‹ Le Musée de Versailles, ses principaux tableaux et statues gravésChapitre 3 sur 10 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Grand escalier — Vestibule- — Grands appartemens- — Saloif d'Hercule. — Embellbsenaents. — Grâces de Pradier. — Petite

^oppartcments. — Meuble précieux. ~ Le doge de Gènes. — Franklin à Paris. — Confessionnal du roi. — Gbambre de Louis XV. — Mort du duc d'Orléans. — L'abbé Dubois. — Ses immenses irevenus. -< Chambre de Louis XIV. — Bontems. — Naissance du Dauphin. — Louis XVI et la rérolulion. — Vol au château. *- Fêtes. — Madame de Molière.

Quand on a visité la chapelle etl*Opëra, on a tout Tii dans Taile septentrionale- du château. Le grand escalier en pierre de taille , par lequel on monte au premier étage , serait « partout ailleurs qu'au palais de Versailles , cité pour sa har** diesse réunie à la solidité.

Arrivé à cet étage , on trouve un beau vestibule qui con-^ duit aux grands appartements. Ici commence pour nous une immense difficulté. Citer par ordre chacune de ces grandes pièces dorées qui se suivent , indiquer les principaux événements historiques dont quelques-unes d'entre elles ont été le théâtre, tout cela est une tâche facile. Mais isoler la description du château de celle du musée , voilà une nécessité à laquelle nous sommes réduits., malgré nos répugnances. En effet, le musée Louis-Philippe ne commence pas dans le pa-

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lai$ ici ou là ; il est partout^, ou, pour mieux dire , tout le palais est le musée. Ainsi , dès que vous mettez le pied dans un appartement , vous y trouvez un tableau nouveau , une restauration , une modification. Au salon d'Hercule , par exemple , par où l'on entre dans les grands appartements , la belle Cène de Léonard de. Vinci , qvii n'était pas dans sou jour^.a été remplacée par un tableau de Vandermeulen , représentant le passage du Rhin.

Pour être historien fidèle , il faudrait donc faire marcher parallèlement la description des appartements grands ou petits, et le récit des modifications introduites par les travaux du Musée. Mais si Von considère que le Musée , de création vraiment nouvelle , occupe principalement l'aile du midi , et que les grands appartements ont subi très-peu de changements , on nous pardonnera d'avoir, pour p]us de clarté ', fait de leur description un chapitre spécial, et d'avoir réservé tout ce qui est relatif au nouveau musée pour une mention particulière.

En entrant dans le salon d'Hercule, ou aperçoit déjà des traces des immenses travaux dont Versailles vient d'être l'objet : ce sont des rampes en fer creux , vernies en rougeviolet , destinées à empêcher les curieux d'approcher de trop près des tableaux. Des banquettes en velours cramoisi, ornées de franges d'or , meublent chaque pièce.

Je vous ferai rapidement traverser le salon de l'Abondance, où vous voyez le joli groupe moderne des trois Grâces de Pradier. Je ne vous arrêterai pas non plus bien longtemps dans les salons de Vénus , de Diane , de Mars , de Mercure , d'Apollon, de la Guerre, ou dans la galerie Le Brun. Quand vous irez à Versailles et que vous parcourrez le château , ne vous arrêtez. pas trop à ces .premières merveilles, si vous roulez ne ppintTOus fatiguer, afin de. tout voir. ^ Revenez plutôt^ ayec moi jusqu'au salon de Vénus , d'où nous passerons dans les petits appartements. Là nous allons nous retrouver avec tous les souvenirs de l'histoire passée ou

eonlemporamé , et dans ce dédale d'événements cmbés r nous vous servirons de cicérone , laiisant aux officiers éa château le soin de vous faire remarquer dans le reste dn pa-* lais le nombre et la beauté des colonnes de marbre , la ri«chesse des dorures , et de tous désigner par les noms les plus modernes les salons où tous portez vos pas.

La première pièce qui s'offre à vous , dans tes petits appartements , est ornée de meubles récemment envoyés par Lonia^ Philippe. On remarque surtout une sorte de buffet dont les peintures , en porcelaine de Sèvres , sont du meilleur goût et du travail le plus précieux. Les événements historiques r retracés par ces peintures , méritent d'être rapportés dans» Botre livre puisqu'ils se sont tous passés au château de Ver-:^ sailles. Là c*est Louis XIV recevant le doge de Gènes, humilié par la puissance française , événement que les historien» ont raconté ainsi qu'il suit :

Le doge de Gènes , Francesco Impériale Lescaro , accompagné des sénateurs Lomellino , Garibaldi , Durazzo et Salviago, a été admis à t audience du roi , pour faire les soumissions de cette république italienne. Louis XIV, superbement vêtu , était sur son trône et environné de tous les officier» de )% couronne. Le doge était habillé de velours rouge , avec un bonnet de la même étoffe. Les sénateurs étaient vêtus et coiffés de velours noir. Lescaro resta couvert pendant sa harangue , mais il levait souvent son bonnet en parlant. Le roi et ses officiers demeurèrent également couverts* ainsi que les quatre sénateurs génois. « Grand roi , dit le doge, les » citoyens de Gênes ont une douleur très-vtve des sujets de » mécontentem^it qu'ils ont donnés à vitre majesté ; ils ne » pourront jamais ^'en consoler que vocs ne leur ayez ac-

• cordé vos bonnes grâces. C'est pour vous marquer l'ex- » trême désir qu'ils ont de les mériter qu'ils envoient lenr » doge avec quatre sénateurs aufMrès de votre majesté , espé- » rant qu'une si sihgulièi^e démonstration de respect vou«

* convaincra, grand roi, de tout le prix que le sénat et le

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VERSAILLES. If

m peuple fféaoh attachent k TOtre rùyale bienveillance. « Après que le roi eut répoadtt , chaque sénateur prit à «on tour la parole ; pendant leurs harangues « eux et le doge res* tèrent découverts.

Lob jours suivants , le doge seul assista an dîner du roi « et fut admis à plusieurs levers. Les relations de la députation génoise avec les ministres de sa majesté ne furent pas aussi agréables pour ces étrangers que le cérémonial de leur réception ; on leur imposa de rudes conditions , ce qui fit dire à Lescaro : « Le roi ôte à nos cœurs la liberté par la manière • dont il nous reçoit , mais ses ministres nous la rendent. » Le sentiment de rhumiliation du doge ne cessa même pas un instant de dominer toutes ses pensées , m\ milieu des fêtes qu on lui donna. < Que trouvez-vous de plus étonnant à Versailles ? »'lui demandait-on un jour. — « Cest de m y voir , • répondit-ii.

Plus loin, sur ce buffet, dont Thistoire du doge ne vous « sans doute pas fait perdre le souvenir* vous apercevez le même Louis XVI recevant Franklin, l'imprimeur américain , Franklin qui irwentaitle paratonnerre en même temps qu'il soutenait les droits politiques de sa patrie I tJn jour cet homme unique apparut à Versailles étonné de la prudence de cette ▼erte vieillesse et de cette langue du patriotisme , avec la- <]uelle TAméricain subjugua même la cour de Louis XVL

Habile diplomate dans sa simplicité , Franklin comprit la force de son ascendant ; il lui fut facile de gagner M. de Maurepas, en le flattant de la gloire d^attacher son nom à l'affranchissement d'une vaste contrée , et d'acquérir la recon- .naissance de toute une nation; il s'y prit avec tant d'adresse Auprès du roi et du ministre , soutenu qu'il était par l'opinion générale, qu'en 1778, le 6 février, on signa à Versailles un traité de commerce et d'alliance avec les états d'Amérique* Ce n'était rien moins qu'une déclaration de guerre contre la Crande-Bretagne.

Vous Toyex encpre sur le meuble qui retrace les faits les

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plds saillants de Thistoiré de Versailles , Louis XVI recerant iTa Péyrousè et lui remettant le plan dii fameiTx Voyagie aufour dû monde.

Le salon qui s'offre ensuite à tos regards est celui des aides de camp , où Louis-Philippe vient de faire placer un *frès-beàu meuble antique.

Plus loin est le saîon des Ptendules. A quelques pas , voii» entrez dans un petit cabinet ; vous apercevez un prie-dieu avec un coussin de velours cramoisi et un fauteuil de méhie étoffe ; c'est le confessionnal du roi. Il est séparé d nn antre petit cabinet par une porte où Ton a ménage une grande vitre qui permettait à un garde du corps, en faction à côté du confessionnal , [de surveiller tous les mouvements dn prêtre sans cependant pouvoir entendre les aveux du roi.

Dans Fancienne salle des gardes du roi , Louis-Philippe a fait mettre une lampe suspendue au plafond ; c'est sans contredit le plus gracieux ouvrage de ce genre qui se trouve au château : sur la cheminée votre guide vous fera remarquer une agathe d'un seul morceau, haute d'environ deux pie<ls et taillée en forme de pyramide.

• Dans la chambre de la Cassette il n'y a rien de ciu-îeux, qu'une énorme caisse placée le long d'une fenêtre sur une tablette de marbre. C'est là , dit-on , que Louis XVI renfermait son trésor. On pense bien que de toutes les richesses que ce coffre a pu contenir , il ne reste plus aujourd'hui qu'un chiffre assez douteux.

Mais silence, nous approchons d une enceinte sacrée ; voici )a chambre où Louis XV est mort. Dans cette alcôve , aujourd'hui privée de son lit royal , s'éteignit le tils aîné d'un ' siècle impur, victime d'une horrible débauche faite à Trianon , sous les yeux et par les conseils de madame Dubairy.

Non loin de cette chambre mortuaire, le régent avait, quelques années auparavant , rendu le dernier soupir. Li-

sons dans les mémoires de Saint-Simon , mémoires qui reflètent si fidèlement les mœurs et les événements de Tépoque, le récit de la mort du duc d'Orléans.

« J'allai , le 2 1 décembre , de Meudon à Versailles , au sortir de table, chez M. le duc d'Orléans ; je fus trois quarts d'heure seul avec lui dans son cabinet, où je l'avais trouvé seul. Nous nous y promenâmes toujours parlant d'affaires , dont il allait rendre compte au roi ce jour-là même. Je ne trouvai nulle différence à son état ordinaire , épaissi et appesanti depuis quelque temps , mais Tesprit net et le raisonnement tel qu'il l'eut toujours. Je revins tout de suite à Meudon ; j'y causai en arrivant avec madame de Saint-Simon quelque temps. La saison faisait que nous y avions peu de monde ; je la laissai dans son cabinet , et je m'en allai dans le mien. Au bout d'une heure au plus j'entends des cris et un vacarme subit ; je sors, et je trouve madame de Saint-Simon tout effrayée , qui m'amenait lin palefrenier du marquis de Ruffec , qui de Veirsailles me mandait que M. le duc d'Orléans était en apoplexie. J'en fus vivement touché , mais nullement surpris ; je m'y attendais , comme on a vu , depuis longtemps. Je pétille après ma voiture, qui me fit attendre par l'éloignement du château neuf aux écuries ; je me jette dedans, et m'en vais tant que je puis à la porte du parc ; autre courrier de M. de Ruffec qui m'arrête, et qui m'apprend que c'en est fait. Je demeurai là plus d'une demi-heure , absorbé en douleur et en réflexions. A la fin je pris mon parti d'aller à Versailles , où j'allai tout droit ra'enfermer dans mon appartement. Madame Falari , aventu* rière fort jolie , qui avait épousé un autre aventurier, frère de la duchesse de Béthune , était une des maîtresses du malheureux prince. Son sac était fait pour aller travailler chez le roi , et il causa près d'une heure avec elle en atten^ dant celle du roi. Gomme il était tout proche, assis près d'elle , chacun dans un fauteuil , il se laissa tomber de côté sur elle , et oncques depuis n'eut pas le moindre signe de connaissance , pas la plus légère apparence.

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42 YERSAILLES.

, » La Falari , effrayée au point qu*on peut imaginer , cria au secours de tonte sa force , et redoubla ses cris. Y<^ant •que personne ne répondait , elle appuya comme elle put ce pauvre prince sur les deux bras contigus des fauteuils , cbamt dans le grand ca'binet , dans les antichambres , sans trouver qui que ce soit, enfin dans la cour et dans la galerie basse. C'était sur Thenre du travail avec le roi , où les gens ée M. le duc d*Orléans étaient sûrs que personne ne venait chez lui , et qu il n'avait que faire d'eux, parce qu'il montait seul chez le roi, par le petit escalier de son caveau, c'est-à^ire de sa garde-robe , qui donnait dans la dernière antichambre du roi, où celui qui portait son sac (i) l'attendait, et sortait à l'ordinaire par le grand escalier et par la salle des gai des. Enfin la Falari amena du monde, mais point de secours, qu elle envoya chercher par qui elle trouva sous sa main. Le hasard , ou pour mieux dire la Providence ,. avait arrangé ce funeste événement à ime heure où chacun était d'ordinaire allé à ses affaires ou en visite ; de sorte qu'il s'écoula une bonne demi-heure avant qu'il ne vint ni médecin ni chirurgien , et un peu moins pour avoir des domestiques de M, le duc d'Orléans.

»Sit6t que les gens du métier l'eurent envisagé, ils le jugèrent sans espérance. On l'étendit à la hâte sur le parquet, ou Ty saigna ; il ne donna pas le moindre signe de vie pour tout ce qu'on put lui faire. En un instant que les premiers furent avertis, chacun de toute espèce accourut ; le grand et le petit cabinet étaient pleins de monde. En moins de deux heures tout fut fini , et peu à peu la solitude y fdt aussi grande qu'ayait été la foule. Tel est ce monde et son néant. »

Cette fin d'un prince du sang royal attriste le cœur. J'aime bien mieux les couleurs moins sombres et plus satiriques du récit de la mort de l'abbé Dubois : son souvenir trouve d'ail-

(i) A celte époque on n'avait pas encorcTfait usage des portefeuilles miuistértels.

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leur» ici tout natnrdleinent sa place. On sait que Tabbé , ou plutôt le cardinal Dubois mourut à Versailles. « 11 avait , dit le chroniqueur, caché son mal tant qu'il avait pu , mais sa cavalcade à la revue du roi T avait aigri au point qu'il ne put plus le dissimuler a ceux 4e qui il pouvait espérer des secours. 11 n'oublia rien cependant pour le dissimuler au monde ; il allait tant qu'il pouvait au conseil , faisait avertir les ambassadeurs qu'il irait à Paris , et n'y allait point , et ofaez lui se rendait invisible , et faisait des sorties épouvantables à quiconque s'avisait de lui vouloir dire quelque chose dans sa chaise à porteur , entre le vieux château et le château neuf ou il logeait , ou en entrant ou sortant de sa chaise. Le samedi, 7 août, il se trouva si mal que les chirurgiens et les médecins lui déclarèrent qu'il lui fallait faire une opération qui était très<urgente, sans4aquel]e il ne pouvait espérer de vivre que fort peu de jours, parce que l'abcès, ayant crevé dans la vessie le jour qu'il avait monté à cheval, y mettrait la gangrène , si elle n'y était déjà , par Tépanchement du pus, et lui dirent qu'il fallait le transporter sur-le-champ ù Versailles pour lui faire cette opération. Le trouble de cette terrible annonce l'abattit si fort , qu'il ne put être transporté en litière de tout le lendemain dimanche 8 ; mais, le lundi 9, il le fut à cinq heures du matin.

» Après l'avoir laissé un peu se repose^:, les médecins et les chirurgiens lui proposèrent de recevoir les saci*ements et delui faire l'opération aussitôt après. Cela ne fut pas reçu pai-^ siblement; il n'était presque point sorti de furie depuis le jour de la revue ; elle avait encore augmenté le samedi sur Tannonce de l'opérstion. Néanmoins, quelque temps après ^ il envoya chercher un réeoUet de Versailles, avec qui il fut environ un quart d'heure. Un aussi grand homme de bien, et si préparé , n'avait pas besoin davantage. C'est d'ailleurs le privilège des dernières confessions des premiers ministres. Gomme on rentra dans sa chambre, on lui proposa de recevoir le viatique ; il s'écria que cela était bientôt dit , mais qu'il y

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avait nn cérémonial pour les cardinaux^ qu il ne savait po», et qu'il fallait envoyer le demander aii cardinal de Bissy, à Paris. Chacun se regarda, et comprit qu'il voulait tirer de longue ; mais, comme lopératîon pressait , ils la lui proposèrent sans attendre davantage. 11 les envoya promener avec fureur, et n'en voulut plus ouïr pailler.

» La faculté, qui voyait le danger imminent du moindre retardement , le manda à M. le duc d'Orléans , à Meudon , qui sur-le-champ vint à Versailles dans la première voiture qu'il trouva sous sa main. Il exhorta le cardinal à l'opération , puis demanda à là faculté s'il y avait de la sûreté en la faisant. I es chirurgiens et les médecins répondirent qu'ils ne pouvaient rien nssiirer là-dessus, mais bien que le cardinal n'avait pas deux heures à 'vivre, si on ne la lui faisait tout à l'heure. M. le duc d'Orléans retourna au lit du malade , et le pria tant et si bien qu'il y consentit. L'opération se fit donc sur les cinq heures , en cinq minutes, par La Peyronîe, premier chirurgien du roi, en survivance de Maréchal , qui était présent avec Chirac et quelques autres médecins et chirurgiens les plus célèbres. Le cardinal cria et tempêta étrangement ; M. le duc d'Orléans rentra dans la chambre aussitôt après, ou la faculté ne lui dissimula pas qu'à la nature de la plaie et de ce qui en était sorti , le maladetn'en avait pas pour longtemps. 11 mourut précisément vingt-quatre heures après, lo août, à cinq heures du soir» grinçant les dents contre ses chirurgiens et contre Chirac , auxquels il n'avait cessé de chanter pouille.

» On lui avait proposé l'extrême -onction. De communion il ne s'en parla plus, ni d'aucun prêtre auprès de lui ; et il finit ainsi sa vie dans le plus grand désespoir et dans la rage de la quitter.' Aussi la fortune s'était-elle bien joué de lui : elle se fit acheter chèrement et longuement par toutes sortes de peines , de soins , de projets, de menées , d'inquiétudes , de travaux et de tourments d'esprit , et se déploya ënfln sur lui par des torrents précipités dé grandeurs , de

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puissance , de richesses (iémesurées y pour ne l'en laisser jouir que quatre ans après , dont je mets Fépoque à sa charge de secrétaire detat, et deux seulement si on la met à son cardinalat et à son premier ministère , pour lui tout arra«> cher au plus riant et au plus complet de sa jouissance, à soixante-six ans. ]] mourut donc maître absolu de son maî> Ire , et moins premier ministre qu'exerçant toute la plénitude et toute l'indépendance de toute la puissance et de toute l'autorité royale ; surintendant des postes , cardinal , archevêque de Cambrai , avec sept abbayes, dont il fut insatiable jusqu'à la fin, et il avait commencé des ouvertures pour s'emparer de celles de Cîteaux , de Prémontré et des autres chefs d'ordre , et il fut avéré après qu'il recevait une pension d'Angleterre de 40,000 livres sterling. J'ai eu la curiosité de rechercher son revenu, et j'ai cru curieux de mettre ici ce que j'en ai trouvé, en diminuant même celui des bénéfices, pour éviter toute enflure. »

Cambrai 1 20,000 livres.

i Nogent-sous-Coucy 10,000

Saint-Just 10,000

Clairvaux. .......... 12,000

Bourgueil. •. . . . is,ooo

Berg-Saint-Vinox. 60,000

Saint-Bertin 5o,ooo

Tercamp 20,000

Premier ministre i5o,ooo

Les postes 100,000

La pension d'Angleterre.- . . 960,000

Total général i,5o4, 000 livres.

' On a bien des exemples de gens que la fortune a pris en quelque sorte par la main , pour les conduire des conditions les plus humbles jusqu'aux degrés les plus élevés et les plus éclatante ; mais il y a peu d'hommes. qui , sons ce rapport,

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aient été aussi farorisës que Tabbé Dubois. Nous cédei-ions Ycdontiers au plaisir de tracer son portrait , si le due de Saint-Simon ne Tavait esquisse d'une main de maître (Mëm., t. XX). Ajoutons que ee portrait appartient plutôt à Tbi»toire qu à ce recueil de souTenirs détachés. Consignons seulement ici deux faits empruntés à la biographie du spirituel, bizarre et immoral abbé.

« Le jour de Piiques d'après qu il fut cardinal , il se ré- Teille sur les huit heures, et sonne à rompre les sonnettes, et le voilà à blasphémer horriblement après ses gens, à vomir mill« ordures et mille injures, et à crier à pleine tête de ce qn*ik ne l'avaient pas éveillé, qu'il voulait dire la messe » qu'il ne savait plus où en pr«idre le temps avec toutes les affaires qu'il avait. Ce qu'il fit de mieux , après une si belle préparation , ce fut de ne la dire pas , et je ne sais s'il l'a jamais dite depuis son sacre.

» 11 mangeait tous les soirs un poulet pour tout souper , et seul. Je ne sais par quelle méprise ce poulet fut oublié un soir par ses gens. Comme il fut près de se coucher, il s'avisa de son poulet , sonna , cria, tempêta après ses gens, qui accoururent et qui l'écoutèrent froidement. Le voilà à crier de plus belle après son poulet et après ses gens de le servir si tard. 11 fut bien étonné qu'ils lui répondirent tranquillement qu'il avait mangé son poulet , mais que , s'il lui plaisait , ils en allaient faire mettre un autre à la broche. « Comment , dit-il. j'ai mangé mon poulet ? * L'assertion hardie et froide de ses gens le persuada , et ils se moquèrent de lui. »

Mais oublions Fabbé Dubois et les saturnales de son époque. Revenons à un siècle plus glorieux. Inclinons respectueusement nos têtes. Nous entrons dans la chambre de Louis XIV. Le lit de parade est orné de la draperie brodée par madame de Maintenon ; les rideaux du baldaquin sont «gaiement un ouvrage de Saint-Cyr. Voyez : la somptueuse Imlustrade d'or est fermée. Sur le prie-dieu sont les heures du roi : jamais la chambre de celui dont l'Europe attendait

nu signe pour s'agenouiller ou se lever ne fut plot vpltsk» dide et plus brillante. Ne tous semble-t-il pas, dans Tillusioii imposante qui vous saisit, voir Louis XIV lui -même des* cendre d un de ces grands portraits qui sont là partout : il se dépouille de son manteau fleurdelysé; il cherc|ie , de son regard plein de majesté , les hommages de ses nombreux , courtisans. Puis voici venir Bontemps , le valet de chambre

' qui achève la toilette du prince. Après le coucher, vojec-voiu ce même Bontemps s*incliner>espectueusement vers le lit da roi , et le prier de faire recommander au premier président un procès qu il avait soutenu contre son beau-père. Prêtes l'oreille : « Sire, dit le valet de chambre , vous n*avez qu'à prononcer un mot I » — N entendez-vous pas la réponse de Louis XIV : « Ce n*est pas de quoi je suis en peine ; mais , dis-moi , si tu étais à la place de ton beau-père , et ton beaupère à la tienne , serais-tu bien aise que je dise ce mot ? •

Depuis que le grand roi est mort , dans cette chambre où vous êtes maintenant , muet d'admiration , personne ne Ta occupée ; d'autres événements importants se sont néanmoin» passés en ce même lieu. Mais, avant de vous en faire le récit, laissez mcn vous dérouler une page peu connue de Thistoire au sujet de la naissance de Louis XIV. Vous le savez , ell» eut lieu à Saint-Germain ; mais cda ne la rend pas étrangère à notre sujet. Quand l'histoire va s'établir à Versailles , elle peut , avec à-propos , rappeler tous les faits du grand régne , dans quelque lieu qu'il se soient passés.

Un paysan, nommé Pierre Vacher , du village de Saînte- Geneviève-des-Bois , avait annoncé à la reine Anne d'Autriche quelle accoucherait d'un fils le samedi 4 septem-

, bre i638. La délivrance n'eut lieu que le lendemain, ainsi qu'on le voit dans une ancienne chronique (citée par le Cérémonial français . 1. 1 ). « Le dimanche, 5 dudit mois de septembre , sur les deux ou trois heures du matin , la reine commença de sentir les vrais signes de sa grossesse, ce qu'die avait éprouvé sur les onze heures du soir précédent s'étant

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aussitôt passé. Elle voulut que 1 evêque de Lisieux dît la messe, dans sa chambre sur les quatre heures du malin. Et comme, par son commandement le sieur Seguier, évéque de Meaux, premier aumônier du roi , se disposait à en dire une autre , les douleurs s'augmentant , on alla avertir le roi. Leqael la vint voir ; mais prenant le soin de la santé du roi , qu elle savait avoir besoin d'aller prendre son repas , Vén pressa tant que sa majesté s'y en alla. Enfin , c'était sur les onze heures du matin , le roi ne venait que de se mettre à table , n'y ayant pas un quart d'heure qu'il avait quitté la reine , lors qu'on vint lui dire qu'elle accouchait. 11 y court ; dès l'entrée » la marquise de Sénecey, dame d'honneur de la reine , dit à sa majesté que la reine était accouchée d'un dauphin : et:la dame Péronne , sage-femme , qui l'avait assistée par le conseil des médecins et chirurgiens de leur maison les plus expérimentés en telles affaires, fit voir l'enfant au roi , et lui fit remarquer sa beauté et grandeur extraordinaires. A l'instant chacun s^écria : Cest un dauphin , ccst un dauphin ; et cette parole se porta aussi vite qu'un éclair par toute la cour , et quatre dauphins argentés, d'un grand obélisque planté devant le vieil château de Saint-Germain , aidèrent à épandre cette nouvelle dans le peuple , avec le vin qu'ils versèrent tout ,1e jour, et continuèrent le reste de la nuit en grande abondance . j>

. .Le dauphin fut ondoyé en .vue de la reine par le sieur Séguier, premier aumônier.

.;» A une heure après midi, le roi alla faire chanter le Te 2>i?um'dan8 la chapelle du vieux château, accompagné des Gent-Suisses.de .sa garde, et suivi de Monsieur, du chancelier de France , des ducs de Montbazon et d'Uzès , des sieurs de Liancourt, de Mortemar, de Souvré, du comte de Tresmes , et , en im mot , de toute la cour , qui était si grosse toute cette semaine, qu'il était malaisé de trouver gîte à Saint-Germain , encore qu'il y eut lors des gardes aux principales avenues, qui n'en permettaient Fabord qu'aux personnes qui ne venaient point de lieu suspect de maladie.

» Au sortir de la chapelle , le dauphin , ay«iit été allaité par madame de la Giraudière , sa nourrice , les gardes en haie , fut porté en son appartement, meublé de damas blanc, et mis entre les mains de la marqnise douairière de Lansac , sa gouvernante »

On lirait sans doute encore avec intérêt la description des fêtes et des cérémonies qui signalèrent à Paris la naissance du fils de Louis XIII ; mais ces détails seraient trop longs, et aussi bien il est temps de revenir à la chambre à coucher de Versailles, que nous cuvons quittée pour aller à Saint*" Germain.

Cette chambre donne sur le balcon de la cour de m^bre par trois grandes portes vitrées et cintrées, qui regardent l'avenne de Paris et le soleil levant. Ce fut dans cotte même chambre • à ce même salon , où tout respirait la gloire et la puissance de Louis XIY , que son arrière-petit fils vint , ae* cdupagné de la reine et de ses enfants , haranguer la popu^ lace furieuse et menaçante, qui , après lui avoir arraché le sceptre , Tarrachfi lui-même à son palais, et lentraîna dans celui qu'il ne devait quitter que pour passer au Temple et du Temple k Téchafaud !

l^'hi^toire nous a conservé le souvenir du courage de ee prince infortuné dans I4 journée du 6 octobre 1789, alors qu'une troupe de furieux, accourus de Paris, avaient pénétré 4e force dans le château » ^t sç ruaient jusqu'à lappartement de la reine.

Tremblant pour les jours de son fils , le roi courut à la chambre de ce précieux enfant > et l'emporta dans ses bras. ISn cet imtAUt critique , U bougie qui l'éclairait vint à s'é-r teixidre : « Tene? ma robe d^ chambre, dit tranquillement I^ouis ^VI à l'une des femmes de service 1 Arrivé à tâtons dans «a chambre, il y trouva la reine, Madame Royale, Monsieur , Madame , madame Elisabeth et madame de Tour-^ zel , gouveruante ie§ ^nfaetts de Franee. La famille Royale, ainsi réunie» lUtendit arec moins d'effrai le sort qui la me^ paçait.

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Avant de quitter la chambre de Louis XIV, jetons un dèrnier, regard sur le beau plafond où Paul Véronèse a laisse^ un de ses chefs-d'œurre, la Chute des géants.

Nous visiterons rapidement la salle du conseil , qui conduit à la chambre à coucher de Louis XVI. Le roi Louis- Philippe a fait restaurer cette pièce, ainsi que le grand et le petit cabinet , le cabinet des médailles , le cabinet de la vais^ selle d'or et celui de la bibliothèque du roi , qu'on trouve à la suite les uns des autres. La salle à manger est également restaurée et remeublée. Elle était assez triste avant les réparations qu'on vient de lui' faire subir. C'est là peut-être que s*est passé, sous Louis XIV, un des épisodes du fameux vol dont parlent les historiens du temps : « Aux écuries du roi, où logeaient plus de trois cents personnes, et où veillaient , chaque nuit , cinquante ou soixante officiers ou valets , les housses et caparaçons des chevaux furent enlevés sans qu'on pût soupçonner par qui , ni même à quelle heure ce vol audacieux fut commis ; les harnachements volés valaient plus de cinquante mille écus. M. le grand écuyer a fait faire les plus minutieuses recherches dans toutes les parties du palais , et dans presque toutes les maisons de la ville ; on a dépêché sur toutes les routes avant que les voleurs eussent pu s'éloigner seulement de cinq lieues ; ces démarches n'ont rien appi*is : on n'a pas obtenu le moindre indice. Mais voilà quelque chose de plus fort : le grand appartement, c'est-à-dire cette longue file de pièces , qui s'étend depuis la galerie jusqu'aux cabinets du roi , est garni de meubles de velours cramoisi, avec crépines et franges d'or. Que devint le pauvre Bontemps lorsqu'il trouva , une semaine après l'événement des écuries , tous ses fauteuils , tous ses pliants , toutes ses tentures dégarnis de leurs riches ornements , qui avaient été coupés par des êtres non moins invisibles que les voleurs des housses et des caparaçons I Ce dernier coup était réellement une sorte de prodige , dans un lieu où jamais une foule nombreuse ne cesse de circuler

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Versailles. 5i

a toute heure du jour, et que plusieurs centaines de gardes parcourent la nuit. On avait reconnu l'inutilité des perquisitiohs ; de nouvelles franges furent commandées , et Ton ne songeait plus à cette affaire, lorsqu'un soir, au souper du roi, un gros et lourd paquet , lancé du milieu de la foule des courtisans, arriva sur la table , et fit, par sa pesanteur, bondir, en résonnant^ tous les plats d'argent. Une torsade, échappée en l'air du paquet mal formé , tomba en même temps sur la perruque du roi : « Ah I ah I dit sa majesté , je crois » que ce sont mes franges qui me reviennent ; uiais au diable * le moyen de restitution ; quelques pouces de plus et j'étais » assommé. » M. de Livry, en enlevant le paquet, aperçut un petit billet qu'on avait attaché ; le roi voulut le voir ; il renfermait ces mots, d'une écriture évidemment contrefaite : « Reprends tes franges, Bontemps; la peine en passe le plai- » sir. Nos baise-mains au roi. » — « Voilà, dit sa majesté , qui » me paraît bien insolent. » Le paquet- d'or parfilé était si pesant , .qu'à peine M. de Livry put le soulever. Il appela à son aide un garçon bleu , qui emporta les franges , et l'on ne s'en occupa plus. Mais les officiers de service firent fermer les portes; ils examinèrent toutes les personnes qui assistaient au souper du roi : toutes étaient connues , à l'exception d'une seule , qui se dit homme de qualité de la SaintODge , et ami du duc de Gèvres. Ce seigneur , ayant été prévenu , se rendit au palais , reconnut le Saintongeois , et en répondit. Aucun des assistants n'avait vu lancer le paquet; aucun n'avait senti, dans une foule cependant trèsserrée , le violent mouvement de bras qu'il avait fallu faire pour donner l'impulsion à un tel fardeau. « Allons , dit » Louis XIV en se couchant, il y a des magiciens chez moi : » bonsoir, messieurs , nous nous reverrons demain matin , » s'il leur plaît de me laisser dans mon lit. »

' En revenant siir nos pas, nous trouvons la fameuse salle connue sous le nom de l'Œil-de-Bœuf . Cette pièce , ainsi appelée à éause de la forme ronde de' la fenêtre qui Téclaire

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ea abat-jour, est connue par les bruits , les mouvcimente /les passions, les intrigues de la cour de Louis XIY, qui Tenaient là s'agiter, se faire entendre , se nouer ou se dénouer. Êtesvous à l'affût d'une chronique scandaleuse ? Tenez à TOEilde-Bceuf : bientôt tous serez instruit de ce que tous désirez saToir. Voulez-Tous être initié aux mœurs des courtisans ? Tenez en ce lieu ; car il reflète aTec fidélité la physionomie du palais. Que de malins propos se sont dits à l'oreille dam cette galerie ! que de liaisons commencées on rompues ! que d'éclats de rii^e ont retenti sous ces Toutes ! que de brilftnts seigneurs , de belles , de riches , de somptueuses dames sont Tenus étaler ici leur faste et leur orgueil ! Mais comment le luxe et la gaieté ne seraienirils pas les hôtes du palais de Versailles? Louis XIV est dans tout l'éclat de son règne et de sa jeunesse ; il aime les plaisirs à l'excès.. L'amour, qm est son dieu tutélaire, envoie partout sur les pas du jeune monarque les plus gracieuses femmes de la cour. Aussi rien n'est brillant , rien n'est animé comme les premières années de ce règne glorieux. Écoutez le récit d'une des soirées de la cour dans cette salle de l'ÛEil-de-Bœuf :

« Le roi se met, aTec madame de Montespan, à une table de reversis; Monsieur et madame de Soubise se placent à une autre; Madame et la marquise de Dangeau à une troisième. Partout mille louis au moins sont étalés sur le tapis ; il n'y a point d'autres jetons. Malheur à qui fait la partie de Dangea}i ; jamais il nç perd ; rarement il gagne peu. Ce joueur , exempt de distractions , ne se détourne pas l'espace d'une seconde de son affaire : ses oreilles , ses yeux , profitent do tout ; et l'on peut, au jeu de la cour, profiter beaucoup , ear il y a bien des attentions distraites , sans compter les pieds pressés, les genoux caressants et Jles billets glissés pendant qu'on bat les cartes.

» Les parties durèrent jusqu'à six heures. Le roi se leva alors, et se retira dans son cabinet pour lire ses dépêches. Durant son ab^ocQ, on fit les comptes, tiès^faciles k téi^,

puisqu'il n*y avait point de jetons. ]l s'agissait seulement de partager ; plusieurs poules restaient sur le tapis : j'en vis une de quinze cents louis à la table du marquis de Dangeau ; il voulait qu'on jouât encore pour la retirer : c'était assurément trente-six mille livres de plus dans sa poche ; mais sa majeslé étant rentrée , il fallut lever le siège. Le roi monta en calèche avec madame de Montespan , Monsieur et madame de Thianges. La reine avait auprès d'elle, dans une autre calèche, Madame f Mademoiselle et madame de Maintenon. D'autres voitures étaient là, on s'y fourra comme on put, et le hasard seul présida à la formation des sociétés roulantes.

» Rendue dans le parc, la cour se divisa, partie sur les tapis de gazon, partie sous l'ombrage des bosquets, partie dans de jolies gondoles , qui sillonnèrent en tous sens le canal, dont les eaux tranquilles réfléchirent les attraits et les riches toilettes des dames Et partout de la musique ; c'était un séjour enchanté. A dix heures commença la comédie ; à minuit on faisait Media noche dans les appartements; à trois heures du matin une longue fîle de carrosses roulait sur la route de Versailles à Paris. »

Quelques années se sont écoulées : à mesdemoiselles de

Thiange, de Lavallière, à madame de Montespan, efcc a

succédé, dans le cœur du monarque, la veuve du poëte Scarron. Hélas ! la .cour n'est plus si gaie qu'autrefois. » On bâille à l'OEil-de-Bœuf , on bâille à l'église ; on s*ennuie partout. Bien plus , cette austérité d'une cour, vieille avant le temps de la vieillesse , poursuit dans le monde les seigneurs et les dames ; à peine un gentilhomme , ami du plaisir, cndosse-t-il son manteau couleur de muraille pour se glisser, à la brune , chez une beauté sensible , que le terrible ordre de lien çiçre lui arrive avec sa femme de Versailles.

« Que résulte-t-il de tout cela dans une société qui ne peut pas changer de goûts et de passions ainsi qu'elle change d'habits ? L'inquisition mystique de la cour ne réussit qu'à rendre le vice plus subtil , plus avisé , plus prudent , et l'hy-

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poerrsie, en masquant les travers, les fait échapper aux stigmates de lopinion. Voilà ce qu'on gagne à faire passer Thypocrisie religieuse dans les mœurs.

» Qu apprend l'étiquette de la cour depuis madame de Maintenon ? Elle fait connaître l'heure précise à laquelle un courtisan doit arriver au lever pour assister à là chemise ; lui indique l'art d offrir la serviette ; lui enseigne combien de pas il doit faire» selon sa qualité , dans la chambre du lit ; rend familière à sa mémoire la liste des grands ayant le privilège du pour ^ et lui donne l'intonation avec laquelle il doit prononcer Sire, Mariy , s'il veut obtenir la faveur de suivre le monarque à cette résidence. 11 est encore indispensable de savoir en l'honneur de quels personnages les gardes du corps doiventyrapp^r du pied quand ils passent devant eux ; enfih on lapiderait un gentilhomme qui aurait transpessé l'ordre auquel les carrosses sont assujettis dans la cour de V^wiilles, comme les courtisans de Tintérieur du château. •

C'est peut^tre encore dans l'ŒEil-de-Boeuf qu'on vit arriver un jour, tout en pleurs , la veuve de Molière, qui venait aux pieds de Louis XIY implorer la permission de faire ensevelir son époux! Molière sans sépulture! grands dieux! £t quel barbare pouvait donc s'opposer à ce qu'on rendît les derniers honneurs au dieu de la scène française? — Voici le fait :

, Les comédiens avaient résolu de lui faire un convoi magnifique , mais M. de Harlay , archevêque de Paris , ne voulut pas permettre qu'on l'inhumât. C'est alors que la femme de Molière accourut à Versailles se jeter aux pieds du roi pour se plaindre de l'injure que l'on faisait à la mémoire de son mari , en lui refusant la sépulture ; mais le roi la renvoya en lui disant que cette affaire dépendait du ministère de M. Tarchevéque , et que c'était à lui qu'il fallait s'adresser. Cependant sa majesté fit dire à ce prélat d'éviter l'éclat et le seandale. M. l'archevêque révoqua donc sa défense , à condition que l'enterrement se ferait sans pompe et sans bruit.

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11 fut fait par deux prêtres , qui accompagnèrent le corps sans chanter, et on l'enterra dans le cimetière qui est derrière la chapelle de Saint-Joseph , rue Montmartre. Tous les amis du défunt y assistèrent un flambeau à la main. Mademoiselle Molière s'écriait partout : « Quoi ! Ton refuse la sépulture à un homme qui mérite des autels ! »

. Deux ou trois ans après , l'hiFcr fut très-rude : la veuve de Molière fit porter cent voies de bois sur la tombe de son Hiari , et les fit brûler pour chauffer les pauvres du quartier. La grande chaleur fendit en deux la pierre qui couvrait la tombe.

C'est à rCEiï-de-Bœuf encore que Jean Bart vint jadis , avec toute la rudesse d'un marin , se mêler, par devoir, aux flots des courtisans de Louis XIV. D'abord il servit de plastron à quelques papillons dorés ; mais le brave amiral ayant pris un jour avec eux son accent imposant et son air courroucé, ils jugèrent prudemment que ce roturier entendrait mal la plaisanterie, et ils furent dés lors beaucoup plus modérés.

L'Œil-de-Bœuf a vu successivement passer les courtisans de Louis XIV et les officiers de la restauration , les épées des gardes du corps et les hallebardes révolutionnaires 'y les gé^ néraux de Bonaparte , les diplomates de Louis XVIII et les pages de Charles X. Cette galerie résume tout le palais depuis Louis XIV, et, sans en sortir, nous pourrions évoquer chacun des hommes célèbres qui ont illustré les six derniers règnes. Mais n'oublions pas que leurs portraits sont dans le Musée ; que là aussi nous allons nous retrouver en présence der tous les noms glorieux , de tous les beaux souvenirs de notre histoire, et que jamais notre imagination, si ingénieuse qu'elle soit à rassembler les traits effacés des personnages illustres qui ne sont plus , ne vaudra cette animation puissante de la peinture , qui , sous l'inspiration d'un roi , vient de rendre la couleur , la^yie , et , pour ainsi dire , lemouve^ ment et la parole aux hommes et aux choses d'autrefois.

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