LES ARCHIVES
|\NS aucun pays du monde on ne trouvera une collection de documents sur Van dramatique plus complète, plus précieuse, plus variée, que celle de la Comédie-Française.
Tout ce qui peut intéresser l'histoire du théâtre: représentations quotidiennes ordinaires et extraordinaires, recettes de chaque jour, partage des bénéfices, incidents, déplacements, fusions de troupes, rivalités d'artistes, a été noté avec un soin Knipuleux depuis 1659 jusqu'à nos jours. La Grange a commencé ce gigantesque travail, qui a été poursuivi par La Thorilliire et ses successeurs. Aux indications primitives on a ajouté, depuis, la distribution des rôles, les répétitions; les séances des comités, les décisions de l'administration. Dcsire-t-on d'autres renseignements? Il suiht de fouiller dans les cartons qui contiennent les manuscrits des pièces représentées depuis le dix-huitième siècle, les correspondances entre la G^médie et les auteurs, la presse, les ministres et les personnages, les procès-verbaux des comités, les affiches, les gravures de modes, les modèles d'ameublement, les mises en scène, les maquettes des décors.
Nous n'avons pas la prétention de compulser tous ces manuscrits; nous allons seulement feuilleter au hasard quelquesuns des documents les plus rares et les plus intéressants.
icg LE MUSÉE
Commençons par le registre original de La Grange, le contemporain et l'ami de Molière. Sur sa couverture de parchemin jauni, le secrétaire de la compagnie a écrit ce titre : Extrait des recettes et des affaires de la Comédie depuis Pasques de l'année i65g, appartenaîit au sieur de La Grange, l'un des comédiens du Roy.
La Grange a noté sur son journal tout ce qui concernait la Comédie, depuis les faits les plus importants jusqu'aux plus petits détails, depuis les cadeaux du roi jusqu'aux comptes des moucheurs de chandelles. Son manuscrit va jusqu'en i68j. De i6j9 à 1673, il constitue la seule base sérieuse sur laquelle on puisse s'appuyer pour écrire la biographie de Mohére et pour suivre la fortune du Théâtre-Français à cette belle époque de son histoire. A partir de 1673 seulement, il peut être contrôlé et complété par le registre de La Thorillière.
Pendant longtemps l'administration de la Comédie a cru devoir refuser la communication de ces documents. Heureusement, une pratique plus libérale a prévalu depuis. Non-seulement des érudits ont obtenu l'autorisation de consulter le registre de La Grange; mais^ en 1876, M. Emile Perrin a autorisé M. Edouard Thierry à le publier in extenso. M. Edouard Thierry, plus que personnne capable d'entreprendre et de mener à bonne fin ce travail d^artiste et d'érudit, a écrit une préface considérable, qui commente dans tous ses détails le journal du comédien.
Jusqu'en 1680, les registres tenus par les semainiers et les régisseurs de la Comédie sont reliés en parchemin; de 1680 à 1793, ils ont une couverture verte. Enfin, depuis le mois de mai 1799, ils sont rouges. Le registre de 1688 commence par ces mots :
« Au nom de Dieu et de la Sainte- Vierge. . . »
Abandonnons maintenant les livres pour les canons. On évalue à plus lie cent millclc nombre des autographesd*iCteurs,d*auieurs et de personnages conservés au Thédtre-Fran^aii. M. Léon Guil* lard, l'excellent archiviste de la G>méiiic, découvrait chaque jour, parmi les liasses de papiers dédaignées précédemment, de* pièces importantes. M. Georges Mondain-Monval en trouve d'autres aujourd'hui et les sauve de Toubli. Il n'y a pas encocv bien longtemps qu'on a mis en lumière celles que nous traotcrivons ici :
• Nous remettons ù la Compagnie nos micrvu et tout le rcuentimcnt que nous pouvons avoir lun contre lautre, au sujet du démcftlé arrivé entre nous dans Lasscmhice de ce matin, et promettons d'exc'cutcr ce que la Compagnie trouvera à propos pour nous accomoder et entretenir paix et amitié antre nous.
t Fait ce 26* jour de décembre mil six cent quatre-vingt-dix.
« Poisson. Raisim.
« La Compagnie, après avoir examiné toutes les circonstances du démeslé arrivé ce matin dans l'assemblée entre M. Raisin cl M. Poisson, a jugé à propos de le terminer comme il suit : c'est assavoir que ces deux messieurs seront amenez dans la grande salie dassemblce chacun par une porte différente ou estant en présence L'un de L'autre, Monsieur de La Grange leur prononcera ces parolles en présence de la compagnie : Messieurs, nous avons examiné tout ce qui s'est dit et passé dans vostre démeslé jusques aux moindres circonstances. Nous avons jugé h propos de n'en point rappeler icy le détail, persuadés que nous sommes qu'il est plus avantageux pour l'un et lautre d'ensevelir de pareils démesiés dans un oubly perpétuel. Vous avez remis vos intérêts entre nos mains. Nous vous disons comm' arbitres d'oublier pour toujours tout ce qui s'est passé, et nous vous prions comme camarades de vous rendre réciproquement votre estime, vous assurant que la compagnie gardera le souvenir de la déférence que vous avez eue pour Elle. Il ne nous reste plus, messieurs, qu'à vous dire en arbitres
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de vous embrasser en notre pre'sence pour confirmer l'accomode-
ment.
« De la Grange, Le Comte, Delathorillière, Guérin-
Champmeslé, De Roséus, Beauval, Desmare, Du
Périer. »
Ce respect de Poisson et de Raisin pour la compagnie et cette décision des arbitres, si pleine de dignité et de camaraderie, font le plus grand honneur à la Comédie. Pourquoi n'en a-t-il pas toujours été ainsi ? Pourquoi les démêlés n'ont-ils pas toujours été soumis à un tribunal d'honneur ? On aurait évité ainsi les scènes regrettables auxquelles ont donné lieu les rivalités de Mole et de Préville, de Dugazon et de Dazincourt, de Lafond et de Talma, de M""** Clairon et Dumesnil, Georges et Duchesnois, Sàinval et Raucourt, Aubert et Adrienne Lecouvreur.
Les autographes relatifs à ces luttes intestines abondent dans les archives. Ne tirons pas de l'oubli ces mauvais souvenirs. Nous aimons mieux copier une délibération prise le 22 août 1791 :
« La Come'die-Française assemblée, instruite par M. Collind'Harleville qu'il existe dans la maison qu'il habite une petite fille de Pierre Corneille, dont la fortune est excessivement médiocre, a arrête', à la majorité des voix, de supplier ladite Jeanne-Marie Corneille, descendante de cet illustre auteur, d'accepter de la société des comédiens françois ordinaires du roi une pension viagère de trois cents livres, comme un faible hommage de reconnaissance et de respect rendu à la mémoire de ce grand homme.
« MoLÉ, Fleury, Contât, Lachassaigne, Devienne, Masson, Dunant, Raucourt, Florence, Dazincourt, MoLY, Larochelle, Petit. »
Le hasard nous fait rencontrer une lettre, datée de 1730 et adressée par le bâtonnier de l'ordre des avocats aux comédiens
DE LA COMÉDIE-FRANCAISK. l6l
ordinaires du roi. Ne croyez pas qu'il s'agisse de quelque proco entre le théâtre et le barreau. Bien au contraire. Les comédiens craignant de déplaire à l'ordre des avocau en reprenant Maître Patelin, avaient préalablement pris l'avis du conseil. Voici ce qui leur fut répondu :
M Messieurs,
t J'ai communique nu conseil de l'ordre des avocats la lettre qua vous m'avez fait l'honneur de m'adrcsscr.
u Le conseil, tout en vous remerciant de la délicate démarche que vous avez bien voulu taire, me charge de vous auurcr que l'ordre tout entier verra sans déplaisir la reprise de la comédie de l'avocat Patelin.
• L'essence de la comédie, comme les Grecs et les Romains l'entendaient du moins, est de corriger les mœurs publiques et de châtier les méchantes actions. La pièce que vous prétendez remettre au répertoire est bien capable d'atteindre ce double but.
t Je profite personnellement, messieurs, de cette occasion pour vous assurer de toute la sincérité de mes salutations.
• Le bâtonnier, « Ploust-Anckand. •
La Comédie possède la plupart des papiers de Beaumarchais, achetés à Londres, il y a environ vingt ans. Les manuscrits du Barbier de Sévi lie et du Mariage de Figaro, et la correspondance de Beaumarchais avec les comédiens se trouvent aussi aux archives. Ces documents ont été utilisés par M. F. de Marescot pour son excellente édition de Beaumarchais.
C'est à Beaumarchais, ne Poublions pas, que les auteurs dramatiques doivent de bénéficier de la propriété de leurs œuvres. C'est lui qui, le premier, a ose attaquer le privilège des théâtres, qui devenaient maîtres des pièces tombées dans les régies, c'est-ù dire dont la recette était descendue au-dessous d'un minimum établi.
Au moment où Beaumarchais réclamait le compte de ce qui
lui était dû, après trente-deux représentations du Barbier de Séville, il eut avec l'un des comédiens la conversation suivante, qui donnera une idée des habitudes d'alors.
« L'un d'eux me demanda, dit Beaumarchais, si mon intention était de donner ma pièce à la Comédie ou d'en exiger le droit d'auteur. Je répondis en riant comme Sganarelle : — Je la donnerai si je veux la donner, et je ne la donnerai pas si je ne veux pas la donner. — Un des premiers acteurs insiste et me dit : — Si vous ne la donnez pas, monsieur, au moins dites-nous combien de fois vous désirez qu'on la joue à votre profit, après quoi elle nous appartiendra. — Quelle nécessité, messieurs, qu'elle vous appartienne ? — Beaucoup de messieurs les auteurs font cet arrangement avec nous. Ils s'en trouvent très-bien, car s'ils ne partagent plus dans le produit de leur ouvrage, au moins ont-ils le plaisir de le voir représenter plus souvent. La Comédie répond toujours aux procédés qu'on a pour elle. »
On comprend qu'ayant à subir de pareils procédés, sinon de plus détestables, Corneille ait pu dire : « Je suis saoul de gloire et affamé d'argent. »
Aujourd'hui Corneille serait millionnaire.
Une des lettres les plus curieuses de Beaumarchais aux comédiens contient ce passage :
«... Il a été réglé entre nous que l'on retirerait le Mariage de Figaro lorsqu'il tomberait à mille écus. J'apprends qu'il est tombé, vendredi, à beaucoup moins. Quelle qu'en soit la raison, je vous
supplie de vouloir bien fermer notre boutique Quand une pièce
devient un bouche-trou, le public cesse d'en faire cas. »
Cette lettre fut écrite en 178).
Laissons maintenant les papiers de Beaumarchais et cherchons dans les cartons de 1789.
Pendant le mois de décembre de cette année, une grande ques-
Ul. LA COM^:f>IK-KHAVr\mF. lOj
tion fut discut(îc à rAsscmbléc nationale : U question de Mvoir si les comédiens seraient admis, comme tous les autres citoyens, à faire partie du la grande famille française, en bénéficiant des avantages civils et politiques attaches h cette qualité.
Mirabeau, Uœdcrer, le comte de Clermont-Tonncrre prirent en main les intérêts des artistes, trop longtemps tenus en dehors de la loi. Mais ils rencontrèrent une opposition sérieuse. C'est alors que la Comédie adressa au président de rA&iemblcc U lettre suivante :
i .1 M. le président Desmeuniers.
« Monseigneur,
( Les comédiens ordinaires du Roi, MvcujMîii n. iii(..iiii. uv la Nation, organes et dcpositaircs des chefs-d'œuvre dramatiques qui sont rorncmcnt et l'honneur de la socnc française, osent vous supplier de vouloir bien calmer leurs inquiétudes.
c Instruits par la voix publique qu'il a été élevé, par quelques opinions prononcées dans l'Asscmblce nationale, des doutes sur la légitimité de leur état, ils vous supplient, monseigneur, de vouloir bien les instruire si l'Assemblée a décrété quelque chose sur cet objet, et si elle a déclaré leur état incompatible avec l'admission aux emplois et à la participation aux droits de citoyen. Des hommes honnêtes peuvent braver un préjugé que la loi désavoue; mais personne ne peut braver un décret ni même le silence de l'Assemblée nationale sur son état.
« Les comédiens français, dont vous avez daigné agréer Thommage et le don patriotique, vous réitèrent, monseigneur, et à l'auguste Assemblée, le vœu le plus formel de n'employer leurs talents que d'une manière digne de citoyens français, et ils s'estimeraient heureux si la législation, réformant les abus qui peuvent s'être glissés sur le théâtre, daignait se saisir d'un instrument d'influence sur les mœurs et sur l'opinion publique.
« Nous sommes, etc.
• Les Comédiens ordinaires du roi.
« Dazincouht, secrétaire. »
Le croirait-on , cette lettre faisant appel à un sentiment de justice, cette lettre si noble et si digne, fournit à l'abbé Maury l'occasion de dire : « Il est de la dernière indécence que des comédiens se donnent la licence d'ouvrir une correspondance directe avec l'Assemblée. » Cette sortie inqualifiable lui valut un rappel à l'ordre formel et bien mérité.
Le lendemain, l'Assemblée décréta : « Il ne pourra être opposé à l'éligibilité d'aucun citoyen d'autres motifs d'exclusion que ceux qui résultent des décrets constitutionnels. »
Mais nous nous apercevons qu'en fouillant dans ces archives inépuisables nous nous laisserions aller à débattre toutes les questions qui intéressent la Comédie, les acteurs, les auteurs et la littérature dramatique. Arrêtons-nous, quoique la tentation soit forte. Notre but restreint est rempli si les quelques extraits qui précèdent ont pu donner une idée de l'importance des documents conservés au Théâtre-Français.
Les érudits et les chercheurs connaissent bien, du reste, cette source précieuse de renseignements. Il ne se passe pas de jour sans que l'archiviste de la Comédie ait à communiquer quelque pièce pour des travaux historiques ou artistiques en préparation. Nous avons fait, nous-méme, de fréquentes recherches dans les cartons des archives. C'est à l'extrême obligeance du regretté M. Guillard et de M. Mondain-Monval, que nous devons la communication de toutes les pièces inédites que nous avons citées dans le courant de cet ouvrage. Nous sommes heureux de leur en témoigner ici toute notre reconnaissance.
DE LA C0M^:DIE- FRANÇAISE. l6f