, lauréat au concours général, licencié en droit, il a voulu entrer au Conservatoire, où il a remporté, en 1841, un deuxième prix, et, en 1842, un premier prix de comédie. Deux ans après, il débutait au Théâtre- Français, et, si sa nomination au titre de sociétaire ne date que de l'année i8fo, c'est que le jeune comédien dut aller passer quelques années à Nantes pour remplir des engagements antérieurs.

M"* Nathalie (Nathalie Martel), que Geffroy a peinte dans le rayonnement de sa beauté , n'est pas venue tout d'abord frapper à la Comédie-Française. Elle a débuté à seize ans aux Folies- Dramatiques dans la Fille de l'air. Elle était si jolie, elle jouait avec un tel talent, que tout Paris voulut aller la voir et l'entendre, et ce fut bientôt, entre les directeurs de théâtres, une lutte à qui l'engagerait aux plus belles conditions. M"* Nathalie donna la préférence au Gymnase, où l'attirait le répertoire de Scribe et de Bayard. Elle remplaça deux excellentes comédiennes : M"' Léontine Volnys et M"» Allan-Despréaux, et se fit applaudir frénétiquement dans cinquante-deux grands rôles.

On la retrouve un moment au Palais-Royal, puis au Vaudeville, où M. Lockroy l'avait appelée, et où il lui donna notamment à jouer le principal rôle dans le Dernier Amour de M. Léon Gaillard.

La pièce de M. Léon Guillard, vraie comédie de caractère, élevée de style et de pensées, fournit à M"* Nathalie l'occasion

de montrer toute la distinction de son talent. Le soir de la première, un célèbre critique dit en l'entendant : — Nous sommes à la Comédie-Française.

Les membres du comité du Théâtre-Français, devant un succès aussi complet et d'aussi bon aloi, s'empressèrent d'offrir à la jeune artiste un brillant engagement.

M"® Nathalie se trouva vraiment à sa place dans la maison de Molière. Elle aborda l'ancien répertoire et s'y fit remarquer. Philaminte, M™* Jourdain, Bélise comptent parmi ses meilleurs rôles. Sociétaire depuis le i" janvier 18^2 , l'excellente artiste a surtout contribué au succès des pièces nouvelles. La Camaraderie, Marion Delorme, Une Chaîne, Hernani, Gabrielle, le Joueur de flûte, M"^de la Seiglière, le Fils de Giboyer, Maître Guérin, les Projets de ma Tante, le Duc Job, le Testament de César, Bataille de Dames, Il ne faut jurer de rien, l'Aventurière, le Verre d'eau, Ladjr Tartuffe, le Péril en la demeure, la Joie fait peur. Par droit de conquête lui doivent une bonne part de leur réputation.

Le tableau du foyer de la Comédie-Française, en 1864, comprend encore cinq personnages : MM. Monrose, Régnier, Talbot, Provost et M"* Bonval.

Nous avons déjà dit , à propos du précédent tableau de Geffroy, tout ce que nous pensions de ces grands comédiens qui s'appellent Monrose, Régnier et Provost.

M. Talbot, qui s'appelle Montalant, et qui est le gendre de Gefîroy, est entré à la Comédie-Française en 1856, après avoir fait ses preuves à l'Odéon dans plus de soixante rôles. Il avait débuté comme premier rôle tragique; mais il renonça à cet emploi pour prendre celui des financiers, où il réussit pleinement. M. Talbot a remplacé Provost dans l'ancien répertoire; il excelle à représenter les barbons ridés , courbés, dans le cœur

desquels couve encore la passion, que le pocic s est plu â nuiiic en scène pour montrer sans doute que le cœur est le mcniL a tous les âges.

Parmi les vieillards de Moliùre, il en est deux qui sont admirables en tous points, deux vieillards qu'un génie seul pouvait peindre : Arnolphe et Harpagon. Nous avons vu souvent M. Talbot jouer ces rôles et nous l'y avons toujours trouvé excellent.

Le marquis dans Par droit de conquête, et le Bonhomme Jadis sont aussi deux interprétations que nous nous reprocherions de passer sous silence.

Pour terminer le défilé, voici une piquante soubrette, au nez fin, aux yeux vifs, à la tournure agaçante. Les mains dans les poches de son tablier, elle sourit spirituellement à pleines dents. Méfiez-vous : Dorine est prompte à la riposte ; si vous l'attaquiez, de sa voix franche, sonore, bien timbrée, elle vous accablerait d^un de ces mots à l'emporte-pièce , dont Marivaux et Molière lui ont rempli l'esprit.

Cette soubrette si soubrette, c'est M"* Clarisse Bonval, que le

Théâtre-Français reçut deux fois, la première en 184J, et la

seconde en 1847. Cette fois son admission fut définitive et la

conduisit .cinq ans après au sociétariat.

• Avant de quitter le foyer des artistes, nous regardons encore les

deux toiles de Gelfroy, et nous songeons aux heures rieuses ou émues que nous devons aux grands artistes qui y sont représentés. En pensant à ces moments délicieux, pendant lesquels ils nous ont tenus sous le charme de leur talent, nous trouvons que les bravos passés sont de minces témoignages de reconnaissance, et nous sentons le besoin de leur dire à tous un bon et franc : Merci.

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