DANS LA SALLE DU COMITE
Un grand tableau avec son cadre doré, représentant M'i* Dumesnil (par Nonottc, 1754).
Et c'est tout.
Le catalogue de 181 ^ ne mentionne que ces douze portraits. Il ne parle pas de celui de M"" Duclos, qui, cependant, valait bien l'honneur de Tinventaire.
La sculpture — dont nous n'avons pas encore parlé — fournit plus de numéros que la peinture à l'état de 181 f.
On sait déjà que l'idée première du musée de la (Comédie appartenait à un sculpteur, à Caffieri, qui contribua puissamment à la formation de la collection artistique du théâtre. Si au début le marbre a la prédominance sur la toile, c'est à l'influence de Caffieri, naturellement plus puissante auprès des sculpteurs que des peintres, qu'il faut attribuer cet état de choses.
Cet artiste si généreux, si dévoué aux intérêts du théâtre, mérite bien quelques lignes de biographie dans cette étude.
Jean-Jacques Caffieri descendait d'une famille d'artistes italiens. Son grand-père, Philippe Caffieri , né à Rome en 16)4, avait été appelé à Paris par Mazarin en 1660. 11 est question de lui, en ces termes, dans les quatrains de l'abbé de Marolles, sur ceux qui font Jîorir les Beaux arts dans l'hostel des manufactures royales aux Gobelins :
Pour la sculpture en bois, là, tous venus de Rome, D'entre les bons sculpteurs, Philippe Caffieri, Et du m£me pays, Dominique Cassi Que partout en leur art justement on renomme.
Deux des fils de Philippe Caffieri, Charles et Jacques, manièrent aussi le ciseau.
Jacques eut en 1723 un fils^ nommé Jean-Jacques^ qui suivit les leçons de Lemoyne, obtint à vingt-cinq ans le grand prix de sculpture^ fut reçu à l'Académie en 1 7 J 9, et nommé professeur en 1773.
Les relations de Jean-Jacques Caffieri avec la Comédie remontent précisément à cette dernière date.
Piron venait de mourir. Le sculpteur eut l'idée de faire le buste de cet auteur pour le Théâtre-Français. Il chargea son ami de Belloy de s'entendre à ce sujet avec les comédiens.
Les négociations se firent par correspondance :
« Mon cher Mole*,
« Caffieri offre aux comédiens d'exécuter le buste en marbre de Piron, à la seule condition de ses entrées en tout temps pendant sa vie.
« De Belloy. »
La Comédie accepta cette offre et proposa de passer un acte « par lequel elle aura reçu un abonnement à vie dont l'argent sera employé à payer le buste. Ceci pour obvier à la pente trop naturelle qu'a la Comédie d'accorder des entrées » .
Le buste de Piron, commandé en 1773, ne fut achevé et placé au foyer que deux ans après. Caffieri, pour cimenter ses bonnes relations avec les comédiens, leur avait offert gratuitement— dès 1773 — les deux admirables bustes en terre cuite que l'on voit encore dans la salle du comité.
La date de ce cadeau est connue grâce à une petite note que le sculpteur écrivit plus tard dans un moment de mécontente-
' Lettre autographe conservée aux archives de la Comédie-Française.
ment, et que l'on conserve prtîcicuscmcnt aux archives. En voici un extrait :
• M. Cafllcri, nnimc du même zèle d'enrichir la Comédie-Française des portraits de ses illustres auteurs, a donne, en 1773, à MM. les comddicns du roi les deux bustes en terre cuite de Philippe Quinault et de Jean de La ^'ontaine.
i M. Cafficri observe qu'il vend ordinairement chacun de ses bustes en terre cuite vingt-cinq If)uis. t
En 1777, le musée s'enrichit d'un nouveau buste en marbre, celui de Pierre Corneille par Caflfieri.
On voit que Caffieri a beaucoup fait pour la collection artistique du Théâtre-Français. L'idée de sa formation est de lui; et les quatre premiers bustes qui y ont figuré portent sa signature. Caffieri a fait plus encore que de mettre son talent au service des comédiens, il leur a indiqué une combinaison qui devait être fructueuse. Il les a engagés a échanger des entrées permanentes contre des œuvres d'art.
Une lettre inédite de Caffieri , datée du 27 avril 1789, nous éclaire sur ce point :
< Après que j'eus offert à la Comédie le buste de Piron pour mes entrées, et que la Comédie eut manifeste le désir d'en avoir d'autres aux mômes conditions, plusieurs personnes s'adressèrent à moi comme Uyant été le premier qui avoit songé à ce moyen d'honorer la mémoire des auteurs célèbres qui ont illustré votre théâtre. J'ai fait, avec votre agrément, ceux qu'on m'a demandés. 1
D'autres artistes, ayant eu connaissance du système d'échange proposé par Caffieri et accepté par la Comédie, vinrent offrir leurs services à la Compagnie dans les mêmes conditions.
Houdon demanda, en mars 1778, à faire le buste de Voltaire en échange d'une entrée pour un sieur Dczède, qui avait offert de payer au sculpteur la valeur de cet ouvrage.
Pajou écrivit de son atelier du vieux Louvre cette lettre datée du 22 octobre 1779 :
« Tout le monde sçait combien votre Compagnie désire rassembler sous ses yeux et sous le regard du publique [sic] les bustes des grands hommes qui ont illustré la scène française , dont elle représente tous les jours les chefs-d'œuvre. »
En réponse à son billet, Pajou reçut la commande du buste de Dufresny.
Foucou consent à faire le buste de Dancourt en échange d'une entrée. Boizot et Moret traitent aux mêmes conditions pour les bustes de Racine et de Regnard. L'élan est donné. Il ne se passera plus d'année sans que le foyer des artistes ne reçoive quelque précieux ouvrage de sculpture.
Des dons généreux viennent aussi faciliter l'accroissement du Musée. Sedaine abandonne ses droits sur la Gageure imprévue pour doter la Comédie d'un buste de Molière.
Alfred de Vigny raconte ainsi cet acte de générosité :
« Vous connaissez ces bustes de marbre qui forment une double haie si solennelle et si mélancolique dans le foyer public de la Comédie-Française... Arrêtez-vous devant celui de Molière, qui a les yeux si beaux, le sourire si fin, et le col si gracieusement tourné sur l'épaule ; jetez aussi un regard sur celui de Dufresny , et sachez que c'est à ce bon Sedaine que vous les devez tous les deux ; oui , à Sedaine et à la Gageure imprévue, car il abandonna tout ce qu'elle rapporterait pour faire, dit-il dans son enthousiasme, « le buste en marbre du premier auteur comique de l'univers, et « peut-être du seul philosophe du siècle de Louis XIV. » Je dois ajouter, en toute confidence, que Dufresny fut sculpté par-dessus le marché , parce qu'il se trouvait plus d'argent qu'il n'en fallait pour le buste de Molière ^ »
' Rçvuedes Deux-Mondes, i5 janvier 1841.
Nous laissons à Alfred de Vigny la responsabilité de cette anecdote, n'ayant trouvé jusqu'ici aucun document qui la confirme.
Presque au même moment où Scdaine agissait avec tant de générosité, la Comédie obtenait la cession du morceau capital de son musée, du marbre inimitable qui fait la gloire de son foyer public actuel, en un mot, de la statue de Voltaire par Houdon.
La propriété de cette statue ayant été disputée à la Comédie par la Nation en l'an III, les artistes écrivirent au ministre de l'Intérieur la lettre suivante, qui fait connaître comment et dans quelles conditions ce marbre admirable leur fut donné. La copie que nous donnons a été faite sur le brouillon de la lettre originale conserve aux archives du théûtre :