LES DONATEURS ET LA DONATION
pris. La curiosité de l'amateur, moins savante que celle des Goncourt,
n'était guère moins étendue :
au bibelot.
elle passait du buste au meuble, du tableau
Lorsque ce galant homme demanda son portrait, en 1872, à M! Jac-
quemart,ilétait près d'achever la maison qu'il destinait à ses collections et à laquelle il donna d’avance l'ampleur d’un musée. L'architecte Parent avait élevé, avant la guerre, les substructions vraiment romaines de cet hôtel, en bordure du boulevard Haussmann. Lorsque la construction fut inaugurée, en 1875, elle devint, — avec sa machinerie de théâtre qui pouvait escamoter une paroi dans les «dessous », — un séjour de fêtes, qui évoqua le faste joyeux du Second Empire. La maison s'ouvrait pour des réunions
Cliché Bulloz.
E. HéBerr. — M ÉvouarD ANDRÉ.
Peinture (1899).
plus familières, où les artistes étaient en nombre ; M"* Jacquemart en fut
l'habituée. Bientôt la maison amie devint sa maison : le jour (5 juin 1881)
où elle prit le nom d'Édouard André, Nélie Jacquemart disparut. L'artiste, qu’un atelier monumental attendait dans l'hôtel du boule-
vard Haussmann, abandonna pour toujours ses pinceaux. Unie à un amateur, elle voua toute son activité et son énergie à l'enrichissement d'une collection.
En 1881, Édouard André possédait son deuxième Rembrandt et son troisième Fragonard ; il avait négligé depuis la guerre sa petite galerie de peinture moderne : il en fit le sacrifice, après son mariage, à une fondation de charité, à laquelle M"*° André donna ses bijoux. Les deux époux s’associèrent dans la recherche des trésors de l’art ancien. Ils les disputèrent dans les ventes, où M"* Édouard André essuya, au premier rang, le feu des enchères : ils les poursuivirent chez les marchands et leur donnèrent la chasse à l'étranger.
Édouard André avait eu l’un des premiers, à Paris, la double curiosité du xvri° siècle français et du xv° siècle italien. A la fin de l’année 1872, — quelques mois après l'achèvement du portrait dont il devait épouser le peintre, — il retrouvait dans une modeste boutique le Saint Sébastien de Donatello, dont Eugène Piot, toujours volage, s'était dessaisi : il enleva cette reine des plaquettes à un connaisseur tel que M. Gustave Dreyfus, qui arriva un jour trop tard, et qui n’en est pas encore consolé…
Me Édouard André fit siens les goûts de son mari : elle aequit avec lui à Paris, en quelques années, des séries magnifiques de tapisseries et de meubles du xvr* siècle. Édouard André n'avait vu l'Italie qu’une fois avant son mariage : sa femme l’entraîna chaque année de Venise à Rome, passant par les petites villes qui ne recevaient alors que de rares visiteurs. L'ami qui leur traçait des itinéraires enthousiastes était Charles Yriarte; le conseiller qui jugeait à l’arrivée les résultats du voyage était Louis Courajod. Le musée de Berlin tenait pour son plus redoutable concurrent la Française qui faisait, à chaque printemps, sa moisson d'art italien ; le D' Bode lui écrivait lui-même en 1888 : « J'ai passé trois ou quatre jours après vous, pour apprendre que toutes les bonnes choses avaient été vendues à M"° André!» La dernière victoire remportée en Italie par les deux époux, et la plus signalée, fut la conquête des fresques peintes par Tiepolo pour commémorer le voyage de Henri II à Venise : Édouard André, qui avait fait le marché en 1893, ne vit pas la peinture merveilleuse se dérouler à Paris, dans sa chrysalide de toile : ce fut