FRAISE
« Ah! qu'il fait donc bon cueillir la fi:*aise! » '
Chanson de la jardinière Toinon dans le Bijou perdUy opéra-comique de MM. de Leuven et de Forges, musique d'Ad. Adam (6 octobre 1853). Acte II, scène v.
Le rôle de Toinon fut créé par M°® Marie Cabel, pour ses débuts à TOpéra-Comique.
On a déjà fait observer que Tair de ce refrain était,, à peu de chose près, celui de la chanson enfantine :
Tremp' ton pain, Marie, tremp' ton pain, Marie, tremp' ton pain dans /la sauce. Etc.
Le <K grand Français ».
Voici dans quelles circonstances le glorieux surnom de « grand Français » a été donné pour la première fois à M. Ferdinand de Lesseps.
Le congrès international d'études du canal interocéanique, qui s'ouvrit à Paris le 15 mai 1879, tint sa dernière séance le 29 mai suivant.
Le soir de ce jour, les délégués étrangers offrirent aux membres français un banquet à l'Hôtel Continental. A onze heures, M. Appleton et le général Tûrr, ayant appris que Gambetta, alors président de la Chambre, se trouvait par hasard dans un salon voisin, l'invitèrent à se joindre aux membres du congrès.
Reçu par M. de Lesseps dans la salle du buffet, Gambetta répondit à ses compliments de bienvenue par une
improvisation que reproduisait ainsi le Moniteur du lendemain :
Messieurs, si vous me permettez de vous parler en simple citoyen, je vous dirai que votre œuvre est noble et grande ; que je Tai étudiée et suivie avec le plus grand soin... Je n'en connais pas de plus méritoire au point de vue des progrès de la civilisation... Ce grand Français (il désignait M. de Lesseps) est bien un peu cause, par son passé, de ce que vous faites aujourd*hui. Quoi qu'il en dise, c'est grâce à lui que nous voyons ce congrès réunir, sous notre drapeau national, les illustrations du monde entier.
C'est dans la séance de clôture de ce congrès, où le tracé du canal de Panama avait été voté à une forte majorité (78 voix sur 98), que M. de Lesseps avait tenu ce langage qu'on a souvent rappelé :
Si Ton demande à un général qui a gagné une première bataille, s'il veut en gagner une seconde, il ne peut pas refuser.
Qui aurait pu croire alors que cette seconde bataille dût se transformer en un irréparable désastre pour l'homme d'une indomptable énergie dont le nom restera surtout associé au souvenir d'une des œuvres les plus considérables du xix* siècle?
M Rien n^est changé en France, si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de plus. »
Alors que Napoléon venait de signer à Fontainebleau sa seconde abdication, le mardi 12 avril 1814, vers midi, le comte d'Artois fit son entrée dans Paris par la barrière de Bondy. Il fut reçu par M. de Talleyrand en-
touré par de nombreux détachements de la garde nationale.
Voici à peu près, lisait-on dans le Moniteur du lendemain, ce qu'on a retenu de la réponse de^ Monsieur au <iiscours du prince de Bénévent :
ce Messieurs les membres du gouvernement provisoire, je vous remercie de ce que vous avez fait pour notre patrie. J'éprouve une émotion qui m'empêche d'exprimer tout ce que je ressens. Plus de divisions : la paix ; et la France. Je la revois enfin, et rien n'y est changéy si ce n'est qu'il y y trouve un Français de plus. »
De ce discours, il n'y avait pas un mot de vrai.
M. le comte Beugnot, alors ministre intérimaire •de rintérieur, qui fut l'un des principaux acteurs de •cette petite comédie, nous a conté lui-même avec de ■fort piquants détails, comment il se trouva fabriquer •de toutes pièces la réponse de Monsieur :
Dès qu'on vit paraître le prince, M. de Talleyrand alla à sa rencontre, et en s'appuyant sur le cheval du prince, ^avec la grâce nonchalante qu'autorise la faiblesse de ses jambes, il lui débita un compliment en quatre lignes, frappé au coin d'une sensibilité exquise. Le prince, qui de toutes parts se sentait pressé par des Français, était trop ému pour pouvoir répondre ; il dit d'une voix étouffée par les sanglots : — Monsieur de Talleyrand, Mes- •sieurs, je vous remercie ; je suis trop heureux. Marchons, marchons, je suis trop heureux.
Le cortège se rendit ensuite à Notre-Dame, et, de là, le comte d'Artois retourna aux Tuileries, où M. Beu- ^ot l'introduisit dans ses appartements.
En quittant le prince, continue le narrateur, je repris mon travail ordinaire et je le quittai sur les onze heures du soir pour aller chez M. de Talleyrand. Je le trouvai «'entretenant de la journée avec MM. Pasquier, Dupont
de Nemours et Angles. On s'accordait à la trouver parfaite. M. de Talleyrand rappela qu'il fallait un article au Moniteur. Dupont s'offrit de le faire. — « Non pas, reprit M. de Talleyrand, vous y mettriez de la poésie : je vous connais ; Beugnot suffit pour cela ; qu'il passe dans la bibliothèque et qu'il broche bien vite un article pour que npus l'envoyions à Sauvo. »
M. Beugnot se mit à la besogne, mais fut fort embarrassé quand il eut à reproduire les paroles que le prince avait balbutiées. M. de Talleyrand l'engagea à faire lui-même le discours de Monsieur, c — Faites-le bon, dit-il, convenable à la personne et au moment, et je vous promets que Monsieur l'acceptera, et si bien, qu'au bout de deux jours il croira Tavoir fait ; vous ny serez plus pour rien. »
Une première version, trop riche en fleurs de rhétorique, ne plut pas à Talleyrand. M. Beugnot recommença son travail d'après les indications de M. Pasquier et rédigea le texte qui se trouvp au Moniteur. Nous lui rendons la parole :
M — Pour cette fois, je me rends, reprit enfin le grand censeur, c'est bien là le discours de Monsieur, et je réponds que c'est lui qui l'a fait ; vous pouvez être tranquille à présent. » Et en effet, le mot fit fortune : les journaux s'en emparèrent comme d'un à-propos heureux ; on le reproduisit aussi comme un engagement pris par le prince, et le mot du Français de plus devint le passeport obligé de toutes les harangues qui vinrent pleuvoir detoutes parts. Le prince ne dédaigna pas de le commenter dans ses réponses, et la prophétie de M. de Talleyrand fut complètement réalisée.
[Mémoires du comte Beugnot, chap. xvi, 2* éd., 1868,. t. II, p. 126 à 131.)
Béranger a fait allusion au mot du comte d'Artois dans sa chanson le Bon Français^ composée en mai 1814^