DES « MOTS QLI RESTENT » XIX
à jamais. — Comme par plaisir et pour se jouer de la postérité, la voix publique invente des mots sublimes pour les prêter, de leur vivant môme et sous leurs yeux, à des personnages qui, tout confus, s'en excusent de leur mieux comme ne méritant pas tant de gloire et ne pouvant porter si haute renommée. N'importe, on n'admet point leurs réclamations ; qu'ils les crient, qu'ils les écrivent, qu'ils les publient, qu'ils les signent, on ne veut pas les écouter ; leurs paroles sont sculptées dans le bronze, les pauvres gens demeurent historiques et sublimes malgré eux. Et je ne vois pas que tout cela se soit fait seulement dans les âges de har])arie. cela se passe à présent encore, et chaque jour accommode l'Histoire de la veille au gré de l'opinion générale, muse tyrannique et capricieuse qui conserve l'ensemble et se joue du détail.
Une note nous fait connaître les mots auxquels Vigny pensait en écrivant ces lignes :
De nos jours, dit-il, un général français n'a-t-il pas nié le mot qui l'immortalisera? et si le respect d'un événement sacré ne me retenait, je rappellerais qu'un prêtre a cru devoir désavouer publiquement un mot sublime qui restera. Lorsque je connus tout dernièrement son auteur véritable, je m'affligeai d'abord de la perte de mon illusion...
L'auteur de Cinq-Mars ajoutait, à l'appui de sa thèse :
Formé à demi, par la nécessité des temps, un fait est enfoui tout obscur et embarrassé, tout naïf, tout rude, quelquefois mal construit, comme un bloc de marbre non dégrossi ; les premiers qui le déterrent et le prennent en main le voudraient autrement tourné, et le passent à d'autres mains déjà un peu arrondi ; d'autres le polissent en le faisant circuler ; en moins de rien il arrive au grand jour devenu statue, et ^statue impérissable. Nous nous récrions, les témoins oculaires et auriculaires entassent réfutations sur explications, les savants fouillent, feuil-