CORNELIS ENQELBRECHTSZ DE LEIDE
Pieta.
éléments d’instruction et des jouissances d’ordre hautement intellectuel.
Combien de gantois n ’ont peut-être jamais franchi le seuil du Musée des Beaux Arts, ni admiré sa belle ordonnance ou ses œuvres d’art? Faire mieux connaître ces collections de peinture, de sculpture et de gravure, tel est le but de l’étude que nous offrons au public, avec l’appui de la commission du Musée des Beaux Arts et grâce à l’initiative d’un éditeur animé d’un zèle ardent pour la renommée artistique de Gand. Retracer les origines du Musée, ses vicissitudes et son
développement ; signaler les initiatives dont il a été l’occasion et qui lui ont donné son importance artistique; faire valoir sa belle ordonnance et ses principales œuvres d’art, tel est le programme que nous nous sommes tracé; nous écartons délibérément toute discussion au sujet
Andrea di Cione dit Orcagna(?).
Le couronnement de la Vierge.
JACOB VAN AMSTERDAM. — Le calvaire.
des différentes tendances artistiques actuelles et des problèmes de critique qui préoccupent les historiens de l’art. Les illustrations qui accompagnent cette étude, pour nombreuses soientelles, ne donnent qu une idée incomplète des richesses du Musée des Beaux Arts de Gand ; nous espérons néanmoins que leur choix suffira pour confirmer la remarque de Fromentin : « La Belgique est un livre d’art dont, heureusement pour « la gloire provinciale, des chapitres sont un peu partout. »
(I) Nous empruntons plusieurs renseignements Schoone Kunsten der s! ad Geni, paru en 1915 dans I
au travail publié par M. A. Van Werveke sous le titre Het Muséum van e Bulletin de la société d Histoire et d' Archéologie de Gand-
Avant la suppression de la Compagnie de Jésus, en 1773, les églises et couvents de Gand possédaient de nombreuses œuvres d’art. Lorsqu’à cette date Clément XIV dispersa les Jésuites, une quantité considérable de tableaux et de sculptures fut saisie par le gouvernement autrichien. On lui proposa de créer un musée pour les recevoir. Marie-Thérèse refusa son approbation au projet; mais elle prescrivit de réunir tous les tableaux, sculptures ou gravures provenant des couvents des Jésuites belges, dans trois centres principaux : Anvers, Bruxelles et Gand. Cet ordre préparait la spoliation ; il en était le premier acte
En 1776, le directeur du Musée de Vienne, nommé Joseph Rosa, reçut la mission d’inspecter les
trois dépôts et d’y choisir tout ce qu ’il jugeait digne d’entrer au Musée de la capitale de l’Empire ; c’est à cette occasion que des tableaux et d’autres objets d’art de premier ordre furent arrachés au sol patrial et prirent le chemin de l’exil. Cette opération déloyale enrichit notablement le Musée de Vienne et dépouilla la Belgique de plusieurs chefs-d’œuvres.
Après le départ de Rosa, on inventoria ce qui restait et le 5 mai 1777, on vendit publiquement à Gand 387 tableaux, environ 150 gravures et huit sci ilptures provenant des églises et des couvents des Jésuites d’Ypres, Courtrai, Bruges, Gand et
hieronimus van aken dit Bosch. - Le portement de croix. Tournai. La vente rap-
porta un peu au-delà de
19.000 florins, exactement 19.227 fi . 18 sous et 5 deniers (1); toutes les œuvres furent adjugées à des prix dérisoires, sauf le Martyre de saint Liévin de Rubens : cette toile importante, qui ornait l’église des Jésuites de Gand, fut vendue au prix de 11.200 florins. Elle est actuellement au Musée de Bruxelles ; Fromentin en signale la haute valeur artistique ; il y découvre « le sentiment « d’une harmonie radieuse, la plus admirable peut-être et la plus inattendue dont Rubens se soit « jamais servi pour exprimer ou pour faire excuser une scène d’horreur. »
Si le pouvoir impérial persistait à refuser la création d’un musée, il ne percevait pas moins les échos de l’opinion publique ; celle-ci jugeait sévèrement l’abandon des œuvres d’art et l’inoOuciance à leur égard. Pour se donner l’apparence de préoccupations artistiques, une circulaire ordonna de dresser inventaire des œuvres d’art restées en Belgique, afin d’empêcher leur vente et leur exode à 1 étranger. C’était le prétexte avoué ; mais sans doute préparait-on déjà en secret une nouvelle spoliation; avant
de mettre à exécution le projet de suppression des couvents, on voulait connaître leurs œuvres d’art, afin de s’en emparer plus aisément.
Les Echevins de Gand confièrent au peintre Spruyt le soin de dresser l’inventaire pour le territoire de Gand, aussi bien dans les églises, les abbayes et les couvents qu’au château des Comtes et à l’hôtel de ville, ainsi que dans les hospices, hôpitaux ou locaux de corporation. Cet inventaire, quoique trop succinct et incomplet, atteste un souci d’exactitude ; il décrit les richesses artistiques de Gand à la fin du XVIIIe siècle, mais non l’état d’une collection publique, que Gand ne possédait pas encore.
Sous le prétexte machiavélique de secourir plus largement le clergé séculier, Joseph II prit un arrêté en date du 1 7 mars 1783, aux termes duquel un grand nombre de couvents des deux sexes furent supprimés; cette ordonnance fit disparaître plus de 160 maisons religieuses, abbayes, couvents ou prieurés, dont treize à Gand, notamment les Riches-Claires, Sainte-Agnès les Capucines, les Carmélites, les Pénitentes, les Annonciades, les Dominicains, les Pauvres-Claires et quelques autres.
Loin de solder en bénéfice, l’opération fut un insuccès financier ; les dépenses dépassèrent les revenus des biens des couvents supprimés. Pour couvrir le déficit, Joseph II fit vendre ces biens, entr’autres les 272 meilleures œuvres d’art, parmi les 22.000 (?!) qu’on dit avoir recueillies dans ces couvents. L’empereur, aussi avisé que Marie-Théièse, préleva, avant la vente, sept toiles parmi lesquelles trois provenant des Chartreux de Gand. Le rappoit de Piot sur les tableaux enlevés à la Belgique en 1785, publié en 1877 dans les bulletins de l’Académie Royale de Belgique, fournit de précieux et douloureux renseignements sur cette période néfaste pour le patrimoine artistique de la Belgique.
La domination française fut aussi défavorable que celle de l’Autriche. Entrés à Gand, le 12 novembre 1792, les Français réclament, dès le 2 février 1793, à la Municipalité de Gand «l’inventaire de tous « les biens, meubles et immeubles, appartenant aux ci-devant corps et métiers, confréries laïques et « ecclésiastiques ». Cette ordonnance cachait une arrière-persée de spoliation.
Peu après le retour des français, en juillet 1794, ceux-ci firent enlever un grand nombre d œuvres d’art des églises, notamment les quatre panneaux principaux de Y Agneau mystique des Van Eyck, qui se trouvaient à Saint-Bavon, deux toiles du couvent des Récollets, trois de l’abbaye Saint-Pierre.
Ces faits auraient dû soulever depuis longtemps les protestations de la municipalité gantoise ; la crainte des envahisseurs ou l’insouciance lui firent garder le silence; mais le 25 septembre 1795, des protestations s’élevèrent. Aussi, sous le fallacieux prétexte de cacher aux regards des gantois des emblèmes ou des souvenirs du régime féodal et de la tyrannie (!?!) et d’éviter des troubles civils, chargea-t-on les citoyens Hebbelynck et Van Cauwenbergh de rechercher tous ces objets et de les mettre en sûreté ; on réservait toute décision ultérieure au sujet de leur conservation ou emploi. Cette mesure eut pour résultat de soustraire aux réquisitions plusieurs objets de prix qu’on retrouva plus tard, dans la première moitié du XIXe siècle, sous ou derrière des meubles de l’hôtel de ville ; ainsi furent sauvés la bannière de la Ville datant de 1483, un tabar d’un héraut d’armes des archiducs Albert et Isabelle, les six insignes des musiciens de la Ville par 1 orfèvre Corneille de Bont.
Une loi du 1er octobre 1795 réunit la Belgique à la France; onze mois plus tard, défense était faite aux religieux chassés de leurs couvents, d’emporter leurs objets d’art ; ceux-ci devaient être mis à la disposition de l’autorité ; à Gand, un comité des Arts et des
Sciences, fut chargé de réunir dans un local tous les tableaux sculptures, livres, etc. des couvents ; l’abbaye de Baudeloo fut désignée pour les abriter Le 3 mai 1797, le comité, présidé par B. Coppens, déposa le rapport rédigé par son secrétaire Charles van Hulthem; il concluait à l’organisation d’un musée dans 1 église de l’ancienre abbaye Saint-Pierre. Cet édifice était, aux yeux du jury, « un monument « digne d être conservé par l’élé- « gance et la beauté de son dôme « majestueux, et qui réunit tous « les avantages pour servir de « muséum des Arts » Le rapport signalait à 1 attention de l’autorite le couvent des Augustins pour y installer l’Académie de dessin et y réunir, dans une grande salle, « les modèles, mou- « lages, statues, vases, bas-reliefs, « etc., susceptibles d'affiner le « goût artistique des jeunes artis-
P. P. Rubens. — La flagellation ( esquisse).
« tes ». Dans ce même document, Charles van Hulthem soulignait le regret que causait l’enlèvement de tant de chefs-d’œuvres de Rubens, Van Dyck, Jordaens, Otto Venius, Van Eyck, Pourbus et d’autres maîtres de l’école flamande, arrachées à leurs propriétaires et à la Belgique ; le rapport faisait appel à la raison et à la justice pour prier la France de restituer les toiles dont elle s était emparée au mépris de la loi ; cet appel resta sans écho. Toutefois les conclusions tendant à la fondation d’un musée à 1 église Saint-Pierre furent agréées par l’autorité supérieure. Le 9 septembre 1798 (23 Fructidor an VI) le citoyen Opsomer déposa un rapport favorable ; la loi fut votée et parut dans les deux langues au bulletin des lois de la République française, le 23 Fructidor an VI (9 septembre 1798). Aux termes de l’article I du décret-loi, le Musée était une institution nationale confiée aux soins du Département de l’Escaut.
Le Musée ne fut ouvert au public que le 1er Frimaire an XI (22 novembre 1802); mais
JACQ. Jordaens. — Le repos de la sainte famille.
déjà un catalogue avait été dressé et imprimé sous le titre : Notice et description des tableaux et statues exposés au Muséum du Departement de l' Escaut, situé à Gand dans l’église de la ci-devant Abbaye de Saint-Pierre. Un peu plus tard, P. F. de Goesin-Verhaeghe, publia un catalogue flamand qui comprend 221 numéros ; il n’est pas daté et l’auteur y est désigné comme « conservateur van t Muséum ». Et pourtant, dans son arrêté relatif à l’ouverture du Musée, le Préfet mentionne, avec le titre de directeur, le nom de Van Poucke, « directeur ordinaire de l’Académie gratuite de dessin ». Faut-il conclure de ces données que la direction du Musée était, au début de l’institution, fonction différente de celle de conservateur des collections? Il semble que Van Poucke fut l’adjoint
de Goesin-Verhaeghe. Quoiqu’il en soit, le concordat de 1801 eut pour résultat de modifier
1 organisation du Musée ; l’église Saint-Pierre devait être rendue au culte catholique ; par mesure transitoire, le chœur et son pourtour reçurent sans retard une affectation cultuelle et les nefs seules continuèrent à abriter les collections du Musée ; une cloison provisoire séparait les deux parties de l’église- Ce régime fut de courte durée; dès 1805. on décida que le Musée sera transféré dans les locaux de l’Académie ; il y restera jusqu’au 13 juillet 1902, date de l’inauguration des nouveaux locaux situés au parc de la Citadelle.
Durant cette période de 97 ans, l’histoire du Musée de Gand n’est guère brillante. En 1806, le
conseil communal résolut de multiplier les démarches pour obtenir du gouvernement français la
JACQ. JORDAENS. — Deux têtes d’homme (étude).
restitution d une partie des tableaux enlevés à Gand. Mais l’État avait, dès 1800, réparti la plupart des œuvres d’art enlevées à la Belgique. Les bénéficiaires de cette mesuie arbitraire furent, pour la majeure partie, les musées en voie de formation à Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Bruxedes, Marseille, Rouen, Nantes, Dijon, Toulouse, Genève, Caen, Lille, Mayence, Rennes et Nancy. Bien que le Musée de Gand fut le plus ancien de Belgique, on lui refusa tout ; sa fondation datait du 22 novembre 1 802 ; le Musée de Bruxelles ne fut fondé qu’en juillet 1803; il reçut néanmoins 31 toiles.
Le 23 septembre 1909, la direction Théodore Rombouts. — Les cinq sens. de 1 Academie des Beaux Arts, chargée
de la surveillance du Musée, décida de procéder à une sélection parmi les tableaux qui avaient été conservés dans le local de l’église Saint-Pierre. Le travail fut confié à une commission composée de Charles van Hulthem, Penneman et P. van Huffel, avec faculté de s'adjoindre P. Goesin-Verhaeghe. Cette délégation fit diligence ; dès le 3 octobre suivant, les œuvres jugées dignes du Musée étaient transportées dans la nouvelle salle que l’administration communale fit construire au dessus du bâtiment de l’ancien collège des Augustins ; un crédit de fr. 6933,76 avait été inscrit au budget communal de 1808 pour ce travail.
La sélection étant réalisée, on décida de vendre le surplus. Dans la préface du catalogue du Musée publié en 1870, Sunaert critique à juste titre cette décision ; il laisse entendre que cette aliénation a écarté du Musée des œuvres très méritantes ; il signale avec satisfaction l’intervention du préfet du département de l’Escaut; ce haut fonctionnaire s’opposa à la vente de tapisseries et d’autres objets de valeur ; s’agissait-il des deux séries de tapisseries qui décorent somptueusement les deux premières salles du Musée actuel? On n’a pu retrouver le catalogue de cette vente qui eut lieu par le ministère du sieur Apers et rapporta la somme dérisoire de
fr. 1083,06.
Au premier fonds du Musée appartiennent quelques toiles qui méritent d’être signalées, notamment une œuvre de P. P. Rubens, Saint François recevant les stigmates, provenant de l’église des Frères Mineurs, située à l’emplacement du Palais de Justice ; le Saint Joseph averti par un ange, œuvre de Gérard Zeghers, attribuée erronément à Th.
Rombouts ; de l’abbaye de Baudeloo proviennent la Fête villageoise de P. Breughel II, le Gibier mort
de P. Boel, l’admirable Nature morte d’Héda, la Adriaen Key. - Portrait d’homme.
Conversion de saint Mathieu de Marinus Van Reymèrswale, deux Gaspar de Crayer, le Martyre de saint Biaise et le Christ ressuscitant, les portraits (XVe siècle) de Jean sans Peur, de Phil îppe le Bon, de Charles le Téméraire et de leurs femmes, Les religieux de Baudeloo réunis en chapitre, sous la présidence de l'abbé Duermael par Robert van Audenarde.
Gaspar de Crayer est bien représenté au Musée, notamment encore
Pu. de Champaigne. — Pierre Camus, évêque de Belley, puis d’Arras.
nement de sainte Rosalie, ainsi que le Tobie et l ange Raphaël, provenant tous deux de l’abbaye Saint- Pierreetle.beau Jugement de Salomon qui ornait la chambre collégiale du Vi eux-Bourg.
Citons encore Une échoppe d un marchand de poissons par Adrien van Utrecht (abbaye Saint-Pierre), la Présentation au temple par Pierre-Joseph Verhaghen (Couvent des Dominicains), le Calvaire par MartenVanHeemskerck (Couvent desRiches Claires), deuxjacq.
— Le 5 novem-
Hulthem et Van
par le Couron-
Jordaens, la Réconciliation et La femme adultère provenant de l’abbaye Saint-Pierre, bre 1811, le maire de Gand donna suite au vœu exprimé, dès 1803, par Ch Van Poucke en séance du Conseil communal. Seize toiles, qui décoraient l’hôtel de ville avant les transformations de l’architecte Pisson, furent restaurées, encadrées et transportées au Musée; parmi elles,se trouvaient des tableaux de G. de Crayer, de N. de Liemaeckere dit Roose, de C. Schut et d autres parmi lesquelles 1 Inauguration de Charles II d'Espagne, représenté par le marquis de Castel Rodrigo ; cette importante toile décore le salon d’honneur du Musée actuel des Beaux Arts.
Cn ignore la date d’ouverture du Musée dans le local de l’Académie des Beaux Arts ; on sait toutefois que la collection était accessible au public en 1811 L’année précédente, le 6 avril 1810, P. Van Huffel, directeur de l’Académie, avait succédé à Ch. Van Poucke dans les fonctions de conservateur du Musée. Sunaert lui reproche « son excessive complaisance à 1 égard des demandes de dépôts » ; cette condescendance « appauvrit le musée au delà de toute expression ». Loin de s accroître, la collection diminuait sans cesse ; on ne sollicitait aucun crédit pour achats. Et lorsqu après 1815, la France rendit quelques-uns des tableaux enlevés, le Musée de Gand ne profita guère de cette restitution ; durant cette période néfaste, on conserva à peine 60 des 234 tableaux qui formaient la collection du Musée du département de l’Escaut.
En 1840, Norbert d Huyvetter fut nommé conservateur adjoint du Musée; en cette année, eut lieu la vente publique de la collection Schamp d’Aveschoot ; l’avertissement du catalogue signale que ce cabinet important » s’était enrichi, depuis un demi-siècle, d’une grande quantité d’œuvres de premier
JOANNES Fyt. — Le hibou.
POL DE Vos. — Chasse au renard.
ordre » ; plusieurs provenaient des couvents. Si les attributions du catalogue sont justifiées, la collection Schamp mentait la grande réputation dont elle jouissait. Le catalogue mentionne 22 Van Dyck, 4 Murillo, 4 Adrien Van Ostade, 1 Jean de Maubeuge, 1 Poussin, 9 Rembrandt, 1 Ribera, 58(? !) Rubens, 3 Tintoret, 4 Titien, 4 Velasquez, 2 Veronèse et bien d œuvres d autres maîtres, tels que Ruysdael, Wauwermans, J. Steen, Otto Venius, Gabriel Metsu, Jordaens, H. Holbein, Guido Reni, G. Dou, Corrège, de Crayer, etc... Une des perles de la galerie était la belle esquisse de Rubens : Les miracles de saint Benoit, qui fut acquis^ plus tard par le roi Léopold II et se trouve actuellement au Musée de Bruxelles. Jamais peut-être une occasion plus favorable ne se présenta à la ville de Gand d’enrichir son Musée des Beaux Arts ; nonobstant les instances du vendeur, le conseil communal se désintéressa de cette vente en négligeant l’avertissement très sage inscrit à la fin de la préface du catalogue : « On ne peut se défendre d’un regret en songeant à la prochaine dis- « persion de cette magnifique galerie. La Belgique voit s’éloigner tous les jours les chefs-d’œuvre « de ses peintres ; les cabinets étrangers s enrichissent d’œuvres qui sont sa gloire et ne lui en lais- « seront bientôt plus que le souvenir ».
En 1844, Norbert d’Huyvetter succéda à Van Huffel en qualité de conservateur du Musée; sous sa direction, la collection de tableaux anciens ne reçut guère d accroissement ; la Ville de Gand refusa l’achat, à un prix dérisoire, d’une œuvre importante de Paul Delaroche : Hérodiade tenant la tête de saint Jean-Baptiste. Le nouveau con servateur proposa et obtint la suppression des concours annuels de peinture institués en 1792; les œuvres primées entraient au Musée. Prospei Claeys en a relevé la liste dans son Essai historique des expositions d'art à Gand, publié à l’occasion du centenaire des expositions organisées à Gand et du salon triennal de 1892. D ’Huyvetter proposa d affecter le crédit voté pour les concours à des achats aux expositions triennales gantoises. Cette suggestion fut adoptée ; et depuis 1836, la Ville, avec le concours de l’Etat, n a cessé d’acheter, au profit du Musée, quelques toiles ou sculptuies à chacun des Salons triennaux ADRIEN van Ul'RECHT. — Échoppe d'un marchand de poissons.
GASPARD DE CRAYER. — Le jugement de Salomon.
La ville de Gand refusait tout crédit pour l’achat de tableaux anciens ; toutefois, en 1860, elle acquit, au prix de 462 francs, Les cinq sens de Théodore Rombouts, à la vente de la collection du vicomte de Sousberghe ; dans une communication faite en 1922 à la Société d Histoire et d Archéologie de Gand, M. A. Van Werveke a signalé que cette belle toile avait appartenu, au XVIIe siècle, au généreux mécène gantois, 1 évêque Triest ; sa famille en hérita et la conserva jusqu au jour où la collection Sousberghe fut mise aux enchères publiques.
Ce fut également vers la même époque que quelques administrations publiques de Gand déposèrent au Musée plusieurs toiles dont quelques-unes, prêtées antérieurement par Van Huffel, faisaient ainsi retour à la collection.
En 1870, A. P. Sunaert, professeur à l’Académie royale de dessin, de sculpture et d’architecture et à l’Ecole industrielle de Gand, publia un catalogue descriptif du Musée ; ce travail comprend 239 numéros ; les œuvres y sont décrites avec soin ; l’auteur a recherché leur provenance et d’autres détails intéressants pour les historiens locaux ; le catalogue est précédé d’un aperçu historique qui offre quelque intérêt à cause de maints détails sur la situation fâcheuse du Musée au milieu du XIXe siècle. Le catalogue de Sunaert a servi de base pour celui de 1903 ; sa numérotation a été maintenue, ainsi qu’il sera dit plus loin, à titre d’indication de provenance et pour la facilité des recherches relatives aux toiles du premier fond du Musée. L’exa- men du travail consciencieux de Sunaert atteste le peu d importance
Portrait de jeune femme. du Musee de Gand a cette epoque (1870) et le sommeil de la vie
artistique gantoise. Aux jours d’ouverture, le public n accourait guère ; il ne s’émut pas de son éclipse de cinq ans. Pendant cette période le Musée resta fermé pour cause de travaux d’appropriation ; en septembre 1876, il fut de rechef accessible aux visiteurs.
Le 14 avril 1881, la démission de Norbert d’Huyvetter fut acceptée par le conseil communal ; Théodore Canneel, qui dirigeait à ce moment l’Académie royale des Beaux-Arts, fit l’intérim jusqu’au 25 avril 1882; à cette date, M. Louis Maeterlinck fut appelé aux fonctions de conservateur du Musée; M. Fritz Vanloo lui succéda en 1921.
Au cours de la période qui s’étend de 1860 à 1896, les accroissements de la collection furent peu importants tant pour le nombre que pour la qualité. Il semble oiseux de dresser ici un inventaire complet des acquisitions faites aux triennales ; quelques glanes jalonneront suffisamment cette période de l’histoire du Musée. De 1882 datent les achats du Paysage boisé de Jacques van Artois (1613- 1665), peintre brabançon qui puisait le sujet
Frans H als. — Portrait d’une dame âgée-
de ses œuvres dans la forêt de Soignes; un Portrait d'Adrien van Stalbemt, grisaille par Antoine van Dyck; Samson et Dalila . copie libre par Sir Peter vander Faes, dit Lely, d’une composition dr Van Dyck qui se trouve au Musée de Vienne ; Gallinacées du hollandais Melchior d’Houdecoetere.
Parmi les acquisitions faites par la ville de Gand aux Salons triennaux pendant la période 1860-1896, signalons : La route des prairies, par Pierre-Xavier de Cock, l’un des bons élèves de Ferdinand de Brackeleer ; Une foire franche à Gand , par Félix Devigne ; Baigneuse d’A.-W. Bouguereau ; Saint Etienne, par Constantin Meunier; Le soir dans la Campine limbourgeoise, par J. -Th. Coosemans ; Le lion, de Frans Verhas ; Soleil couchant dans les bruyères, par A. -J Heymans; L’aïeule, par Léon Lhermitte; La fête de Silène, d’A Roll; Saint Liévin en Flandre, de Gustave Vanaise ; Combat de jeunes taureaux, d’Alfred Verwée; Pêcheurs de crevettes à Nieuport, de Jean Delvin; Plumeuse d'oies, de Nicolas Sicard;
XVIF' S. HOLLANDAIS. — Portrait de dame et son enfant.
Crustacés , de Paul Bergeret; Le repas des funérailles, de Léon Frédéric ; Vaches à l’abreuvoir, de Willem Maris ; le grand Portrait équestre, par Jacques comte de Lalaing; Une dévote, par Bernt Grônvold; L église de W ondelgem, par Georges Buysse ; I Jsvogels, par Emile Claus; La route du
Patijntje, par César de Cock; Le dimanche avant la messe, par Léon Frédéric; Les enfants de notre village, par James Guthrie; L'éclaircie, belle marine d’Alexandie Marcette; Judith.
par Ed. Richter; Le vieux Rador , par Maurice Wagemans; T he red jackct, par G.
A. W a 1 1 o n ; Avec sa mère (le bain de mer), par Anders L.
Zorn; ces toiles ne forment pas la sixième partie des œuvres acquises par la ville aux salons triennaux qui s’échelonnèrent de 1860 à 18%.
11 en est d’excellentes parmi elles ; d’autres
l.-A. van RAVESTEYN. — Portrait de daine.
oc-
ex-
n ont pas contribué à relever 1 étiage artistique du Musée; trop souvent, hélas ! le jeu des influences fait sentir ses effets ; les pouvoirs publics y échappent difficilement vouloir, à casion des positions, satisfaire un plus grand nombre d artistes dont le talent prometteur excite la sympathie et provoque le désir d encouragement, on sacrifie parfois la meilleure œuvre. celle qui honore un musée et le classe plus haut dans l’estime du monde artistique
Nous ne pouvons omettre de
signaler quelques-uns des dons faits au Musée au cours de cette période qui s’arrête à 1900, notamment La chauve-souris, de Ferdinand de Brackeleer, don de l’Etat en 1861; Le Christ au tombeau, sculpture de Macquet de Vasselot, don de 1 auteur en 1 877 ; Ed. Richter fit don en 1883 de sa grande toile Truands et ribaudes ; les portraits du docteur et de Madame Vermeulen, par Liévin de Winne; Une vue de Gand, par Gustave De.i Duyts, don de 1 État en 1880. Le legs Dart mit à la disposition du Musée une somme de 6.000 francs, qui facilita l’achat de la belle esquisse Étude d’animaux de Nicolas Berchem et un Portrait d'homme d Adrien Kxy.
Ce rapide coup d’œil jeté sur les origines du Musée des Beaux Arts et son lent développement fait ressortir les défauts de son organisation : un local trop restreint et mal aménagé ne permettait pas de présenter les œuvres d’une maniéré favorable; le manque d’espace obligeait d’accrocher des toiles au troisième rang; pour économiser la surface disponible, on négligeait l’harmonie des œuvres entr elles, pour ne s’occuper que de la dimension des cadres ; il en résultait une impression désagréable pour
Thomas de Keyzer. — Portrait d’homme.
ou comité de patronage, ne s’intéressait à l’institution. A chaque période triennale, il est vrai, la Société pour l'encouragement des Beaux Arts attirait l’attention publique par son salon ; la ville de Gand et l’État subsidiaient largement l’entreprise et faisaient quelques achats au profit du Musée ;
! œil des visiteurs et désastreuse pour les œuvres exposées. Un musée mal ordonnancé n’attire pas le visiteur ; celui de Gand était délaissé. Au surplus nul organisme spécial, commission directrice
puis le calme se faisait et le Musée retombait dans 1 oubli. Que de fois n avons-nous pas recueilli expression des regrets de Ferdinand vander Haeghen et surtout de Fernand Scribe au sujet de cette léthargie artistique. Celle-ci surprenait d’autant plus que les peintres de la Lys et de l’Escaut affir-
maient leur maîtrise à 1 étranger comme en Belgique, xelles se développaient sans cesse; des dons, d’heureux chaque année l’inlérêt de ces collecet son passé illustre, Gand de 1 art, dans une situades autres grandes La capitale du donna son des plus écoles de ne pou-
D’autre part, les musées d’Anvers et de Bruachats, des prêts d’œuvres d’art augmentaient tions. Nonobstant ses ressources se trouvait, sous le rapport tion inférieure à celle villes de Belgique, pays flamand qui nom à 1 une grandes peinture, v a i t
Martin van Heemskerck — Le calvaire.
William Hogarth. — Portrait de jeune dame.
montrer à ses visiteurs étrangers ni à ses habitants les épaves de ce glorieux passé dans un cadre dignes d’elles.
Ce fut le grand mérite de Fernand Scribe de constater le mal et de consacrer ensuite son énergie, ses connaissances artistiques, son expérience et son parfait désintéressement à combler les lacunes
dont souffrait la vie artistique gantoise. Bâtir un musée et acheter des œuvres d’art ancien, tel est le double but que poursuivit inlassablement F. Scribe ; sa ténacité eut raison des obstacles, grâce au concours de quelques collaboiateurs; et pour marquer d’un geste de généreux mécène le désintéressement d’une vie consacrée à la gloire artistique de sa villenatale.il légua à celle-ci toutes ses collections.
Ce fut le 5 décembie 1897 que Fernand Scribe réunit, à l’hôtel de la Chambre des Notaires, quelques amis, Jean Delvin, G.
Hulin de Loo, Jos. de Smet, jos.
Casier, Juifs Devigne, pour fonder avec eux la Société des Amis du Musee de Gand et rédiger ses statuts. L’article 1 en définit le but : enrichir les collections du Musée de peinture et de sculpture de la ville de Gand. L’article II stipule que les fonds recueillis par la Société serviront exclusivement à l’acquisition d’œuvres d’art ancien ; sont considérées comme tell es les œuvres dont les auteurs sont décédés depuis plus de cinquante ans au moment de l’achat ; ce délai fut î amené à trente ans en 1908. Les ressources sont
Nicolas Berchem. — Etude d’animaux
XVIIe s. ESPAGNOL (Velasquez?). — Repas frugal.
constituées par les cotisations des membies et les subsides des pouvoirs publics. Ce qui constitue à la fois la force et la souplesse des Amis du Musée, c est leur indépendance complète; une commission directrice veille à la gestion générale; un comité d’achat, nommé par elle, se tient à l’affût des occasions d’achat qui se présentent; aucun de ses membres ne peut être intéressé dans une acquisition ; s’il l’était, il devrait non seulement s’abstenir de prendre part aux délibérations, mais donner sa démission avant l’examen de l’œuvre par le comité. Celui-ci délègue ses pouvoirs à deux ou trois de ses membres pour le cas d’achat en vente publique. Pour toute autre acquisition, l’œuvre proposée doit être soumise à l’avis des membres du co-
mité et réunir les deux tiers des votes émis.
Lorsqu’une œuvre est acquise par les Amis du Musée, le bureau de la Société en informe l’État et la ville de Gand et les prie d’intervenir par voie de subside dans les frais d’achat ; le souci de mériter l’approbation et l’intervention financière des pouvoirs publics est une précieuse sauvegarde de la qualité des achats et partant des intérêts du Musée. Mais aussi, par ce système, la liberté du comité est complète ; ses démarches ne sont pas entravées par la lenteur et la routine administratives; il ne doit pas utiliser méthodiquement, au fur et à mesure, les sommes dont il dispose. 11 ne peut s’agir d’acheter régulièrement, tous les ans, des œuvres pour un chiffre déterminé. Il faut savoir se defier des tentations courantes et s’abstenir au besoin, a dit M. Jos.
DeSmet dans l ’un de ses rapports annuels. En suivant les ventes, en examinant toutes les œuvres signalées par des vendeurs nombreux, le goût des délégués des Amis du Musée s’affine; il gagne chaque jour en maturité ; ce qui constitue une garantie pour l’avenir de cet organisme artistique.
La Société des Amis du Musée est donc « une institution privée qui vit et se meut avec cette pleine « indépendance d’allures sans laquelle elle « n’aurait point de raison d’être et qui est « essentielle à son existence. N’ayant rien de « la pesanteur d’un organisme officiel, de la « lenteur d’une rouage administratif, maî- « tresse de ses actions, libre d’agu le cas « échéant sous la poussée d’une inspiration « soudaine, elle peut, dans la chasse au chef- « d’œuvre, se démener avec toute la sou- « plesse et toute la prudence qu’y pourrait « mettre l’amateur le plus avisé ». Ces termes empruntés au rapport de 1901 du distingué secrétaire des Amis du Musée,
M. Joseph deSmet, définissent parfaitement le but et le mode d’action de l’institution.
Au début, l’existence des Amis du Musée Georges Morland. - Porcs et gardien
Sir Henry Raeburn. -- Portrait d’Alex. Edgar.
fut précaire ; il fallait convaincre les pouvoirs publics de 1 utilité de cet organisme et obtenir leur concours ; Scribe et ses amis s’y sont largement dépensés ; aucune démarche n’était trop rebutante pour le dévoué président-fondateur ; il n hésitait pas à aller en Italie, à Paris, à Amsterdam, quelle que fût la chance de réussite.
Et les difficultés naissaient souvent de lexiguité des ressources ordinaires ; nonobstant d’incessantes démarches, le nombre des souscripteurs annuels n a jamais été en rapport avec l’importance de la ville de Gand ; les pouvoirs publics n intervenant que proportion -
André Verocchioi?). — Le Christ.
nellement à l’effort financier des Amis du Musée, l’exiguïté des ressources propres de l’institution ont toujours limité l’action de celle-ci. Ce n’est que par la fréquence ou 1 habilité des démarches, l’assistance à toutes les ventes et un flair, fruit de l’expérience, que les délégués ont réussi à faire des achats qu’envient les plus riches musées.
Il serait puéril de dissimuler la diversité de valeur des achats ; nul n’oserait se vanter d être resté à un niveau constant jDour une série de plus de cent œuvres acquises au cours de près de vingt cinq années d’existence. Il en est de première valeur, dont le Musée s’honore au premier chef, comme de perles de choix de son écrin artistique. Parcourons pendant quelques instants les annales des Amis du Musée pour y choisir quelques acquisitions heureuses et les signaler ici au tableau d’honneur.
Le premier achat fut celui d une œuvre du XVIIe siècle hollandais, les Poissons morts ; puis vint le Paysage sous un grand ciel irradié par le soleil couchant, que des critiques attribuent à Louis
De Vadder de Bruxelles, quoiqu il porte la date de 1667 et la signature de Philips Konmck, brillant joaysagiste hollandais