PORTRAIT D’UN HOMME DE QUALITÉ, ATTRIBUÉ A DESPORTES
qui devait, en effet, nous en parler la première, celle de l’incomparable et infatigable organisateur, de l’amateur éclairé et passionné, à qui l’art national doit toute sa prospérité au temps de Louis XIV, à qui nous devons les Gobelins, le fonds du Musée du Louvre, l’Académie de France à Rome, la décoration de Versailles, etc. Le Colbert en buste, peint par Philippe de Champaigne, n’est encore,
à trente-deux ans, que le secrétaire de Le Tellier, mais il porte déjà, dans son altitude grave et sa physionomie pensive, les marques de ses hautes ambitions et de sa volonté créatrice. Toutefois, l’esprit puissant, la technique correcte et solide du xvii® siècle se manifestent, plus amplement, dans une œuvre très postérieure sans doute à Le Rrun, à Mignard, datant de la Régence, mais certainement due encore à l’un de leurs élèves. Est-ce à Rigaud, Largillière, Desportes, qu’il faut faire honneur du beau Portrait d'un inconnu acquis ou 1887, et qui, faisant face à la Marquise d'Antin par J. -JM. Naltier, semble présider avec elle, dans le grand salon, tout entier décoré, meublé, peuplé d’œuvres du xvm" siècle ? Quel qu’en soit l’auteur, la toile est caractéristique. Un homme d’une trentaine d’années, coiffé d’une perruque sombre dont les longues boucles lui retombent sur les épaules, debout, presque de face, la main droite sur la hanche, et tenant l’autre à demi ouverte, comme s’il parlait. Le visage est hàlé, d'une beauté régulière et douce, les mains sont blanches et fines, le costume à la fois sévère et riche : long justaucorps brun à larges revers, aux poches et aux manches chargées de broderies d’or, ainsi que le satin du grand gilet à Heurs. Dans toute la figure, dont les harmonies colorées, graves, un peu sombres, s’enlèvent, en haut, sur un ciel bleuâtre, entre une tenture verte et un tronc d’arbre feuillu, c’esl un grand air de dignité simple, élégante, qui semble indiquer un personnage de haute naissance et d’une vraie distinction.
La charmante Marquise d'Antin, qui lui fait face, appartient sans doute à une génération un peu postérieure. La toile a figuré au Salon de 1738. Elle date de la meilleure époque du « peintre des Grâces » J.-M. Nattier, de celle où, plus libre et plus franc, ayant affaire à des modèles moins désireux d’enjolivements mondains et de déguisements mythologiques, il redevenait, à l’occasion, un vrai portraitiste, bon physionomiste et savoureux coloriste, sans cesser d’être aimable. Il n’a guère présenté de figure plus agréable que celte jeune, vive, souriante Françoise-Renée de Canisy, mariée en 1787 au marquis d’Antin. Assise dans son jardin, elle montre, perchée, battant de l’aile, caquetant, en l’air, au bout de son bras droit, une perruche verte, tandis qu’elle retient de l’autre main, sur ses genoux, un petit chien noir jappant vers l’oiseau. Le blanc salin d’une robe décolletée, la diaprure d’une guirlande d’églantines portée en sautoir, le tout chatoyant sous la vivacité des feuillages et du ciel, font de cette exquise créature une véritable Flore juvénile,
LA PEINTURE
vivante et printanière, bien préférable à toutes les fausses déesses, chargées d’attributs olympiques.
Lorsqu’on arrive aux peintres de la Régence, une question s’impose : est-ce que Wattoau ne se trouve pas là pour nous rouvrir les routes libres de la poésie féminine, et des rêveries festoyantes?
Cliché J.-E. Bulloz.
PORTRAIT DE LA MARQUISE d’ANTIN, PAR NATTIER
Il y brillait naguère, dans une charmante toile, L' Escarpolette , achetée en 1892 à la vente Hulot, mais qui, léguée à l’un de ses exécuteurs testamentaires, par Mn,e Edouard André, a dû quitter la place où nous l’admirions, pour être confiée à des mains amies. Par bonheur, deux très belles sanguines nous attestent son génie. Elles proviennent (comme presque tous les autres dessins) de la vente
posthume du marquis de Chennevières, en 1898. L’une, que eo passionné et sagace amateur considérait comme « une des feuilles les plus importantes » do ses collections, est une étude de mains de lemmes, de pieds, et d un torse d'homme vêtu d'un justaucorps. « Dessin merveilleux », écrivait-il, » et résumant la trop courte carrière de Watteau, qui ne fut qu’une étude perpétuelle de la nature et des maîtres. » En effet, au verso la feuille porte une élude d’après une œuvre flamande, L' Adoration des Mac/ es, et montre «,qu elle ne doit guère être postérieure à la sortie de l’atelier de (iillol. » (Jillot lui-même ligure d’ailleurs ici, avec un dessin h la plume, une Fr/e de Hacchas et une très curieuse feuille d’arabesques mêlées de liguri nés.
En réaliti-, pour le x\me siècle, le gofit personnel de j\lme Edouard André allait [dus aux portraits sérieux et historiques, aux morceaux décoratifs, qu’aux anecdotes galantes et familières, et, dans ce dernier cas, elle ne prenait que des morceaux exquis. Telles sont, par exemple, les deux aimables Pastorales de Lancret, formant pendants décoratifs, dont la dernière ne fut acquise en 1898 que pour rejoindre son pendant entré dans la collection en 1891. Ces deux idylles (est-il besoin de le dire?) n’ont rien de rustique. On n’est pas plus citadin, plus coquettement paré, d’allures plus aisées, et do minois plus distingué que ces gens du beau monde déguisés eu campagnards. C’est avec une précaution maligne que, dans l’une, un jeune gentilhomme-berger, s’approchant d’une dame-bergère endormie sur un banc de gazon, cherche à lui dérober la houlette qu’elle a gardée sous sou bras. C’est aussi avec quelque reste «l’apparence décente que l’autre jeune galant, légèrement débraillé, offre, avec un geste fort pressant, dans son chapeau, à la fl I lotte pimpante, assise à son côté sur quelque banc de pierre, les Ileurs qu’elle accueille sans scrupule, en piquant déjà quelques-unes à son corsage. La gaieté des colorations légères, doucement attendries, qui, sous la vivacité du pinceau, s’entremêlent, en jouant, sur les salins et draps des vêtements, les chairs rosées des visages, les frémissements bleuâtres du ciel et verdâtres des fouillées, justifie le succès qu’obtenaient dans une société avide de jouissances faciles, ces fictions aimables d’une innocence champêtre, à laquelle on ne croyait guère, mais qui devenait, à la fois, pour les caprices mondains, une excitation et une excuse.
Vers le même temps, 1726, l’habile animalier et paysagiste Ou dry signait sa bonne toile du Héron attaqué par un caniche dans les
LA PEINTURE
roseaux, et Chardin, en 1732, ces deux compositions décoratives, les Attributs des Arts et les Attributs des Sciences où, sur des tables, il entasse bustes cl bas-reliefs, papiers et longues-vues, avec sa franchise accoutumée d’harmonies colorées et de formes ressenties sous l’enveloppe argentine d’une lumière tranquille. La même année, on trouve encore son nom sur une simple étude de Nature morte dans une cuisine, une cafetière, un chaudron, un mortier, un quartier de viande, et des fruits sur une nappe blanche; et, dans ce mor.
Cliché J-E. Bullcz.
PASTORALE, PAR LANCltET
ceau, d’une touche plus ferme, plus libre et plus chaude, la sincérité de sa vision et la chaleur de sa virtuosité éclatent avec plus de charme encore.
Mais voici le nom du grand décorateur, de Boucher, sur deux dessus de portes, autrefois chez la comtesse Potocka. Ces deux toiles charmantes, qui se font suite, représentent Vénus et Y Amour, tels que les comprenait l’imagination voluptueuse de l’habile décorateur et de ses nobles clients. Ici, c’esl Vénus endormie, là Vénus réveillée, toutes deux d’une beauté souple et fine, avec des tètes de mondaines élégantes que la virtuosité de l’artiste associe harmonieusement à leurs gracieuses nudités. La première, étendue sur son lit, la tète plongée dans un oreiller, dort encore profondément, tandis
< I uo Y Amorino ai l<; , descendu d’en liant, lui lance un coup d’œil malin en tâtant de la main la pointe aiguë d’une de ses llèches. La seconde, à demi relevée, et s’accoudant sur sa couche, s’est déjà recoiffée, Irisée, et la poitrine ceinte d'un cordon de perles; elle tient d’une main un collier semblable, tandis que, de l’autre, elle achève de se débarrasser d’une draperie qui cachait scs charmes. Besogne facile, car l’Amour, arrivant à tire-d’ailes, vient l’y aider, en la contemplant d un œil curieux, (des deux groupes, enfermés en des cadres ovales, y sont disposés, par le rythme des formes et des couleurs, avec une entente supérieure du décor. Le même sujet, familier à Boucher, a été, d’après une autre composition, représenté par un miniaturiste dans une vitrine voisine. lTn dessin au crayon gras, rehaussé de blanc, une Nymphe couchée, peut avoir servi d’étude préparatoire.
Tandis que Boucher multipliait, en des poses plus ou moins provocantes, en tableaux ou tapisseries, sur les murs des résidences seigneuriales ou bourgeoises, les nudités légères sous des prétextes mythologiques, le dernier des Coypel, Lharlcs-Antoine, compositeur alerte d’illustrations littéraires en dus cadres savamment compliqués et fleuris, poursuivait l’achèvement des dessins sur Don Quichotte de la Manche qui lui avaient été commandés en 1715, lorsque, à peine âgé de vingt et un ans, il était déjà entré à l’Académie. Les vingt-sept premiers cartons ayant servi à l’exécution des tapisseries aux Uobelins se trouvent au château de Compïègne. Un seul y manque, le 28" et dernier, Don Quichotte dans /’ hôtellerie . Ce fut donc une bonne fortune pour M. et M"1C André d’en retrouver, en 1 88b, à Londres, la première esquisse. La scène, dans le roman, est charmante. C’est quand le chevalier, armé de pied en cap, descendu dans une auberge de village, essaie de se faire désarmer par les servantes qu’il prend pour de nobles demoiselles. Bourse débarrasser de l’énorme salade en fer dont il était coiffé, il eût fallu en couper les rubans, mais Don Quichotte n’y put consentir, bien qu’il mourût de faim : « On lui dressa une table à la porte de 1 hôtellerie. . . C’était à mourir de rire que de le voir manger, car, comme il avait la salade mise et la visière baissée, il ne portait rien à la bouche avec ses mains. Il fallait qu’une autre l’embccquàt... Quant à lui donner ii boire, ce n’aurait jamais été possible, si l’on no se fût avisé de percer un jonc dont on lui mit un des bouts dans la bouche, tandis que par l’autre on lui versait du vin. » Coypel a bien suivi le texte, mais il n’a ni l’esprit, ni la verve de Cervantès, et cette scène
LA PEINT U RK
comique, jouée par de petites soubrettes parisiennes, perd toute sa gaieté réaliste et campagnarde.
En attendant que Fragonard, à la fin du siècle, reprît, avec une virtuosité plus libre encore et une légèreté d’outil exceptionnelle, la suite de Boucher et de tous les peintres galants, les portraitistes de profession, avec plus de franchise, de pénétration, de solidité, s’en tenaient aux vieilles traditions nationales; ils accroissaient ainsi, avec une infa-
tigable activité dont les livrets d’expositions nous donnent tant de preuves, celte immense galerie de portraits historiques dont les morceaux, épars dans tous les musées du monde, y proclament la gloire la plus durable de nos artistes au xvnie siècle.
Quelques-uns des maîtres, assurément, manquent encore ici , comme ils manquent même au Louvre, à Versailles, à Chantilly. Voici , pourtant,
PORTRAIT DE Mmc GRIMOD DE LA R K Y N I È R K PAR R O S L I N
Tocqué, le gendre de
Nattier, moins brillant, moins enjoliveur des nobles dames, mais d’une sincérité visible dans ses effigies presque toujours bien comprises, et d’une dignité simple, aussi bien les bourgeoises que les seigneuriales. Le très aimable cl souriant portrait du Marquis de Sainte- Aldeyonde, assis devant son bureau, n’est pas seulement, d’ailleurs, une physionomie vivante, dis- tinguée, parlante; c’esl encore, par l’ampleur, la souplesse, l’éclat du vêtement richement brodé el galonné d’or, un beau morceau de bravoure pittoresque. Le bon Suédois Roslin ne traduit pas toujours ses consciencieuses analyses avec autant de charme et de force. Néanmoins, il se montre ici sous son meilleur jour, d’abord avec la toile où il s’est peint
lui-même, comme il l’a fait si souvent, puis avec les deux cadres ovales où il nous montre M . et M"'e Grimod de la Reynière. Le portrait du peintre semble, avec quelques variantes, l’original ou la répétition de celui qu’on vil à Paris, en 1878, à l’Exposition des Pnrlrails nationaux. Roslin s \ présente de même, décoré de l’ordre de Gustave \\ asa (qu il reçut en 1771), palette en main, au travail. Seulement, devant lui, sur le chevalet, au lieu de l’image de (iustave 111, roi de Suède, c’est celle de sa femme, la pastelliste, l’académicienne Marie-Suzanne (iiroust. Quant aux deux bustes, l’un du célèbre financier gastronome, Grimod de la Reynière, gros, gras, rose, souriant, plein de lui, sous sa perruque poudrée, l’autre, de sa compagne élégante et fine, au sourire pincé, un peu raide, en son corsage magnifique piqué d’une grosse touffe de Heurs, ce sont deux évocations vraiment typiques, brossées d’une touche franche et libre, avec une douceur de colorations gaies et mates, d’une distinction délicate, qui font penser h Perronneau.
Le portrait île I Ville , le graveur, par Greuze, que nous avions admiré déjà tant de fois, dans la galerie Delessert, avant la vente de 18 fi H où M. Edouard André en fil l’acquisition, ne perd rien à être vu et revu1. C’est décidément une des œuvres les plus tranches et les plus vigoureuses du maître, en 1708, alors qu’il était en pleine force de talent et de renommée. Le Journal du graveur allemand, si précieux pour la connaissance de la viedes artistes à Paris au xvine siècle et de leurs relations avec la clientèle étrangère, en nous donnant, jour par jour, la genèse de ce chef-d’œuvre, nous en explique aussi la valeur psychologique et technique. Le 2 octobre 1767 étaient arrivés de Saint-Pétersbourg deux riches négociants, SI ruhloorn et Bacherach, recommandés à Wille, l’hôte obligé et obligeant de tous les arrivants du Nord. Le 24, Wille les fait rencontrer chez lui avec Greuze, auquel M. I ïacherach demande son portrait. Quinze jours après, le 11 novembre, le travail est livré et M. Bacherach repart après avoir donné au peintre vingt-cinq louis d’or. « C’était, dit Wille, le marché que j’avais fait, car c’était moi qui avais engagé M. Bacherach de se faire peindre par cet habile artiste. » Le 19, invité par Greuze à prendre le chocolat avec M"'° Greuze, il s’y rend de grand matin. « Cela fait, M. Greuze me [tria de m asseoir auprès de son chevalet; là, à ma grande surprise, il commença mon portrait; l’ébauche en fut faite
1. V. Cli. Blanc, La Galerie Delessert ( Gazette des Beaux-Arts, 1869, t. I, p. 115).
J. -B. Greuze pinx.
PORTRAIT DU GRAVEUR G. WILLE ( Musée Jacquemart- André , Paris.)
LA PEINTURE
d’une manière admirable et digne d’un Rubens ou d’un Van Dyck. Je dînai chez lui, après quoi il travailla encore autant que le jour le permit. Je suis fort Hat té de la façon d’agir de cet ancien ami. »
Le 21, seconde pose pour le portrait, « qui sera admirablement bien fait, car M. Greuze en est content lui-même ». Le 21), troisième pose, (( mais ce ne fut que pour l’habit, car M. Greuze ne se portait pas assez bien pour toucher à la tète ». Le 1er décembre, quatrième