J.-B.-S. CHARDIN
perles. COIN DE TABLE DE CUISINE (1132).
Pour relier le xyr° et le xvr° siècle, voici quelques médailles aux efligies nerveuses, aux compositions classiquement agencées, œuvres des Dupré, des Warin et de leurs émules, parsemant une vitrine de reliures aux armes de Henri IV, de Louis XIII, de Richelieu, de Louis XIV, du Régent, de Louis XVI, de Marie Leczinska, et d’autres bibliophiles illustres.
On a cité le nom de Richelieu et celui de Jean Warin. Ces deux noms se retrouvent associés dans le buste magistral dont le médailleur et sculpteur liégeois, bientôt naturalisé Parisien, établit le modele vers la
fin de la vie du cardinal. L'œuvre a été maintes fois reproduite; il est à peine besoin de rappeler de quelle souveraine noblesse Warin l'a marquée, et qu'il faudrait peu de choses pour changer en hardi cavalier cet homme d'Église, portant le cordon du Saint-Esprit sur le manteau d’hermine et la simarre. Un col haut boutonné et largement rabattu sur les épaules porte le visage maigre et fin, merveilleusement fouillé par l'artiste : le nez busqué, l'œil pénétrant, la moustache eflilée, la barbiche en pointe, les cheveux dont les mèches relevées, découvrant le beau front sans rides, sont coiffés d'une calotte ronde, chaque détail révèle le travail serré d’un médailleur qui savait, lui aussi, faire ressemblant. Si quelque chose pouvait ajouter du prix à ce buste, il faudrait rappeler qu'il est une des cinq épreuves qui nous restent, sur les six fondues en bronze après la mort du cardinal.
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Quelle que soit la valeur des œuvres qu'on vient de passer en revue, elles ne sont guère ici qu'une manière d'introduction. Ce choix restreint de manuscrits, d'ivoires, d’émaux, de reliures, de portraits peints et sculptés semble avoir été rassemblé seulement en vue de marquer les grandes lignes de notre art, du xiv° au xvur° siècle, et comme pour amener graduellement le curieux au seuil de l’incomparable xvrr° siècle, présent ici avec le plus solide de ses gloires et le plus durable de ses séductions.
Je me trompe : le plus grand de tous est absent, et c'est seulement dans le petit salon réservé aux dessins que Watteau a trouvé place avec deux feuilles d'études à la sanguine, provenant de la vente Chennevières, comme tous les autres dessins de la collection : l'une est couverte de croquis de mains, de pieds, de bras, vivement notés d’après nature ; sur l’autre sont esquissés quelques personnages de la Comédie-Italienne. Certes, entre une Bacchanale de son maître Gillot et divers crayonnages de ses héritiers Pater et Lancret, ces sanguines de Watteau prennent ici leur complète signification ; toutefois, ce ne sont que des dessins, et l’on souhaiterait de voir le maître des fêtes galantes aussi favorisé que Lancret, représenté par deux peintures.
On imagine ce qu'il aurait fait de ces deux pastorales : d’une part,
Cliché Bulloz.
J.-M. NATTIER. — FRANCOISE-RENÉE DE CanNisy, MARQUISE D'ANTIN (11738).
Musée Jacquemart-André,
une jeune femme en bleu tendre, ornant son corsage des fleurs qu’elle puise dans le tricorne de son galant, en veste gris rosé et gilet jaune, assis près d'elle, et qui la tient embrassée ; de l’autre, un berger en culotte bleue et veste jaune, galonnée de rose et de bleu, s'approchant à petits pas d’une bergère en corsage gorge de pigeon, et qui feint de dormir, pour lui voler sa houlette. Maïs, tout en révant à ce que Watteau aurait su faire, prend plaisir à ce que fit Lancret, dont l’aimable fantaisie de conteur et de coloriste s’est ici donné libre carrière : tout, dans ces charmantes peintures, depuis leurs petits acteurs froufroutants jusqu'au décor de verdures un peu rousses qui les encadrent, tout révèle un peintre consommé, passé maître dans l’art de reprendre en sourdine les inspirations d’un grand poète.
Au temps où Lancret fignolait ces pastorales galantes, Charles- Antoine Coypel recevait commande, pour la manufacture des Gobelins, d'une suite de compositions sur l'Histoire de Don Quichotte. Il entama l’ouvrage en 1715, et Lancret était mort depuis huit ans, lorsque Coypel, lui-même à la veille de disparaître, signa, et data 1751, la vingt-huitième et dernière peinture de la série, ainsi décrite dans un mémoire adressé à la Direction des bâtiments et retrouvé aux Archives nationales par M. Maurice Fenaille : « Don Quichotte étant entré dans une hôtellerie et sentant un extrême besoin de manger, se trouva fort embarrassé parce qu'il n’osoit ôter son vieil armur, qu'il avoit eu beaucoup de peine à s’ajuster et qu'il appréhendoit de ne pouvoir remettre. Deux demoiselles charitables se chargèrent de le faire manger et boire, l’une en lui présentant les morceaux au bout d’une longue fourchette, et l’autre en se servant d'une canne percée dont elle lui mit un bout dans la bouche et lui versa du vin par l’autre ».
Les vingt-sept premiers cartons de la suite de Don Quichotte sont conservés au château de Compiègne ; seul, manque à la série le vingthuitième, Don Quichotte chez les filles de l'hôtellerie. Le tableau du musée Jacquemart-André, de dimensions plus réduites que les peintures de Compiègne, plus elair et moins chaud de ton, mais traité dans le même sentiment, d'un comique un peu terne, est vraisemblablement la première pensée de cette composition, en même temps que la dernière œuvre du maître, mort un an plus tard, en 1752.
1752, — à cette date où disparaît un des survivants de l'art de transition, les premiers enfants du siècle atteignent leur apogée; et voici deux des plus grands, Chardin et Boucher, réunis sur ces panneaux, comme autrefois sur ceux des Salons du Louvre, où les grasses natures mortes et les intérieurs paisibles du premier se rencontraient avec les animaux du vieil Oudry, où les faciles mythologies du second avoisinaient les portraits de Nattier, alors presque septuagénaire.
Le Coin de table de cuisine de Chardin, — un quartier de viande et une poignée d'oignons, posés sur un torchon de rude toile blanche, près d'un chaudron de cuivre, d'un pichet de grès vert et d’un égrugeoir, — est signé et daté 1732; peut-être a-t-il figuré à l'exposition de la Jeunesse de cette année-là, sur la place Dauphine, où le fils du menuisier de la rue de Seine continuait d'exposer, bien qu'il eût été reçu académicien quatre ans auparavant ; il achevait alors de vaincre l'indifférence des curieux en leur offrant les résultats de son observation familière et en attendant qu'un homme avisé, collectionneur ou bibliophile, lui commandât les deux grandes toiles d'« attributs » que voici, pour la décoration de son cabinet. Un buste de marbre sur l’une, des cartes à demi déroulées sur l’autre, forment la tache claire autour de laquelle gravite la composition, toute en demi-teintes : ici, une mappemonde, une lunette marine et des livres, sur un tapis d'Orient; là, un bas-relief bronzé, une palette et des pinceaux, sur le fond d'un rideau de velours rouge ; tout cela, baigné d’une atmosphère intime et sourde, avec, ici et là, une note verte qui chante, aiguë comme un flageolet. Peintures de gourmet, — et peut-être du même gourmet qui avait voulu, pour le boudoir de sa «folie », ces deux toiles ovales de Boucher, le Sommeil de Vénus et Vénus et l'Amour, dont les nudités roses et blondes, la ligne sinueuse et chantournée comme celle d'un meuble de Cressent, devaient jouer à ravir entre l'or des rocailles et la soie fleurie des tentures.
Des anciens qu'on a cités, comme Oudry ou Nattier, chacun avait eu son heure : l’un pour rivaliser avec les Fyt et les Snyders, les animaliers flamands, ses devanciers, quand il signait et datait 1726 ce Æéron attaqué par un caniche dans les roseaux, autrefois dans la collection du comte de Tessin, ambassadeur de Suède en France ; l’autre pour enrichir sa galerie
de «portraits Louis XV » de la séduisante figure de la marquise d’Antin,
exposée au Salon de 1738, et qu’on retrouve ici, non loin du Pontchartrain de Rigaud, d’une jeune femme de Tournières, et d’un homme debout dans un paysage, attribué à Desportes. Elle avait treize ans alors, cette petite Françoise-Renée de Canisy, et venait d'épouser le marquis d’Antin, viceamiral de France, qui devait bientôt la laisser veuve, étant mort à Brest en 1741 et fort à propos, si l’on en croit la Chronique de Barbier, « pour tout le mal qu'on en disait ».
Le même Barbier parle ailleurs de la marquise, « jeune et fort iolie », que Nattier eut à faire poser et dont il n’a point trahi la beauté. Il a peint à la perfection cette enfant poupine et fardée, lui gardant, autant qu'il lapu;tune-pose et des gestes d'enfant : elle est assise de face, dans un paysage, en robe décolletée de moire blanche où court une guirlande de fleurs, et lève le bras droit pour éloigner d'un petit chien qu'elle retient de son bras gauche et qui jappe furieusement, une perruche mul-
cliché Bulloz,
ticolore perchée sur sa main. Au . ‘ ROSLIN.
surplus, on a pu voir cette petite