PORTRAIT D’UN INCONNU, PAR J AN DE BRAY
faisait encore acquérir, sous main, des tableaux vénitiens. Le réalisme, vivant et ému, des Pays-Bas, s’enveloppe alors d’une atmosphère de beauté presque antique. C’est une assimilation prodigieuse des traditions internationales d’imagination et de technique qui fait, de cette scène pathétique, une oeuvre vraiment classique.
La petite toile du Musée Jacquemart-André semble, au contraire,
avec ses ineovtiUules et ses naïvetés, une explosion vive et hardie d’une imaginalion juvénile, prompte auxvisions fantastiques, et c’est bien, cette fois, une œuvre romantique. Dans une salle d’auberge rustique, nue, blanchie à la chaux, dont tous les premiers plans et le fond à gauche restent dans l’ombre, une lumière diffuse vient d’éclater. Devant nous, do l’autre côté d’une petite table où sont posés, h. côté d’une éc.uelle godronnée on métal, une assiette et un morceau de pain, l’un des deux disciples est assis, en face du Christ. C’est un vieux juif, camard, boul'li, chassieux, bourgeonné, de mine épaisse et vulgaire. Ebloui, aveuglé par cette illumination subite, il recule, lerrilié, d’un mouvement brusque, comme s’il allait tomber. Quant h son compagnon, écrasé du coup, prosterné dans l’ombre, on le devine plusqu’on ne l’aperçoit, non plus que la servante perdue dans l'éloignement. Cependant, le Christ, adroite, vu de profil, éclairé d’en haut par le rayonnement qui projette une large nappe de lumière sur la muraille de fond, s’est renversé en arrière sur le’dos de sa chaise. De haute stature, les pieds perdus dans la nuit, sa silhouette, avec les lignes sèches de son visage extatique et de sa longue chevelure, se découpe sur toutes ces blancheurs avec une majesté formidable. On dirait un spectre noir, traînant de lourdes draperies, qui se dresse, grandit, s’allonge à vue d’œil, s’élève et monte, et va monter encore jusqu’à briser la fragile toiture de ce bouge. I l’est déjà le Christ de l’Ascension , s'exerça n tau miracle devant d’humbles témoins, avant l’Ascension solennelle, en plein air, en plein ciel, sur le mont Thabor.
Pourquoi ces visions épiques et lyriques du Rembrandt solitaire et pensif nous émeuvent-elles si vivement? N’est-ce pas parce que Rembrandt, Irès sensible et très observateur, a déjà recueilli dans la vie familiale et sociale, tous les éléments réels au moyen desquels il rend tous ses rêves visibles et tangibles? Par contre, lorsqu’il est aux prises avec la réalité, qu’il l’analyse, qu’il h approfondit, qu’il l'exalte avec une intensité supérieure, n’est-ce point qu’il apporte, dans celle idéalisation, toujours respectueuse, de la vérité par la beauté, celle même ardeur d’illumination intérieure qui donnait corps à ses imaginations surnaturelles?
Voici, par exemple, le Portrait de Sa skia, peint vers 1632. Combien de fois cette douce créai ure, la tille de l’ancien bourgmestre Rombertus vau I yfenborch, qu’il épousa en 1634, qu’il perdit en 1643, apparait-elle dans son œuvre! On a peine à les compter. Tantôt, comme ici, c’est une honnête et simple efligie, exacte et fidèle, de
LA PEINTURE
profil, de trois quarts ou de face; tantôt c’est une héroïne biblique et historique; tantôt une noble épousée, luxueusement costumée et parée; tantôt un simple modèle d’atelier, nue ou presque nue. Ici, c’est probablement la première de toutes ces images, faite avant les fiançailles pour la bonne famille bourgeoise, alors que le peintre, récemment installé à Amsterdam, gardait encore la retenue de son premier et consciencieux apprentissage. A côté des portraits posté-
Cliché J.-E. Bulloz.