‹ Le musée de la conversation: répertoire de citations françaises, dictons modernes, curiositésChapitre 367 sur 434 · GOUVERNEMENT — GRACE · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT — GRACE

L'auteur donne comme exemple les Géorgiens qui, devenus Russes depuis 1802, en sont encore à regretter le temps où leur souverain rendait la justice, parcourant chaque jour les rues de Tiflis, et faisant donner la bastonnade aux plus coupables.

« Et qui nous fera grâce, & nous ? »

Quelques historiens, Henri Martin entre autres, dans son Histoire de France (t. 111, 1879, p. 220), et la plupart des biographes du général Moreau (1763-1813), rapportent cette réponse, dans des termes qui varient peu, en l'attribuant au savant helléniste Etienne Clavier, qui fut un des juges du rival de Bonaparte, et qui dedevint, en 1814, le beau-père de Paul-Louis Courier.

Voici dans quelles circonstances le mot aurait été dit :

Moreau avait été arrêté par les ordres du premier consul le 25 pluviôse an Xll (15 février 1804), comme affilié à la conspiration de Pichegru et de Georges Cadoudal. 11 fut traduit devant la cour de justice criminelle de la Seine, avec suspension du jury. Après la clôture des débats, le 21 prairial (10 juin), quand les juges furent réunis dans la chambre du Conseil, le juge d'instruction Thuriot, ancien président de la Convention au 9 thermidor, demanda pour Moreau la peine capitale, laissant entendre que cette condamnation serait de pure forme, et qu'il serait fait grâce au condamné. C'est alors que Clavier se serait écrié : « Et qui nous fera grâce, à nous, si nous condamnons un innocent? •

L'authenticité du mot a été contestée. Nous citerons

notamment une étude sur quelques mots historiques insérée dans la Revue rétrospective de décembre 1835

(2« série, t. IV, p. 455), et signée de l'initiale D *;

nous en détachons ce passage (p. 458) :

Et Clavier ! Qui, sur la foi de Mémoires contemporains, n'a admiré sa conduite dans le procès Moreau ? Qui n'a lu avec enthousiasme sa prétendue réponse à l'envoyé de Bonaparte qui lui demandait une condamnation, en promettant que son maître remettrait la peine au condamné? — Eh ! . qui nous fera gn\ce, à nous ? — Réponse digne des grands hommes de Plutarque, et peut-être aussi vraie que la plupart des beaux dictons de l'antiquité. Clavieh CONDAMNA MoREAU. Je veux croire qu'il le fît avec conscience. Trois juges seulement se prononcèrent pour Tacquittement de l'adversaire du premier consul, et ces juges furent Lecourbe, Dameuve et Rigault.

L'auteur cite la brochure publiée en 1814 par Lecourbe, dans laquelle il est dit que Clavier ne s'expliqua pas sur son vote, et affirme que Dameuve a contredit cette assertion, que Clavier a été pour la condamnation et que Rigault l'a plusieurs fois déclaré.

Dans cette brochure, où il n'est fait aucune mention de la réponse de Clavier, nous voyons que ce juge et plusieurs autres, après avoir été d'abord partisans de l'acquittement de Moreau, furent influencés par des considérations d'ordre purement politique, relatives à la sûreté de l'État, développées par Thuriot et soutenues par le président Hémart, qui entraînèrent finalement la condamnation de Moreau, non pas à la peine capitale, mais à deux ans de prison. Thuriot fit même comprendre qu'acquitter Moreau, c'était forcer le gouvernement à faire un coup d'Etat. (Le duc d'Enghien venait d'être fusillé, le 21 mars 1804.)

{Opinion sur la condamnation de Moreau, Pichegni

et autres, sur la non-culpabilité de Moreau, etc. Paris, 23 avril 1814,)

Le récit de Lecourbe n'est pas tout à fait inconciliable avec la réponse de Clavier. Celle-ci a pu lui être inspirée par un premier mouvement d'indignation, bien que son vote ait été en désaccord avec son sentiment intime.

M. Clavier, dit Lecourbe (p. 69), persuadé qu'il rendait service à Moreau, et que peut-ôtre il lui sauvait la vie, malgré la conviction de son innocence, se rangea néanmoins à la même opinion (Oranger avait proposé de le déclarer coupable, mais excusable). On se récria sur une transaction impie, qui, pour plaire à quelques hommes en place, flétrissait comme coupable un brave général innocent.

« « ...La ^râce, plus belle encor que la beauté.

Le poème d! Adonis, que La Fontaine dut composer avant 1657, et qu'il publia seulement en 1669, contient ces quatre vers que l'on a souvent cités :

Rien ne manque à Vénus, ni les lis, ni les roses. Ni le mélange exquis des plus aimables choses. Ni ce charme secret dont Tœil est enchanté.

Ni la grâce, plus belle encor que la beauté.

(Vers 75-78.)

Il est fort à croire que La Fontaine avait eu sous les yeux un sonnet de madame Des Roches (la mère), qu'elle adressait à une amie regrettée, et qui commençait ainsi :

Las ! où est maintenant ta jeune et bonne grâce. Et ton gentil esprit 'plus beau que la beauté.

[Œuvres de Mesdames Des Roches, mère et fille, 1579, p. 44.)

▲LBX.. Mus. de la Conv., I. 25

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