LE MARTYRE DE SAINT SÉBASTIEN, PAR G I R O L A M O DA VICENZA
Christ, un vieux moine, chauve et blême, en froc grisâtre, se tient agenouillé. C’est, évidemment, un portrait de religieux vivant que l’artiste a transformé en un saint François d’Assise par l’impression des stigmates sur les mains, Sa ferveur est, d’ailleurs, aussi
profonde «pie l’anxiété douloureuse de la Vierge Mère est touchante. D’où vient ce tableau magistral? En 1904, s’il avait paru à l’Exposition du Pavillon de Marsan, noire ardent ami Bouchot l’eût revendiqué peut-être pour l’école d’Avignon. Sans passer la frontière, ne peuton croire qu’il arrive d’une des provinces de la Haute-Italie en contact fréquent avec la Provence ou la Bourgogne, du Piémont par exemple? En tout cas, c’est un beau el nouvel exemplaire de cet art international auquel on doit la Pietà de Villeneuve et la Pietà de la collection d’Albenas.
L’art contemporain des Flandres, si influent alors sur les arts d’Italie, n’est représenté ici «pie par deux panneaux brugeois, mais tous deux d’une qualité supérieure. L'un est cette délicieuse Vierge, si douce, si tendre, si sérieuse, assise dans une campagne spacieuse, au fond de laquelle se superposent les remparts, les toitures, les clochers, le bellroi de la vieille ville, teintés de ces lueurs dorées qu’affectionnent, à leur exemple, les successeurs des van Eyck. C’est aussi des van Eyck que dérive le soin exquis avec lequel sont assouplis les gestes discrets et tendres de la mère soutenant sur ses genoux le blondin, déjà studieux, «pti, tenant un papier d’une main el , de l’autre, une plume, s’essaie à écrire sous sa dictée. Quelle souplesse vivante dans toutes ces mains délicates et dans les petons remuants de l’enfant! A l’Exposition de Bruges, en 1902, ce beau morceau d’un maître inconnu n’a pu être baptisé avec certitude ni par M. Hulin ni par M. Weale. De la même école, du même temps, avec le même charme, sort une Allégorie curieuse, et très proche de Memlinc. Du sommet d’un pic de rochers abrupts dressés au milieu d’une plaine, émerge à mi-corps un buste de jeune femme, grave et calme, vêtue comme les petites saintes du maître. Ce n’est point une d’elles, cependant, car elle ne porte ni auréole, ni attribut. En bas, se tiennent, comme des gardiens déliants et rogues, deux gros lions, avec des écussons dont les armoiries ont été malheureusement effacées. Est-ce l’apothéose d’une châtelaine vertueuse? Est-ce un symbole de la Chasteté? En tout cas, c’est une délicieuse vision.
L’imagination des artistes italiens, durant le Moyen âge, même en ses époques les plus religieuses, n’avait jamais cessé d’être hantée
LA PEINTURE
par les souvenirs de l’antiquité païenne. Néanmoins, c’est seulement à la fin du xiv6 siècle, et dans la première moitié du xve, sous l’impulsion donnée par les grands humanistes militants, Pétrarque et Boccace, et, derrière eux, par les chercheurs de manuscrits, les collectionneurs d’antiquités, les archéologues et les érudits, que les artistes s’enhardirent à traiter spécialement des sujets profanes,
mythologiques ou historiques, légendaires ou allégoriques, dramatiques ou familiers. Les lambris et panneaux des salles intérieures, les coffres de mariage ( cassoni ) surtout, et les plateaux d’accouchées (. deschi da parto), fournirent bientôt des champs faciles à la fantaisie des peintres. L’esprit d’invention narrative et poétique des Florentins, notamment, s’y développa avec une prodigalité charmante, qui trouva rapidement, dans la Haute-Italie, d’heureux imitateurs.
L’un des plus curieux nous montre, sur son panneau principal,
cjuatre couples d’amoureux, en promenade entre des arbres. Nobles seigneurs en costumes guerriers ou habits de gala, nobles dames en robes à queues et coilï'ures étranges, tous ces lloureteurs sont équipés à la mode des cours princières de la Haute-Italie au xv® siècle. Mode somptueuse, mode extravagante, avec un abus singulier d’étoiles déchiquetées et de chapeaux empanachés, exagérations provinciales du cérémonial dispendieux de Paris, de Milan, de Ferrare. Toutefois, sous ces harnachements prétentieux, les allures de ces jeunes gens restent simples et naturelles, leurs physionomies souriantes, parfois sentimentales. C’est comme un souvenir, printanier et aimable, des cours d’amour en Provence et en Piémont, et c’est, je crois, en ce dernier pays qu’on en peut chercher l’origine, aux environs des fresques des châteaux de Fénis et de Mania.
Toutes les autres peintures de cassant, soit encore encastrées dans le meuble ou tout au moins le cadre primitif, soit à l’état de tableaux isolés, sont inspirées par la littérature mythologique, légendaire ou historique. Le plus ancien de ces frontispices serait une Histoire de Lucrèce, d’une facture médiocre, lavoro dozzinale, d’après quelques miniatures grossières du xivc siècle, très retouché, fort curieux d’ailleurs par le travestissement populaire de la légende. Mais un peu plus tard, les progrès de l’art donnent à ces fantaisies un grand charme. C’esl alors que les Métamorphoses d’Ovide, entre les mains des naturalistes, remplaçaient souvent la Légende dorée. Les deux épisodes d’ Atcilante et Hippomène, décorant la face, lourdement sculptée, d’un de ces cassoni, sont empruntés à son livre. A gauche, devant un palais, trois jeunes lilles s’entretiennent avec le jeune Hippomène, pour le détourner de prendre part à cette lutte de course avec Atalante, qui a déjà coûté la vie à plusieurs de ses prétendants. Voici meme la tête de l’un d’eux dans la main d’un des Turcs assistant au départ. A droite, sur le champ de course, Hippomène et Atalante courent vers une tour noire, garnie de têtes coupées, que leur montre un Turc et près de laquelle se tient un groupe de femmes. Atalante, pour ramasser la pomme d’or, se laisse devance]- par le jeune homme qui l’épousera. Personnages, types el costumes contemporains, cela va sans dire. Par bonheur, en interprétant I a légende ancienne, on ne pense guère encore à la couleur locale, el presque toutes ces illustrations des cassoni, quel qu’en soit Page du sujet, sont des scènes vivantes jouées par des personnages vivants. — Sur le cassone voisin se déroule le spectacle d’un Conduit de cavaliers dans la campagne, auprès d’un camp. Au centre,
LA PEINTURE
sur un cheval richement caparaçonné, un chevalier, cuirassé de pied en cap, frappe de sa lance son adversaire presque désarçonné. A droite, à gauche, d’autres combattants. A voir, dans les coursiers, la souplesse des mouvements, la hardiesse du dessin, le luxe des harnais, à l’instar de Paolo Uccello, on pense à l’un de ses successeurs, profitant de son expérience, mais plus jeune, plus libre, plus dégagé. Une autre Bataille, une mêlée plus agitée encore et plus fourmillante, un Triomphe de l' Amour, inspiré de Pétrarque, ne sont guère moins intéressants.
Des mêmes ateliers florentins, dont le plus célèbre alors fut celui de Francesco Pesellino, sortent encore un charmant Enlèvement d'Europe, une Exécution capitale (?), sujet historique (?), et, sur le « plateau d’accouchée », la scène même, en costumes contemporains, des jeunes gens apportant à la dame en gésine, avec leurs compliments, sur leur desco, des gâteaux, fruits, Ileurs, etc. C’est très vivant, très juvénile, très amusant.
Parmi les compositions qu’inspira la littérature, il en est deux surtout qui méritent l’attention. L’un est un petit panneau, de style ombrien, Narcisse à la fontaine, sujet encore tiré de l’inépuisable Ovide. L’exécution en est si soignée, si aimable, qu’il est entré dans la galerie sous le nom de Raphaël. L’origine ombrienne n’en est point douteuse. Il faut chercher autour de Pinturicchio : M. Berenson propose le nom de Bertucci. Le jeune homme, tenant en laisse un lévrier, se penche vers un bassin oii il aperçoit son image, une image d’éphèbe aux longs cheveux, imberbe et féminin; il tend la main pour la saisir. La combinaison charmante des formes et des couleurs, sur un fond de paysage aéré, dans une lumière tendre, fait de cette petite scène une vision délicieuse.
L’autre morceau est une œuvre de grande dimension, de premier ordre, sur qui le beau poète Vittore Carpaccio a répandu la grâce à la fois candide et raffinée de son élégante simplicité. Le sujet en est pris à Boccace, dans sa Théséide. C’est Y Ambassade des Amazones envoyée à Athènes, parleur reine Hippolyte, pour obtenir un traité d’alliance. Pas besoin de dire qu’il n’y a ici aucune trace d’érudition archéologique. L’Aréopage, présidé par un vieil Egée à longue barbe blanche, les trois jeunes assesseurs, et l’aimable secrétaire, un délicat blondin, qui, au pied du tribunal, rédige la formule, sont des purs et exquis Vénitiens. Pour les Amazones l’artiste galant s’est mis plus en frais, et les quatre jolies fillettes qui chevauchent, bizarrement costumées et panachées, à la suite de leur
blanche ambassadrice et porte-bannière, ajoutent à la toilette vénitienne toutes sortes de coiffures et de parures compliquées d’une coquetterie dangereuse pour leurs adversaires. Un grand lévrier, accroupi devant le tribunal, semble les regarder et flairer avec défiance. Boccace, traduit par un Vénitien, ne pouvait l’être [dus agréablement.
On ne saurait, toutefois, quitter la salle des peintures de la B. mai ssauce sans y admirer encore la virtuosité et l'imagination des décorateurs de même race dans les vingt-cinq caissons en grisaille (sujets mythologiques et allégoriques) du plafond, dont tous les ornements sont dus à leurs talents ingénieux.
Ou sait quelle perfection l'art du portrait atteignit vite en Italie, dès le xiv° siècle, par Oiollo et ses successeurs. Bientôt, à l’habitude par eux prise d agenouiller dans les tableaux votifs les donateurs et donatrices aux pieds du Christ, de la Vierge, des saints, s’ajouta celle d’appeler comme figurants, dans les scènes légendaires ou allégoriques, des personnages contemporains. De là, à présenter leurs efligies sur des panneaux isolés, destinés à conserver leur souvenir exact dans leur famille et pour la postérité, il y avait peu à faire. Le besoin même en était imposé par les habitudes d'esprit observateur et réfléchi qui tirent, des Florentins, des Vénitiens, des Milanais, de très bonne heure, les historiens les plus sagaces, les diplomates les [ilus avisés, les psychologues les plus subtils. Les portraitistes des mêmes régions, au xvp siècle, participaient naturellement aux mêmes qualités; nous en avons ici des preuves nombreuses.
l’eu de Florentins, mais assez pour marquer les étapes de l'école, [ilus sensible aux formes expressives qu’aux colorations séduisantes, depuis ses débuts sous l’influence sculpturale jusqu’à son apogée pittoresque dans le premier quart du xvie siècle. Le profil d'Alphonse d'Aragon, en buste, parPaolo Uceello, se découpe, avec la rigidité d’un bas-relief, dans la matière blanche et claire, dont l’artiste peint les cuirasses luisantes des chevaliers. Comme dans le Saint, Georges dont nous avons parlé, le studieux géomètre et anatomiste s’y souvient de Pisanello. Avec Une Dame florentine , nous voici, d’un bond, transportés vers l’an 1500, parmi les élèves de Verrocchio, Chirlandajo, Pérugin, plusou moins exaltés ou troublés par l’irrésis-
Vittore Carpaccio pinx.
LA PEINTURE
tible séduction de Léonard de Vinci. Quelle est cette jeune femme? A coup sûr une patricienne, comme la Dont de Raphaël, comme ses contemporaines dont la Galerie Pitti conserve les graves images attribuées à Léonard, Bugiardini, Ridolfo Gbirlandajo, etc. Très simple,
Cliché J.-E. Bulloz.