ARRIVER — ART
« Tout arrive en France. »
Pendant les troubles de la Fronde, après son énergique résistance à Bordeaux, le 4 octcd^ve 1650, le duc de La Rochefoucauld eut une entrevue avec son puissant adversaire, Mazarin, à Bourg, près de Bordeaux. Pierre Lenet, qui en fut témoin comme ami dévoué de la maison de Gondé, raconte ainsi quelquesunes des circonstances de cette journée :
Il étoit tard ; c'étoit le jour de Saint-François et il (le cardinal) n'avoit pas ouï la messe : il tira sa montre, et ayant connu que midi approchoit : « Allons, me dit-il, aux RécoUets ; vous viendrez à la messe, et ensuite dîner avec moi »... Le cardinal monta en carrosse avec les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, et me commanda de m'y mettre : ce que je fis. Il se prit d'abord à sourire et dit : « Qui auroit cru il y a quinze jours, voire huit, que nous eussions été tous quatre aujourd'hui dans un même carrosse? — Tout arrive en France, lui repartit le duc de La Rochefoucauld. — Comme je n'ai jamais désespéré, dit le duc de Bouillon, de recouvrer quelque jour l'amitié de Votre Eminence, tout ceci, et tout ce dont j'espère qu'il sera suivi, ni ne me surprend, ni ne me surprendra... » {Mémoires de Lenet, éd. Michaud et Poujoulat» p. 413.)
Telle est l'origine du mot fameux qu'on a souvent attribué à Talleyrand.
Ij^art pour rax*t.
Cette formule, dont le sens vague et incertain prête
ALEX., Mus. de la Conv., I. i
à l'équivoque, offre un excellent terrain de controverse aux amateurs d'interminables discussions.
Elle peut recevoir, en effet, diverses interprétations, selon le sens que Ton attribue au mot art : soit qu'on veuille le confondre avec la recherche du beau, ou qu'on lui donne, avec l'Académie (1878), la signification de : « Méthode pour faire un ouvrage, pour exécuter quelque chose selon certaines règles. »
De toutes façons, qu'on la prenne en bonne ou en mauvaise part, la formule « l'art pour l'art » signifie toujours la préoccupation du procédé pour lui-même, sans aucune intention de persuader, d'instruire ou de moraliser.
Considérée au point de vue historique, elle parsdt avoir été énoncée pour la première fois par Victor Cousin (1792-1867), dans le cours de philosophie qu'il professa à la Sorbonne en 1818.
Voici comment il s'exprimait dans sa vingt-deuxième leçon, combattant une théorie qui tend à confondre le beau avec la religion et la morale :
La religion et la morale sont ce qu'il y a de plus élevé ; il ne faut donc les mettre au service d'aucune autre chose que d'elles-mêmes, ni surtout au service de Tintérêt. Il faut de la religion pour la religion, de la morale pour la morale, de Tart pour Fart. Le bien et le saint ne peuvent être la route de Futile, ni même du beau.
(Paris, 1836, p. 224.)
On voit que le jeune professeur prenait ici le mot art dans sa plus noble acception, n'ayant en vue que de séparer le bien du beau.
C'est là d'abord et seulement là, nous dit M. Alfred Michiels, que se trouve formulé dans notre langue, et d'une manière un peu étendue, le système de Fart pour
Tart. Cette locution même appartient au savant philosophe, car on peut exprimer de plusieurs façons que Tart est à lui-même son propre but et ne doit jamais devenir un moyen.
(Histoire des idées littéraires en France au XIX^ siècle. Paris, Dentu, 1863, t. II, p. 112.)
Rodolphe Tœpffer, ce délicat penseur, a consacré quelques pages de ses charmantes Réflexions et menus propos d'un peintre genevois (1840 environ), "à réfuter la doctrine de l'art pour l'art. Un de ses chapitres (liv. V, xxiv) a pour titre : « D'une absurdité célèbre intitulée : L'art pour l'art. »
Il avait écrit quelques lignes plus haut :
Dire le beau pour le beau, ce serait à notre avis lui avoir assigné les expressions que son vrai sens comporte : car si Tart n'est pas le beau, mais seulement la langue du beau, dire Vart pour Vart, c'est dire d'aussi près que possible, la langue pour la langue, ou les images pour les images, ou le style pour le style, ou, en termes plus clairs, la forme pour la forme.
Il voit dans ces trois mots « la formule dernière de l'art matérialisé à son plus haut degré ». Il dit encore :
Vart pour Vart! C'est donc à dire le vase, non plus pour contenir, mais le vase pour les frises et pour les moulures du vase ! La statue non pas pour exprimer au naoyen du marbre un sentiment vivant, une passion forte, une pensée gracieuse ou tendre, mais pour les élégances du contour, pour les finesses du modelé, pour le ténu, ou le gigantesque, ou le hardi, ou le neuf des formes en elles-mêmes ! Le drame, non pas pour produire à la lumière, au moyen d'une action composée à cet effet, les secrets détours, les replis cachés du cœur, les égarements, les souplesses, les épouvantes, les transports ou la vaillance de Tâme humaine aux prises avec
la destinée... mais pour les combinaisons de Tintrigue,... pour le vers autrement coupé, etc.
Tœpfîer visait ici les écoles nouvelles qui, aux environs de 1830, opposaient, en littérature, le romantique au classique, et, en peinture, l'éclat de la couleur à la pureté du dessin.
On a effectivement voulu faire de « Tart pour Tart » l'étiquette de l'école romantique, et cela ne paraît pas tout à fait juste. Les chefs-d'œuvre que ses principaux représentants nous ont laissés ne permettent guère d'affirmer qu'ils ont sacrifié systématiquement le fond à la forme.
Nous pensons que cette formule peut être, au contraire, appliquée, en toute justice, à ce petit groupe d'esthètes, poètes ou artistes, qui se sont fait appeler, il y a une vingtaine d'années, les € décadents i ou les € impressionnistes >, et à ceux qui aujourd'hui se piquent de posséder « l'écriture artiste >.
Parmi les plus brillants adeptes de l'art pour Vart, il convient de citer Flaubert. M. Paul Bourget, analysant les caractères distinctifs de son œuvre, lui consacrait ces lignes dans ses Essais de psychologie (1883, p. 158) :
Flaubert a sa place marquée parmi les esprits qui dédaignent toute influence pratique et sociale de leurs compositions. C'est Técole désignée sous le nom d*école de Vart pour Vart... « L'art, a-t-il écrit, ayant sa propre raison en lui-même, ne doit pas être considéré comme un moyen... »
M. Ferdinand Brunetière n'est pas tout à fait de cet avis. Il s'en est expliqué dans une conférence sur l'Art et la Morale, en janvier 1898 (2* édit., p. 83) :
Si l'objet de Fart, disait-il, n'est évidemment pas d'émou-
voir les passions ou de chatouiller les sens, il n*est pas non plus, il ne saurait être de se terminer et de se borner en quelque sorte à lui-même... Si la théorie de Vart pour Vart consiste à ne voir dans Tart que Tart même» je n'en connais pas de plus fausse, et j*ai tâché de vous dire pourquoi L'art a son objet ou sa fin en dehors et au delà de lui-même ; et si cet objet n*est pas précisément moral, il est social, ce qui d'ailleurs est presque la même chose...
Le brillant conférencier ajoute dans une note, à propos des différentes manières de comprendre Vart pour l'art :
Il faudrait, en effet, se garder de croire que, comme Ta dit quelque part Dumas, — dans la Préface de son Fils naturel, — ce ne sont là que « trois mots vides de sens ». Romantiques ou naturalistes, les théoriciens de Vart pour Vart ont très bien su ce qu'ils voulaient dire ; et il est permis, je crois même qu'il est bon, pour bien penser, de ne pas penser comme eux ; mais on ne peut pourtant se contenter avec Dumas de leur opposer une fin de nonrecevoir.
Et voici ce que disait Alexandre Dumas fils dans la susdite Préface, dans la 3* série de son Théâtre complet (1868, p. 27) :
Inaugurons donc le théâtre utUe, au risque d'entendre crier les apôtres de Vart pour Vart, trois mots absolument vides de sens. Toute littérature qui n'a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l'idéal, l'utile, en un mot, est une littérature rachitique et malsaine, née morte.
Nous citerons aussi l'opinion d'un écrivain de talent, qui, fort éloigné de Flaubert sur ce point, se rapprochait de lui par son mépris pour « le bourgeois » : Jules Vallès. Dans un article de VËclair du
18 janvier 1898, M. Emile Bergerat lui prêtait ce propos :
— Oh ! Tart pour Tari ! Oh I les plastiques et le vers beau pour lui-même, et la ligne que le mouvement dérange!... Qu'est-ce qu'im vase où Ton ne peut mettre son liquide, huile ou vin? Etrusque ou chinois, peint, doré ou ciselé, j'y veux une bouteille. La place d'une bouteille est-elle sur vme cheminée ? Les anciens, clamaitil, les anciens avaient l'amphore, nous avons le litre ! Et c'est très beau, le litre, ça vit, ça parle et c'est pratique ! Montrez-moi dans une collection d'étains quelque chose de plus joli, de plus élégant même, oui, de plus élégant en sa juste mesure que le canon des mannezingues I Avant cinquante ans d'ici, bourgeois, vous le flanquerez sur vos étagères !
Nous retrouvons ici, sous une forme un peu plus rude, l'idée que nous signalions tout à Theure chez l'aimable philosophe genevois.
Il est curieux de comparer les lignes qui précèdent à ce passage de la Préface de M""* de Maupin, que Théophile Gautier datait de mai 1834. Il s'en prenait à certains critiques, notamment à ceux qu'il appelait les « utilitaires » :
Il n'y a de vraiment beau, disait-il, que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid ; car c'est l'expression de quelque besoin ; et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants... L'endroit le plus utile d'une maison, ce sont les latrines.
Moi, n'en déplaise à ces messieurs, je suis de ceux pour qui le superflu est nécessaire ; — et j'aime mieux les choses et les gens en raison inverse des services qu'ils me rendent. Je préfère, à mon pot de chambre qui me sert, un pot chinois, semé de dragons et de mandarins, qui ne me sert pas du tout.
(Ed. in-8* de 1883, p. 46.)