LE CHRIST A EM M A Ü S , PAR REMBRANDT
rieurs, cela parait un peu froid et sec. Mais si on le regarde avec l’ attention qu’y apporta le futur époux, bien que ce profil assez court, aux grosses lèvres, n’ait rien de la beauté classique, néanmoins on se prend d’une vive sympathie pour ce visage franc, doux et paisible, d’une gravité aimable, d’une intelligence affirmée par le regard droit et vif de l'œil bien ouvert. Si la virtuosité décorative du peintre ne se manifeste guère que dans le grand col de guipure, sa science plus rare de profond physionomiste et modeleur déjà expérimenté des carnations délicates et des fines chevelures, s’y manifeste avec une supériorité d’autant plus touchante qu elle est plus modeste.
De 1632, nous sautons h 1636. C’est une des années les plus douloureuses, où, veuf et endetté, n’ayant pour soutien, dans son existence tourmentée, que sa bonne servante llendrickje Stoiîels, Rembrandt se débat en vain contre ses créanciers. C’est aussi dans cette crise, que sa maturité énergique déploie le plus d étonnante activité. Quelques années après, en 1661, il va, dans les St/m/ics des drapiers, atteindre l'apogée de son génie, mais c’est déjà par des chefs-d’œuvre de tout genre qu’il prépare celte suprême manifestation. Le portrait de son ami le Docteur Arnold T ho lin x en est un, et l’un des plus admirables. Il s’y était préparé l’année précédente par une étude extrêmement précise et soignée à l’eau-forte, où Tholinx est représenté assis devant sa table de travail, et déjà coiffe d'un lourd feutre woir a larges bords comme celui qui a valu à notre toile le surnom de L'Homme au grand chapeau. Quand l'artiste saisit son pinceau, il possédait donc à fond le physique et le moral de son modèle; on le voit bien à l’entrain magistral avec lequel, par des touches hardies et rapides, il a fait saillir, sous l’ombre de sa coiffure, avec un solide éclat, le visage, robuste et sanguin, du praticien expérimenté, presque souriant dans son calme viril, et dont la blancheur du large col blanc, sur la noirceur du vêtement, fait ressortir plus vivement la vie intense jaillissant de son masque viril.
Malgré la hantise de ce chef-d’œuvre, on ne peut cependant quitter llaarlem et Leyde sans donner un coup d’œil à leurs paysagistes. l’eu nombreux ici, ils sont bien choisis. C’est d’abord l’honnête précurseur, van Coyen, avec une grande Vue de Dordrecht. Comme à son ordinaire, peu de complications colorées et de recherches d’arrangement. La sincérité devant la nature, quelques tons bruns ou jaunâtres, gris ou verdâtres, lui suffisent pour faire fuir les eaux du grand lleuve au pied des bâtisses entassées qui s’y reflètent, et, avec le lleuve, de petites et grandes embarcations, sous I immensité profonde et douce d’un ciel qui reste toujours aéré entre les masses les plus sombres des nuées menaçantes. Celte même qualité de l'atmosphère donne encore un grand prix à la Vue du château de Besselrode par Jacob liuisdael. Là, mieux encore, un énorme nuage noir plane, comme un mystère menaçant, au-dessus de la vaste [daine de llaarlem. Mais ce nuage reste bien un nuage, c’est-àdire, en fait, une lourdeur légère, et le sincère Hollandais se garde bien de l’exprimer par des empâtements brutaux et des rehauts hasardeux. Si cet amas de vapeurs s’est vile formé, il s’éparpillera
LA PEINTURE
vile aussi et s’évanouira dès que Je venttourne. Et c’est à travers ses interstices que descend, sur les tours et les remparts blancs du château, la nappe de lumière, douce el rassurante, qui les illumine. Peinture ravissante par son exquise justesse, comme toutes ces études du grand paysagiste dont l’âme poétique s’exprime plus vivement encore devant la nature, en plein air, par la simple vision de la réalité, que, dans son atelier, par l’apprêt de ses compositions les
Cliché J.-E.
B liiez.