I HE SU S . . . MATER CHRISTI
Cependant le déclin esl proche. La peinture nouvelle, avec ses nuances et ses perspectives lointaines, était moins favorable à une décoration plane que les compositions d’autrefois, en dépit de leurs gaucheries. Les successeurs de van Orley, par ambition de grand style, se plaisent dans la convention et l’emphase. En attendant le jour où Rubens infusera aux dieux païens un sang nouveau, les rêves d’une autre race égarent les honnêtes Flamands hors de la vie quotidienne où leurs aïeux puisaient leur force. Et d’autres causes conspirent encore contre l’industrie qui avait ennobli Bruxelles : la mauvaise administration espagnole, les persécutions religieuses appauvrissent le pays et troublent les ateliers. G’esl à cette époque I >o u favorisée, à la fin du xvie siècle, qu’un peintre et un tapissier inconnus ont interprété la fable de Diane et Actéon. Leur œuvre n’est pas sans mérite; les tapissiers d’aujourd’hui y trouveraient un eq-
LÀ TAPISSERIE ET LE MOBILIER
seignement. Une douce lumière blonde rayonne des chairs comme du ciel et glisse en tremblant sur les feuillages, répandant sur tout le tissu une reposante unité. Les bordures, aussi délicates que les plus fins Beauvais du temps de Louis XVI, entourent la scène d’un cadre charmant : des chasseresses long-vêtues et des Amours montent au milieu des rameaux et des fleurs, selon ladisposition renouvelée des « grotesques » antiques et mise à la mode par Raphaël. Mais toute celte délicatesse est bien anémique. Le dessin des grandes figures est d’une pauvreté qui ne soutient pas l’examen. Actéon est particulièrement insipide. La riche couleur flamande s’est affadie et morcelée : où sont les belles nappes rouges qui dans le Portement de Croix animent la pénombre d’une salle recueillie? Plus que des petits points épars : des cerises dans la verdure.
Tandis que la tapisserie se survivait à Bruxelles dans des œuvres estimables, mais indignes du passé, on sait quel brillant renouveau elle eut en France au xvne siècle. Les tapisseries françaises de cette époque sont assez bien représentées au Louvre et au Garde- Meuble pour qu’on n’ait aucun regret de n’en pas trouver d’exemples au Musée Jacquemart-André. Aussi bien ses fondateurs ne s’étaient-ils pas proposé de former une collection de tapisseries, mais d’en réunir quelques types pour décorer leur hôtel. Ils ont eu l’art des « lacunes », sans lequel une collection ressemble à une gageure plus qu’à une œuvre de goût. On passe donc chez eux presque sans transition du xvie siècle, dispensateur d’austères joies, au xvme où la vie est douce. Seuls deux ou trois meubles et un remarquable tapis de la Savonnerie, aux motifs d’échelle encore moyenne, qui porte la date 1663, représentent ici le temps du Grand Roi.
Et voici, dans les clairs salons du rez-de-chaussée, plusieurs types bien différents de tapisseries du temps de la Régence ou de Louis XV : deux œuvres des Gobelins (une pièce des Indes exécutée vers 1725 et les Saisons représentées par des figures allégoriques dans un cadre d’arabesques); une des plus belles tentures de Beauvais, les Jeux Russiens d’après Leprince ; enfin, une Histoire d' Achille tissée à Bruxelles dans l’atelier de Jean-François et Pierre van der Borcht, vers 1745.
Par une lettre de Gozette, où il se félicitait d’autre part — admirons cet éclectisme ! — d’avoir reproduit avec succès « deux têtes du Rimbran », on sait que les cartons originaux des Saisons appar-
tenaient à ce tapissier à la fin du xviii0 siècle. En 1780 ou 1781, il fit de ces cartons, en entreprise particulière, une copie — différente des Saisons du Musée André par le cadre et le fond des alentours — , qui a passé en 1909 à la vente Polovtzov. L’auteur des modèles est inconnu. Sans doute faut-il dire plutôt « les auteurs », car c’était alors rarement le même homme qui peignait les figures, les animaux et les Heurs. Quand Claude Audran composa, à partir de 1699, les modèles des Portières des Dieux, il n’en peignit que les « alentours », c’est-à-dire la partie la plus importante, qui donnait à. la tenture son caractère. Louis de Boulogne et Corneille collaborèrent avec lui pour les figures et probablement François Desportes pour les animaux. C’est à Claude Audran que l’on pense d’abord devant nos gracieuses Saisons, à ce maître charmant qui, plus encore que Bérain, avait, en compagnie de Gillot et d’Antoine Watteau, son élève, rendu joyeuse et légère la peinture décorative, pour égayer les dernières années du règne de Louis XIV et charmer les contemporains du Régent. Pourtant les Portières des Dieux sont d’un goût sensiblement antérieur, d’une élégance plus robuste. Leurs baldaquins reposent sur des colonnettes verticales. Dans les Saisons, les feuillages et les guirlandes forment des courbes contrastées et, oubliant leur couleur de bronze et leur rôle architectural, les cariatides rieuses se retournent gentiment pour regarder Bacchus ou Flore. Dans le salon dont elles réchauffent les blancs lambris, quatre portes et un dessus de glace proviennent de l'hôtel que Jacques-Samuel Bernard, surintendant de la maison de la Reine, et fils du grand banquier de Louis XIV, s’était fait construire rue du Bac vers 1735. Les cariatides du dessus de glace et celles des tapisseries sont bien de la même famille; elles ont respiré le même air.
Mais les arabesques n’ont qu’un temps. La peinture d’histoire veille et ne se laisse pas oublier. Les sept pièces de l 'Histoire d’Achille , malgré des parties agréables, montrent jusqu’où un bon tapissier peut s’égarer vers 1745 en suivant servilement un peintre académique. Comme tout ce tumulte est froid! Comme ce ciel, cette mer, ces larges dalles, ce sol brun où l’on ne compte que deux ou trois bouquets de verdure sont vides ! Les surfaces largement brossées conviennent peut-être à la peinture, mais pas à un tissu dont toutes les parties doivent être riches. L’observation du ton local n’est pas ici un mérite; mieux vaudraient mille échanges de reflets entre le ciel et la terre pour baigner dans la même lumière tout le panneau.
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER
Au contraire, les Jeux Russiens sont vraiment une fête de couleur. Tout « le tapage d’objets disparates » qu’on pouvait reprocher à Leprince, comme à son maitre Boucher, dans leurs pastorales peintes, sert merveilleusement leurs interprètes les tapissiers. Trois des cartons de ces Jeux où les Russes ne sont guère plus russes que les Chinois de Boucher ne sont chinois, furent exposés au Salon de 1767. La suite, en six pièces, fut reproduite une douzaine de fois a Beauvais de 1769 à 1793. Elle est complète dans le musée de l’Archevêché d’Aix-en-Provence. Soyons reconnaissants à Mme André de nous permettre d’en voir à Paris trois panneaux, d’une parfaite fraîcheur, provenant d’un don royal1.
Revenons maintenant sur nos pas et voyons, de salle en salle et d’âge en âge, quels plaisirs, quels renseignements et quels enseignements peuvent nous offrir les œuvres de menuiserie et d’ébénisterie groupées au Musée Jacquemart-André.
Dans les salles de la Renaissance, si nous regardons les meubles, ce n’est plus le goût italien modifiant la tradition flamande ou française, c’est l’Italie même que nous reconnaissons. Le nouveau musée est remarquablement riche en coffres, en sièges et en tables de Florence et de Venise. Et, quelques réserves que nous fassions sur les qualités de ces œuvres, si éloignées des habitudes françaises, mais qu’ennoblit souvent le reflet d’un grand art, nous nous félicitons d’en trouver ici des exemplaires nombreux et variés. Elles sont rares, en effet, dans nos collections publiques. Ni le Louvre, malgré le legs de Daviliier, ni le musée de Cluny, ni le musée des Arts décoratifs, malgré le legs d’Emile Peyre, n’en permettent une étude bien approfondie.
Le mobilier italien est surtout un mobilier d’apparat. Les artisans du Moyen âge aimaient l’éclat des couleurs et rehaussaient de tons vifs le bois aussi bien que la pierre. Mais nulle part ils ne l’ont fait avec tant d’application et avec un tel luxe de moyens que chez nos voisins de la péninsule. « Il faut bien l’habiller un peu, ce plébéien, — écrivait Edmond Bonnaffé 2 dans un chapitre plein de
1. Ces trois panneaux, offerts par Louis XVI au chancelier du prince-évêque de Bâle en 1782, furent acquis par Édouard André avant 1870; ils avaient été, dit-on, retrouvés dans les caisses où ils dormaient roulés depuis le xvme siècle.