TETE EN BRONZE, PAR R I C C IO
Si
cienne. Deux plafonds vénitiens recouvrent les deux côtés inégaux de la galerie. Sur la haute corniche qui les sépare, au-dessus d’une frise oii luttent et s’escriment des guerriers en grisaille contemporains de Carpaccio, passe un grand lion de Saint Marc, héraldique, rugissant et débonnaire. Au centre de la salle, une belle table à jeu, de marbre est blasonnée aux armes des Giustiniani, les fondateurs de la fameuse chapelle de San Francesco délia Vigna. Chaque encadrement de porte rappelle une province, une école ou un maître : voici d’abord une décoration de facture pleine et large, où des putti caressant des oiseaux ou portant des corbeilles de fruits alternent avec des sirènes, des chimères, des hippocampes et des grillons : évocation de l’ornementation florentine, au début du XVIe siècle, au temps de Benedetlo da Rovezzano. A côté, un lavabo, formé de pièces composites, avec des angelots aux draperies collantes et au modelé plat, esl un travail lombard dans le style du maître de San Trovaso. Ft c’est aussi d’un atelier du Nord de l ltalie que provient une autre porte en pierre d’Istrie, tandis que les deux putù râblés qui jouent sur le linteau voisin font penser au style de Michelozzo...
Four compléter cette première impression d’ensemble et situer immédiatement le visiteur dans le milieu historique et moral où il est convié, les stemmi des Médicis et tout un armorial florentin ennoblissent les murailles, et, çà et là, des médaillons ou des bustes font apparaître les effigies illustres du vieux Cosme, de Sigismond Afalatesla, de Ludovic le More, d’un Colleone, du marquis de Gonzague. C’est Florence et Venise, c’est Milan et Rimini qui vous accueillent. Avant même que les yeux aient pu examiner une à une les sculptures ici groupées, l’esprit est averti, orienté, la sensibilité émue, l’imagination mise en branle.
Entreprenons maintenant notre promenade méthodique. — Le public a eu dès le premier jour à sa disposition un guide-catalogue que M. Emile Bertaux a rédigé avec une promptitude vraiment admirable, si l’on considère tout ce qu’il y a mis de renseignements précis et précieux. Essayons aujourd’hui, autant que la chose est possible en quelques pages, de caractériser tout ce qui pourrait ici servir à illustrer l’histoire de l’art italien.
Le plus ancien témoin que l’on rencontre est une petite figurine de marbre, un Apôtre à phylactère, portant crânement la tête comme le Saint E/oi de Nanni di Banco et qui semble bien être sorti d’un des ateliers qui, au début du quattrocento , entre le Dôme et Or San Michèle, préparaient le grand siècle de la sculpture florentine. TouL
LA SCULPTURE
près de lui, une petite Sainte Barbe en pierre, du xv° siècle français, un peu lourde et rustique, mais éclairée d’un délicieux sourire, évoque discrètement, modestement, dans son réalisme honnête et sain et d’une bonhomie charmante, le souvenir de ces maîtres d’au delà les monts, que Ghiberti connaissait et prisait.
Mais voici, avec une évidence d’authenticité incontestable, un grand nom et une belle œuvre.
A qui attribuer, sinon à Luca délia Robbia lui-même, cette Madone en terre cuite émaillée, dont l’émail a souffert, mais dont la filiation clairement écrite sur son charmant visage, peut aisément se reconstituer? Dans l’œuvre du maître, elle prend place entre la Madone de San Pierino et la Madone des Innocents. Comme la première, dont elle est toute proche, elle est la sorella, plus encore que la mère, serrant dans ses bras, avec une tendresse déjà inquiète, le bambino, le fratello, qui bénit de la droite et
serre dans la main gauche, que viennent effleurer les doigts de Marie, une pomme. L’ajustement du corsage serré à la taille par une large ceinture rappelle la Madone de la Via dell’ Agnolo et la tète de l’Enfant est aussi, dans les deux œuvres, d’une frappante ressemblance. Mais la petite robe qui le couvre dans le tympan florentin a ici disparu et, comme dans la Madone de San Pierino, sa nudité n’est plus voilée que par un pan du manteau maternel, La Vierge
Cliché J.-E- Bulloz.
LA MADONE AVEC L’ENFANT BAS-RELIEF EN TERRE CUITE EMAILLEE PAR LUCA DELLA ROBBIA
elle-même est encore une simple Lille de Florence, comme Luca en voyait tous les jours, assises au pas de leur porte, quand il regagnait sa maison de la via San Egidio, — et ce naturalisme délicat, tout pénétré île tendresse et de vérité, est comme la marque propre de Luca.
La collection possède plusieurs autres morceaux de l’atelier des Robbia. Une jolie Madone avec C Enfant, d’Andrea, est inscrite dans un rectangle dont la 'partie supérieure s’arrondit en dôme, encadré d’une de ces bordures dont Luca avait emprunté tous les éléments aux jardins de Florence; l’émail a malheureusement souffert. Une grande et très belle Annonciation, revêtue d’un émail blanc immaculé, peut compter parmi les meilleurs morceaux de Giovanni. La Vierge, enveloppée d’un ample manteau, noué sur la poitrine et recouvrant une robe sans taille, tient entre ses mains le livre; les yeux levés vers l’annonciateur, elle reçoit et accepte humblement le message. La figure pleine, ronde et un peu forte, ne saurait être attribuée à Andrea; c’est bien une œuvre de Giovanni, mais de sa meilleure qualité.
El c’est encore à lui ou à son atelier qu’il faut donner la statue d’un saint franciscain, en robe grise, nouée à la taille de la cordelière blanche, tenant d’une main la palme des martyrs et de l’autre un livre bleu et doré; le visage, les mains et les pieds, qui posent sur un tapis de gazon vert, sont réservés en terre cuite sans émail.
Le grand nom de Donatello sera venu d’abord à l’esprit du visiteur, qui, en traversant la grande galerie du rez-de-chaussée, n’aura pas manqué de s’arrêter devant le Saint Sébastien depuis longtemps fameux. C’est un petit bas-relief qui avait appartenu à Eugène Piot et qui, dans une vente d’avril 1870, échut à un modeste antiquaire. L’œuvre ne sortit de la boutique qui lui donna asile pendant les deux sièges de Paris que pour passer aux mains d’Edouard André, pour le prix — le croira-t-on — de 3 000 francs! Supposez que ce bronze passe demain en vente publique et demandez-vous jusqu’où il monterait... Rêves désormais superflus, grâce à Dieu, de commissaire-priseur! Ce petit bas-relief est un chef-d’œuvre. Ces raccourcis héroïques, ce tête-à-tête tragique de la victime et des bourreaux; l’anatomie du corps supplicié, lié par les poignets, suspendu par les coudes, les deltoïdes et les pectoraux comme à vif et gonflés; ce torse velu, lardé, transpercé de flèches; l’application sinistre des archers qui, tirant à bout portant, visent cependant comme à un concours; le mouvement de l’ange apportant au sairit
LA SCULPTURE
l;i palme el la bénédiction; — un mélange singulier de négligences, de résumés hàtils et de science profonde; mais partout la maîtrise souveraine, le don de caractériser, d’enfermer dans un cadre minus-
Cliché J.-E. Bulloz.