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LE DÉBUT DU MODÈLE, PAR FRAGONARD

pose, encore pour l’habit, « qu’il peignit d’après moi ». L’habit, en effet, était chose importante, non seulement pour l’artiste, mais pour son modèle, volontiers élégant, et même un peu faraud à ses heures, car, dans sa jeunesse, crevant de misère, le premier emploi qu’il avait fait d’une petite somme reçue d’Allemagne avait été de s’acheter un beau gilet à Heurs, moins beau sans doute que celui de son portrait, mais du même genre. Aussi, le G décembre, à la dernière* séance, c’est encore « l’habit », le bel Siabit que M. Greuze, ajoute-t-il glorieusement, « retoucha encore d’après moi ». Enfin, le 10, Wiile, avec son domestique Joseph, peut aller chercher le portrait « que son ami M. Greuze lui a fait d’une manière aussi parfaite

que généreuse ». On le rapporte en triomphe au cher logis du quai des Grands-Augustins. « Comme ma femme et toute ma maison ignoraient qu’il m’avait peint, je le lis paraître tout à coup, cela lit le plus grand elle! du monde... Mon fils Frédéric s’écria en sautant : <( Ah! c’est mon papa, c’est mon papa! » Et mon lils aîné, revenant le soir du couvent des Chartreux oii il dessine d’après les tableaux de Lesueur, ne le quitta pas pendant une heure. Effectivement, mon portrait est bien la meilleure chose que le grand peintre a peut-être faite jusqu’à présent. » Le soir du même jour, AA ille retourne chez Greuze pour offrir à Madame une écuelle d’argent avec son couvercle a comme une petite reconnaissance de la peine qu elle avait eue en aidant h mettre la toile sur un autre châssis ». Madame accepte « après quelques difficultés d’usages ». Greuze était absent, mais dès le lendemain malin il accourt chez AVille pour le gronder de sa générosité et lui dire, en l’embrassant, « qu’il se vengerait », n’ayant fait le portrait que « par pure amitié ». On sait le succès qu’obtint l’œuvre au Salon et l’enthousiasme avec lequel Diderot y salua l’image si fidèle du graveur «à la mode. « C’est bien son air brusque et dur, c’est sa raide encolure, c’csl son œil petit, ardent, effaré; ce sont ses joues couperosées... Que la touche est fière ! Quelles vérités et variétés de tons! Et le velours, et les manchettes, et le jabot, d’une exécution!... »', etc.

A ce Salon même de 1765, Fragonard, plus jeune de neuf ans que Greuze, débutait par son grand tableau du Grand Prêtre Corésus se sacrifiant pour sauver Callirhoé (au musée du Louvre) et quelques paysages d’Italie. Ces graves envois n’annonçaient pas encore le fournisseur infatigable de fantaisies érotiques à l’imagination blasée d’une société aussi aimable qu’imprévoyante des cruelles expiations que lui préparait un prochain avenir. Parmi les trois morceaux que possède le musée, le plus anciennement acquis est la Tète de vieillard, au bonnet mordoré, faisant éclater toutes les rougeurs de sa face couperosée, parmi les blancheurs de sa barbe embroussaillée. La touche en est si vive et si pétulante, qu’on dirait un Tiepolo, — ce Tiepolo que Fragonard vient de traduire en eaux-fortes, — Tiepolo corsé d’un souvenir de Rembrandt. Les deux autres petites toiles,

1. Il y a pour le polirait de W ille une question de manchettes. Elles font défaut dans le tableau du Musée Jacquemart-André, qui n’a pas de mains, et dans la répliqué signée et datée et de qualité à peine inférieure, qui a passé dans la vente Polovtzoff. Il est bien probable que ce détail a été ajouté, par distraction, au courant d’une plume trop généreuse et trop hâtive.

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