CHAPITRE V
Le parc.
A COTE de la chapelle, se trouve un petit escalier qui cou' duit aux tribunes supérieures , et qui, de-là, monte jusqu'au faîte des bâtiments. Gravissons les marches de cet escalier ; elles sont nombreuses ; mais prenons* courage , car lorsqu'une fois nous serons parvenus tout en haut, le plus magnifique panorama nous dédommagera amplement de notre peine.
Le guide vous a ouvert une petite porte qui doDue sur les toits du palais. En vérité, voici un autre édifice de cheminées, de paratonnerres, de combles en plomb, qui commence là où finit l'édifice de pierre et de marbre. Ce château est gigantesque. Savez-vous combien a coûté tout ce plomb ? La somme énorme de trente-deux millions l 11 est vrai qu'il faut comprendre aussi dans cette évaluation les tùyaua^ employés dans le parc à la conduite des eaux. Jugez après cela si Louis XIV ne dut pas être éfirayé quand on lui présenta le mémoire des dépenses totales du château de Versailles, et si le mouvement qui lui 'fit jeter' au feu cet effrayant mémoire ; n'était pas un mouvement bien naturel d'effroi , et de honte peut-être ?
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Mais approchez-vous de cette rampe en pierre qui borne de toutes parts Timniense terrasse sur laquelle vos yeux se sont portés d*abord avec inte'rét. Regardez en face et audessous de vous. Que) admirable tableau ! De tous les cotes , à rhorizon , des bois : en face , du côté de Trianon , des bois ; à gauche vers la pièce d'eau des Suisses , des bois encore : à droite les bois de la Brèche ; derrière vous ceux de Meudon et de Saint-Cloud. Au milieu de ce cordon d'arbres pressés se déroulent ç à et là des allées à perte de vue. Parfois s'ouvrent des clairières dans lesquelles vous voyez surgir de blanches maisons , comme du côté de Rocquancourt , ou bien le miroir argenté d'une pièce d'eau. Telle est l'élévation à laquelle vous vous trouvez , que ces forets placées à des distances infinies vous semblent cependant toutes voisines de vous et que la ville bien qu'élevée de iio mètres au-dessus de la mer , c'est-à-dire située à une bauteur, Mv^périeure de 5o métrés à celle de Paris , vous paraît couchée dans une vallée profonde, et dominée de tous côté» par des montagnes.
Examinons maintenant les objets qui sont placés plus près de nous dans le parc. Il est impossible de choisir un meilleur point d'observation que celui où nous sommes. Là , audessous , en face du corps central du château , ces bassins qui ont la forme de miroirs , et que bordent des tablettes en marbre blanc sur lesquelles tous distinguez de magnifiques groupes de bronze fondus par Aùbry et Roger , ces bassins composent ce qu'on nomme le parterre dCeau.
A droite te iarraîii s'iadiae ^« yrm» ét»ez on «e lieu il vous £uidrait descendre quelii|ue6 marehes, et vous ram trouveriez dans le parterre du nord où. je vous ferais re* marquer quatorze vaaes en hraoûm , et «urtout ceux ^ ont pour anses deux petits enfants accoudés^ Rica n'est ëé^faoki oooune ces prediidions du célèbre fondewr iJii;^^ Le par^ terre du nord aura sans doute encore w» gnuad iphacme fKmr
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TOUS quand vous viendrez le visiter à 1 époque de la floraison des lilas.
Regardons toujours dans la direction du nord. Voici l'allée d'eau qui s'ouvre en face des bains de Diane placés dans un bosquet fermé. Une pente douce conduit aux bassins du dragon et de Neptune , entre deux bandes de gazon sur chacune desquelles sept jolis groupes de trois enfants en bronze , alternant avec des ifs , soutiennent une coupe de marbre jaspé.
Tout à l'heure vous irez visiter en détail chacune de ces admirables sculptures , car je n'ai pas la prétention de vous décrire fidèlement les vases en marbre ou en bronze, les statues , les Hermès , les groupes , les bassins , les emblèmes en airain, en plomb, en marbre ou en pierre qui peuplent de toutes les manières, dans toutes les directions, dans toutes les postures, ces ombrages féeriques. Mais quand vous serez arrivé à l'extrémité de l'allée d'eau , retournez-vous , et si par bonheur les eaux jouent , dites-moi si jamais vous avez' vu nulle part, même en rêve, un aussi merveilleux spectacle, i
Au reste , les merveilles ne manquent pas ici : suivez la direction de mon doigt ; là se trouve la pièce d'eau du dragon qui doit son nom au dragon , ou serpent Pi thon , privé aujourd'hui de son entourage de cygnes et de dauphins. C'est sans contredit la plus belle de toutes les pièces d'eau qui décorent le parc. Analyser en détail chacun des groupes en plomb qui se trouvent adossés à la vaste tablette dû fond, serait un travail aussi fastidieux pour vous que pour moi ; qu'il me suffise de vous indiquer , ce que vous appréciez , d'ailleurs, aisément de vous-même, que le groupe du milieu représente Neptune et Amphitrite accompagnés de nymphes , de tritons et de monstres marins. Ce gigantesque morceau , coulé en plomb , est d'Adam l'aîné.
Voulez-vous jouir convenablement de la vue du bassin de Neptune, parcourez les deux jolies allées demi -circulaires.
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l'une inférieure » l'autre supérieure , qui entourent la pièce d'eau du côté du nord. De ce point vous aurez la coupe d'un théâtre antique , dont la tablette et le canal figurent le proscenium, tandis que le talus gazonné qui règne en amphithéâtre dans le pourtour y représente les gradins. C'est sur-' tout au moment où les grandes eaux jouent qu'une foule innombrable rassemblée sur ce tains , rappelle parfaitement l'effet des spectacles antiques.
De 'puissants seigneurs , de hauts et nobles personnage» vinrent à diverses époques jouir de la vue de ce bassin magnifique. Leurs pieds foulèrent le sol sur lequel vous erres en ce moment , et dans ces lieux où vous apercevez à peine un étranger venu comme vous de Paris pendant la semaine pour visiter Versailles, une population pressée, curieuse, ardente, se disputait les vastes allées de ce vaste amphithéâtre.
Un jour, entre antre, on y vil paraître un vieillaitl en cheveux blancs : ses habits religieux avaient une forme inusitée ; sa suite de cardinaux et d'ecclésiastiques de toutes les dignités , les respects dont on l'environnait , tout concotnrait à attirer sur lui l'attention de plusieurs milliers de spectateurs. Tout à coup les cris de vive le pape ! vive sa sainteté 1 se font entendre. C'était le vénérable Pie VII lui-même qui , venu à Paris en 1804 , pour la cérémonie du sacre de l'empereur Napoléon , jugea que Versailles n'était point indigne du r^ard d'un homme habitué à contempler les merveillesantiques et modernes de la capitale du monde chrétien.
Reportons maintenant les yeux vers cette autre extrémité du parterre d'eau , dont nous n'avons pas encore parlé : c'est le parterre du Midi ou des Fleurs, J'avoue que ce dernier nom est aujourd'hui peu mérité , car on chercherait vainement une seule rose an milieu de ces plaques de gazon garnies symétriquement de bordures de buis , et enrichies de deux bassins ronds en marbre. On peut d'ailleurs justifier le manque absolu de fleurs de ce côté du parc. Le moindre
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«rbuète aurait détruit Teffet d'une perspective à laquelle on ne saurait yraiment rien comparer. C'est un tableau de paysage^ dont les bois de Satory forment la plus belle partie et Tencadrement Au-dessus on n aperçoit que la ligne bleuati'e de l'horizotn. Au milieu brille , comme un lac solitaire , la pièce d-eau des Suisses (ainsi nommée parce qu'elle fut creusée par les Suisses de la garde de Louis XIV) , et dont les contours si gracieux , si bien dessinés autrefois, ne sont plus marqués par de rares tablettes en pierre de taille. Dans rintenralle qui existe entre ce lac et les bois, s'élève la sta* tue équestre de Louis XIY , convertie en Marcus Gurtius par Bernin qui n'avait pu faire agréer cette sculpture grotesque au monarque.
A gauche de la pièce d'eau des Suisses vous apercevez le jardin potager ; plus près commence la route de Brest , et sur cette route, viennent s*appuyer les dernières marches du double escalier de l'orangerie.
L'orangerie! ce mot désigne un chef- d'œuvre au milieu des chefs-d'œuvre de Versailles. Son escalier de géants, ses bâtiments si gracieux dans leur incroyable élévation , la serre si commode , si solidement bâtie surtout puisqu'elle supporte une partie de la terrasse et des pièces d'eau du midi , tout cela éblouit, confond, étonne.
Mais ce n'est point encore assez : votre admiration sei^a fatiguée avant que les beautés soient épuisées : reposezvous donc un instant si vous le voulez » et nous reprendrons ensuite notre description faite à vol d'oiseau.
Nous avons vu le parterre d'eau et tout ce qui l'avoisine à droite et à gauche. Avançons maintenant dans le parc : donnez un coup d'œil en passant aux deux bassins placés dans les angles du parterre d'eau. Deux groupes d'animaux en bronze méritent de captiver votre attention. Du côté du nord ce sont deux lions qui terrassent l'un im sanglier , l'autre un loup. Du côté du midi , c'^st un ours terrassé par
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un tigre , et un cerf par un limier (fondeurs , les frères Keller).
Quel beau coup d'œil du haut du perron qui conduH dans le parterre de Laione ! La perspective commence entre les deux grands bassins du parterre, continue le long des rampes et terrasses qm descendent en amphithéâtre dans le parc f se prolonge entre deux rangées de vases , et de statues de marbre» sur un large tapis de gazon, nommé le Tapis-Yert / et se termine k un vaste canal , au delà duquel elle se perd dans la vapeur de Thorizon.
Je ne vous parlerai pas du. bassin de Latone. Rien d'éléçrant, de modelé comme cette statue qui couronne cette enceinte de grenouilles et de crapauds jetant à profusion de Tean autour du bassin. Ce sont là des choses qu'il faut aller voir de prés, et vous vous souvenez que nous sommes un peu haut placés.
Là bas, à droite dans la direction du nord, apercevezvous un bosquet entouré d'une grille qui ouvre sur le parterre de Latone? Ce bosquet, le plus joli de tous les bosquets fermés du parc , contient le& bains d'Apollon. Ici ne cherchez point les ornements symétriques de l'art ; tout est. naturel ou du moins ressemble à la nature. Après avoir marché pendant quelques instants entre des arbres étrangers divisés comme dans les parcs anglais , tout à coup le terrain s'élargit : on découvre une clairière : au fond surgit un immense rocher de la forme la plus pittoresque et la plus élégante : l'entrée du rocher , qui paraît contenir une vaste grotte , est soutenue par de lourdes colonnes grossièrement taillées : c'est le palais de Thétis , dont les nymphes s'empressent de servir Apollon au moment où il vient se reposer des fatigues du jour dans les bras de la déesse. Elles sont toutes belles comme le dieu qu'elles servent , et leurs légères dra» peries dérobent à peine^es charmes de leur gracieuse nudité. Les trois premières ,. ainsi que le dieu, sont le chefd'cBUvre de Girardon ; les trois dernières; de.Regnaudin.
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VERSAILLES. 7d
A droite et à gauche on voit deux autres groupes : ce sont les cheraux du soleil abreuvés par des tritons. Autrefois ces trois chefiMl*œuvre se trouYaient placés près du château , et étaient surmontés d'un triple baldaquin de métal doré , qui devait faire le plus mauvais effet. Que j'aime mieux ces voûtes de pierre , ces lichens» cette mousse , cette végétation sauvage et montagneuse qui couvre les lianes du rocher ! Quel effet ne doivent pas produire ces eaux lorsqu'elles serpentent , ces cascades lorsqu'elles retombent en bouillonnant dans le bassin qui défend l'abord de la grotte I
£t supposez maintenant que des musiciens placés dans le fond du rocher, fassent retentir ces bosquets d'une douce mélodie , ainsi que cela eut lieu sous les règnes précédents, ne vous croirez- vous pas remonté d'un grand siècle dans l'histoire? Ne vous figurei*ez-vous pas être spectateur de quelqu'une de ces fêtes brillantes dont le parc fut tant de fois le témoin , et ne vous semblera-t-ilpas entrevoir au travers des arbres le pourpoint doré des courtisans ou les soyeuses draperies des vêtements des dames de la cour? £h bien /votre rêve est réalisé; admirez cette jeune beauté courant sur les pas d'un élégant cavalier : on dirait Diane accompagnant Endymion. C'est la duchesse de Fontanges , c'est Louis XIV. Le vent soulève la coiffure de la folle duchesse. Four retenir ses cheveux épars , elle les fixe avec un ruban , emprunté do je ne sais quelle partie de sa toilette, et cela prêle à ses traits une séduction de plus. Demain , so^ez-en sûr, cent dames paraîtront à la cour le front ceint d'un ruban à la Fontange,
Regardez encore. Voici venir une jeune et jolie personne, à l'air modeste, à la démarche quelque peu embarrassée, mais elle a tant de grâce dans les manières , son œil doux et Tif est si humide de sentiment et de tendresse, qu'on oublierait volontiers toutes ses imperfections , en eût-elle mille fois davantage. Tout a coup elle tremble, elle a peur : le tonnerre a grondé , comment fuir ? Ah ! voici un sauveur ! elle
regarde celui que le hasard dirige de ce côté , aussitôt son effroi redouble. Les orage^ du cœur sont plus violents parfois que ceux de la nature.
Vous ayez reconnu Louis XIY et mademoiselle de La Vallière* Le monarque rassure la craintive Louise : il lui fait l'aveu de son amour qu'elle écoute tout a la fois avec bonheur et avec anxiété. Mais bientôt ses scrupules s*évanouifrsent sous les regards de ûamme d*un amant adoré qui jure d*étre fidèle toute sa vie..,.
— « Toute votre vie! s*écrie-t- elle avec émotion^.. Ah ! j'ai besoin d'oublier que cette promesse m'est faite par celai qui la fit déjà tant de fois à d'autres
— » Louise! combien j'ai de motifs de plus pour être fidèle à ce serment t
-- » Non , non , vous en avez moins La nature a fak.
si peu pour moi.
— - > Que dites-vous ? Je changerais mon royaume ccoitre 1U1 seul de ces regards.
-^ ^ » Vous auriez tort , mon prince , si tous vos sujets vous aiment autant que moi.
— » Cet amour délicieux est la seule félicité dont je veuille
m'enivrer Mais , hélas! je parle en homme heureux , et
peut-être ne le serai-je jamais ! •
£11e baissa les yeux , que pouvait-elle répondre ?
L'orage redoublait; lèvent, précurseur de ces roulantes détonations qui ébranlent la terre , agitait de plus en plus la feuillée ; le roi proposa à mademoiselle de La Valliète de rentrer au château
Le lendemain les amants se rendirent au même lieu ; mais le roi y trouva sa maîtresse tout en pleurs. 11 s'était fait précéder par un magnifique cadeau, composé d'une paire de. boucles d'oreilles du prix de cinquante mille écus , d'un crochet et d'une montre estimés autant.
« Je suis bien malheureuse ! dit la tendre LavalKère en sanglotant; sire, vous me mettez au niveau des. femmes dont
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vous avez acheté la possession. Cette pauvre vertu , qui se défend tant qu'elle peut d*une faiblesse qui me ravirait bientôt votre cœur, vous la prenez sans doute pour de la coquetterie intéressée ; vous attaquez avec des présents, comme un obstacle, un principe fondé sur rhonnem% moins, hélas! que sur la crainte de vous perdre.
— » Chère demoiselle , vous jugez mal mes intentions , répondit Sa Majesté d'un ton où la tendresse était mêlée de fierté ; foi de prince , en vous envoyant ces bagatelles ( cent mille ccus de bijoux!), je n*ai pas voulu plus que vous mettre un prix à une félicité que je juge inestimable. »
La conversation devint bientôt plus tendre ; des baisers furent pris ; je crois bien qu'ils furent rendus. Mais le reproche de mademoiselle de La Yallière avait produit son effet : le roi immola encore ses désirs à une sorte de délicatesse qu'il n'avait jamais portée si loin.
Le jour suivant, il n'en fut pas ainsi. En général , un amour vulgaire ne se possède pas longtemps : ce serait trop exiger que d'attendre plus de patience d'un amour royal. Cette troisième entrevue secrète eut lieu dans les appartements de Saint-CIoud ; M. le comte de Guiche fut chargé par le roi d'entretenir madame^ tandis que Sa Majesté restait près de mademoiselle de La Vallière ; les autres filles d'honneur, qui ne pouvaient douter que leur compagne n'eût inspiré au roi le plus doux sentiment, se retirèrent Tune après l'autre. Que dirai-je de cet entretien décisif entre la fille d'hunneur et l'amant couronné ? La pauvre enfant résista tant qu'elle put ; mais des baisers enivrants amollirent peu à peu son courage, et ce fut d'une voix mourante, avec un accent déjà égaré parle plaisir, qu'elle s'écria : « Mon ami,ayez pitié de ma faiblesse. »
Oui certes, Louise dé la Miséricorde, la postérité aura pitié de ta faiblesse, car ce ne fut pas l'orgueil ou l'ambition qtii te jeta dans les bras du roi ; ce fut l'amour, et l'amour le plus vrai , le plus profond, le mieux senti. (JSui, certes, la
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postérité respectera ta mémoire , parce que tu n'as pas été vaine de ta fayeur; et, si quelques moments de bonheur te furent accordés, à toi , pauvre fille, égarée au milieu d'une cour voluptueuse , tu les as cruellement expiés , d'abord par les chagrins que t'ont fait éprouver d'envieux ennemis au sein de la plus grande prospérité , et ensuite par les larmes que tu as versées sous la bure du couvent où tu vins, en exilée y terminer ta carrière !
Peut-être est-ce bien sous ces marronniers que voici , ou prés de ce tapis vert , aimé de la foule , que mademoiselle de La Valliere aperçut un jour « cette petite personne à la taille mignonne, à la peau blanche, aux cheveux blonds, aux yeux d'une vivacité tout attrayante », enfin, Ninon de Lenclos. Peut-être est-ce bien là qu'on fit à Louise , qui devait aussi avoir son rêve prophétique , le récit de la vision qu'eut dans sa jeunesse la beUe Ninon , à midi , tout éveillée. .
Elle était seule ; on vint lui annoncer qu'un inconnu demandait à lui parler : il avait , disait-il , des choses importantes à lui communiquer. Il fut introduit ; c'était un petit homme , vieux , vêtu de noir, sans épée et d'assez mauvaise mine ; il avait des cheveux blancs , un front ridé , des yeux vifs et étincelants , et portait la tête un peu de coté. • Mademoiselle, lui dit-il en entrant, je vous prie, faites retirer votre fille de chambre , car personne ne doit entendre ce que je vais vous révéler. » Cela fait , il continua :
m Que ma visite ne vous épouvante pas , vous n'avez rien a craindi*e de moi ; au contraire , vous pouvez tout en attendre. J'ai présidé à votre naissance , je dispose à mon gré du sort des hommes, et je viens savoir de vous, de quelle manière vous Souhaitez que je dispose du vôtre ; il dépend de votre volonté d'être la personne la plus heureuse de votre siècle et d'en devenir la plus célèbre. Je vous apporte une couronne ou une beauté immortelle. Choisissez de ces deux faveurs celle qui vous touche le plus. .
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— • Puisqu'il en est ainsi , dit en riant mademoiselle de Lenclos , je choisis la beauté éternelle. >
Alors rincomm tira de sa pocfae des tablettes noires à feuillets rouges, et reprit: « Veuillez, mademoiselle, inscrire Totre nom sur ces tablettes , et jurez-moi un secret éternel ; je ne tous demande rien de plus. » Ninon promit tout ce qu il voulut. Notre homme prenant sous sa veste une baguette d*une forme bizarre , en frappa Tépaule gauche de sa protégée , et prononça ces paroles :
« Je vous donne une beauté immortelle et un pouvoir sans bornes sur tous les cœurs. C'est le plus beau privilège dont vous puissiez jouir ici-bas. Depuis quatre mille ans que je parcours la terre, je n*ai trouvé encore que quatre, femmes qui en aient été dignes , Sémiramis , Hélène , Cléopâtre , et Diane de Poitiers ; vous êtes la dernière à qpi je sois résolu d*en faire don. Vous paraîtrez toujours jeune , toujours fraîche ; vous serez toujours charmante , toujoui s adorée , et toujours aimée de ceux que vous aimerez. Vous jouirez d*une santé inaltérable, et ne vieillirez pas.Certaines femmes sont nées pour le plaisir des yeux ;, il y en a d'autres qui sont faites pour le charme des cœurs ; vous réunirez en vous ces deux qualités si rares , et vous inspirerez des passions à l'âge même de la plus grande vieillesse. »
Mademoiselle de l'Enclos, que l'accent de l'inconnu persuadait malgré elle, voulut faire une observation et se ré^ crier à ce dernier pronostic. « Ne vous étonnez pas, continua-t-il, et ne m^adressez aucune question, je ne saurais y répondre ; tout ce qu'il me reste à vous dire, c'est que vous ne me reverrez plus qu'une foi», et cela dans nombre d'années, la veille de votre mort.»
Sur ce, il disparut , laissant la demoiselle en proie à une mortelle frayeur.
On ne peut ajouter foi à cette histoire. Mais enfin, si elle eu£ lieu , quel pouvait être cet inconnu et le traité qu'il proposa ? Je ne le dirais pas quand bien même je le pourrais
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Mais quelle femme oserait ici blâmer mademoiselle de Lenclos d* avoir accepte mie convention qui porte cette clause : « Vous serez toujours aimée de celui que vous aimerez. •
Au-delà du tapis vert , c'est-à-dire sur le côlé à gauche , vers le milieu , se trouve une petite allée qui conduit au bosquet de la Colonnade. Cette magnifique rotonde est composée de trente-deux colonnes en marbre de Languedoc , en br<sche violette et en bleu turquin, qui répondent à autant de pilastres , tous en marbre de Languedoc. Les colonnes et les pilastres sont réunis par des arcades qui supportent une corniche surmontée de vases de marbre blanc. Ce bel ouvrage est de Mansard. Mazière , Cranier, Lehongre et Lecomtô ont exécuté les bas-reliefs. Sous les arcades, vous voyez vingt4)uit grandes vasques en marbre blanc , de chacune desquelles sort un jet dont les eaux retombent en cascades dans le cheneau inférieur.
Au milieu de Tenceinte est le beau groupe de Tenlèvement de Proserpine par Girardon, d'après Lebrun.
De quelque côté qu on examine ce bosquet , dont les colonnes se découpent d'une manière toute pittoresque sur les arbres voisins, on est saisi d'étonnement et d'admiration. Rien d'élégant , de léger comme cette construction. On y. donnait autrefois des concerts pour la cour, dans la belle ' saison.
Plus loin, du côté de la route de Brest, se trouvent un bassin en forme de miroir , et au devant,, un jardin anglais, ^\i Jardin du /?oi,fermé par une grille à hauteur d'appui. Ce n'est point d'ailleurs,, ainsi que Tont affirmé quelques personnes, la copie du jardin de la maison d'HartweU qu'occupait Louis XVI II en Angleterre.
Le Jardin du Roi est le rendez-vous de la bonne société à. Versailles. C'est là qu'en été on vient respirer les émanations embaumées du soir, et les parfums qu'exhalent à l'enviles fleurs de toute espèce, groupées en aboudanco' dans les
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touffes de yerdure qui bordent les tortueuses alliées de ce bosquet.
Sur un gazon frais et velouté s elère une petite colonne corinthienne , surmontée de la statue de Flore. Cette déesse est vraiment digne de présider à ces lieux.
Vous comprenez que , dans notre course vagabonde et dans ces indications à vol d'oiseau , j'omets nécessairement une immense quantité de morceaux de sculpture , de vases de Rubi , de groupes de Cornu , de Raon , etc. , de bassins , de cabinets de verdure et de bosquets particuliers. Mais souvenez-vous que nous ne nous sommes pas proposé une nomenclature complète, et que notre récit, fait en nous promenant par la pensée dans le parc , a toute Firrégularité d'une première visite, dans laquelle on ne peut s'arrêter que devant les objets les plus importants.
Parmi ceux-là , hâtons-nous de placer le Bosquet de la Reine y qui contient la salle des Tulipiers. Vous avez peutrétre entendu dire que , pendant Tété , on donnait à Versailles d'élégants bals de souscription ; vous êtes sur l'emplacement même de ces bals.
Non loin, s'ouvre le bosquet de la salle de bal dit des ro^ cailles. Là aussi de gracieuses femmes et de beaux cavaliers firent briller leur jeunesse et leur légèreté. Honneur à ces femmes et à ces cavaliers ; ils faisaient partie de la cour de Louis XIV ou de ses successeurs. Quoique plus vulgaires, j'aime autant les bals du Bosquet de la reine. Au moins ceux qui y figuraient l'an passé sont-ils encore vivants, à part quelques exceptions malheureuses ; tandis que des héros de ces nobles fêtes, données autrefois en face des gradins de rocailles et de coquillages , auprès des cascades reflétant plusieurs milliers de bougies, que reste-t-il ? moins que rien; un peu de poussière.
Cela est triste. Pour nous égayer, revenons au tapis vert, où vous verrez peut être , si c'est un dimanche , quelque Parisien , les yeux couverts d'un bandeau , chercher à atteindre
lautre extrémité du gazon , sans sortir de Tétroit espace qu'il présente en largeur. Bien peu réussissent; quelques-uns, heurtant des cailloux ou posant mal le pied, perdent 1 équilibre et tombent ; d*autres vont se jeter brusquement daiis quelque compagnie de promeneurs paisibles ; d'autres , en- . fin , dépassant les limites du gazon , marchent longtemps sur le sable arant de s*aperceT0ir qu'ils ne sont plus dans les conditions régulières de leur tentative. Il y a là quelquefois des scènes plaisantes.
Cette grande pièce d'eau ronde , que vous voyez au bout du tapis vert, est le fameux bassin d'Apollon , qui porte encore le titre plus vulgaire de char embourbé. Le dieu du jour sort du sein des eaux , dans le centre du bassin. Le char est traîné par quatre coursiers , au milieu d'un peuple de tritons , de dauphins et de monstres marins. Ce groupe en plomb a été fondti par Tuby sur les dessins de Lebrun. La gerbe du milieu est très-considérable; elle s'élève à 5; pieds, et les deux autres à 47.
Au-delà,commence le grand canal j dont la forme est celle d'une croix dont la tige est en perspective avec le tapis vert. Nous retrouverons a Trianon la branche de droite , tandis que celle de gauche va aboutir à l'avenue de Saint-Gyr.
Telles sont les beautés principales du parc de Versailles. Au-delà des limites placées à l'entrée du canal , s'élèvent à perte de vue des bois dont vous apercevez les ombrages. Gela encore est le parc , mais le grand parc qui n'avait pas moins de i5 lieues d'étendue sous Louis XIY, alors qu'aucun p«stî4 village n'était venii s'implanter au milieu de la résidence royale. Au reste, tel qu'il est, le grand parc est immense , et le petit lui-même , circonscrit .dans l'espace que nous venons de visiter, offre des dimensions extrêmement vastes.
En 1 775, les arbres du petit parc , ces arbres que Louis XIV avait riis naître, furent abattus à cause de leur vétusté. Cette destniction , quoique devenue nécessaire , ne laissa pas d'af-
fliger à celle époque tous les amis des arts et de la nature. L'auteur du poème des Jardins a exprimé ses regrets dans des vers trop connus pour être cités ici.
La nouvelle plantation fut faite par Lemoine , qui supprima quelques bosquets , ajouta des quinconces , simplifia plusieurs ornements un peu lourds , tout en conservant le plan et les belles distributions de Le Nôtre.
Voici la première fois que je nomme ce fameux architectejardinier, qui dessina les beaux jardins des Tuileries , du Luxembourg, de Vincennes, et qui déploya à Versailles toutes les ressources du génie le plus heureux. Son nom est trop célèbre , ses travaux trop connus et trop bien appréciés, |>our que nous ayons la prétention de lui ajouter aucun éclat par nos éloges. Nous citerons seulement une anecdote ignorée , et qui révélera au lecteur le caractère d'un artiste dont les beaux travaux sont immortels.
Le Notre , ayant fait un voyage à Rome , fut présenté au pape Innocent XI, qui avait désiré voir un homme si célèbre. Sa Sainteté examina avec un grand intérêt les plans de Versailles , dont Le Nôtre s*était muni comme de son plus beau titre de gloire ; le chef de l'Eglise en parut enchanté : « Mon DienI dit-il , cela doit coûter des sommes prodigieuses. »
— « Saint père , répondit l'architecte , la dépense ne passe pas encore deux cents millions. » Le Nôtre ajouta : « Je ne crains plus de mourir, j'ai vu les deux plus grands hommes du monde , votre sainteté et le roi , mon maître.
— » Ah ! monsieur, quelle différence , reprit Innocent XI avec humilité : Louis XIV est un grand prince victorieux , et je suis un pauvre prêtre , le serviteur des serviteurs de Dieu D'ailleurs , le roi est jeune , et je suis vieux.
— £h ! mon révérend père , répliqua Le Nôtre , qui prit an mot la modestie du pape , vous vous portez bien ; il y a beaucoup à parier que vous enterrerez tout le sacré collège. Je suis ravi de l'estime que vous portez a mon maître ; per-
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mettez-moi de voas .embrUMor.... » Et, sans attendre la réponse du TÎcaire de Jësus-Ghrîst , J'artiste lui sauta au cou. Innocent XI trouva peut-être que , pour un prince dont on ne baise ordinairement que la pantoufle , cette accolade était un peu familière , surtout de la part d'un simple jardinier, si habile qu'il fût.
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