PORTRAIT I) 15 JEUNE HOMME PAR GRESORIO S C H I A V O N IS
Les grands maîtres de Venise, condisciples et successeurs de Giorgione, nous ont accoutumés à plus de douceur dans leur puissante gravité. Ah! qu’elle est bien vénitienne! Comme elle a bien posé chez Pal ma Vecchio, cette Dame blonde, plus blonde que les blés, celle beauté a la fois robuste et tendre, d’une maturité encore fraîche, d’un juste embonpoint savoureux ! Ainsi que le concert des tons rouges enflammait, là-bas, le robin de Buonsignori, c’est ici un assortiment apaisé de blancheurs et de fraîcheurs blondes ou blondissantes; soit dans la carnation du visage et de la gorge potelés, soit dans les bandeaux annelés et frisottés, dans la coiffe emperlée aux touffes saillantes, soit dans les manches bouffantes de la robe jaunâtre, c’est une délicate symphonie de nuances claires, qui fait épanouir, avec plus de grâce souriante, comme d’une belle lleur embaumée, aux approches de l’automne, cette splendeur patricienne, exquisement voluptueuse, exquisement nonchalante; Pourquoi faut-i I qu’au x\ne siècle, quelque pinceau brutal ait coupé en bas ce magnilique buste, par un paquet épais et lourd de sombre tapisserie? Qu’a-t-on voulu cacher? Une inscription sur un socle de marbre? Une échancrure trop hardie delà robe ? Mystère.
Les quatre grands autres condisciples et rivaux de Giorgione, Tiziano Vecelli, Pordenone, Lorenzo Lotto, Sébastien del Piombo sont représentés, l’un par une bonne réplique des toiles de Pitti et du Prado :: Alphonse , duc de Ferrare, presque en pied, caressant un chien caniche posé sur une table, les trois autres par des portraits d’hommes et de femmes inconnus dont le plus intéressant nous semble être celui de Pordenone. L’est un homme encore jeune, en buste, avec de longs cheveux noirs divisés par une raie médiane, et un collier de barbe légère, vêtu de noir, le col nu, la main gauche dans la fente du pourpoint, la droite à la ceinture, dans une attitude pensive. La physionomie est distinguée, intelligente, calme ; l’expression sérieuse, tière et bienveillante. Pour la génération suivante, des images tidèles nous sont données par les deux toiles de Moretto, Portrait du comte Gambarci, artiste ou amateur, entouré de fragments sculptés, s’appuyant sur un pilastre, et Portrait d'un jeune seigneur , et, enlin, par le vénérable Patricien de Venise que Tinloretto a campé et peint de sa brosse mate et libre, avec son impétuosité infatigable,
Vers l’an L'iOO, c’est à Milan, sous l’influence persistante du génie analytique de Léonard de Vinci, que l’art du portrait atteint le plus souvent sa perfection dans l’entourage nobiliaire des Sforza et de Louis XII de France. Serait-ce Lodovico Sforza, le rusé Moro, si
LA PEINTURE
intelligent et si corrompu, qui nous apparaît, grâce à Bernardino de’ Conti, dans toute la plénitude satisfaite et insolente de son ambition usurpatrice et de sa duplicité intrigante, avant sa lamentable chute et sa longue agonie dans le donjon de Loches? On l'a dit, et la ressemblance avec d’autres effigies le peut faire supposer. Gros et gras, en très bon point, avec une épaisse chevelure tombant jusqu’aux épaules, comme sur le médaillon de marbre exposé dans la galerie voisine, il se présente de profil, l’œil droit et ouvert, prêt à sourire, avec cet air de bonhomie franche qui dupait ses victimes, Sa grosse toque de velours noir avec l’enseigne d’or, son épais collet de fourrure sur une ample houppelande rouge, les longs gants jaunâtres qu’il tient dans sa main grasse, le tout hardiment plaqué sur un fond vert un peu brutal, accentuent l’épanouissement infatué et l’inconscience placide du personnage. Ce n’est pas seulement une œuvre d’art supérieure, c’est un document humain d’une grande valeur, que ce soit le More ou l’un de ses courtisans.
Deux portraits de dames milanaises ne sont pas moins parlants. Qu’ils soient encore de Bernardino de’ Conti, d’Ambrogio de Prédis, de Boltraffio, ou de quelque autre savant praticien du même groupe, ils unissent toute l’intensité psychologique des Léonardesques à la franchise noble de la vieille école lombarde. L’une ressemble à la femme de Lodovico Moro, Béatrice cl'Estc, dont Zenale et d’autres nous ont aussi montré le profil calme et volontaire. La gravité pensive du visage, le dessin fin et le modelé souple de l’œil grand ouvert, du nez fin, des lèvres entrouvertes dans un profil très net, la riche sobriété de la ferronnière et des légers cordons emperlés dont l’ombre frissonne sur les blancheurs nacrées du cou et de la gorge, l’élégante bigarrure des crevés clairs sur les soies chatoyantes à l’entournure des manches, y montreraient la jeune princesse aux meilleurs jours de son règne. C’est la même distinction que dans les images célèbres de la Grivelli et des autres beautés de la cour de Sforza. L’autre Dame inconnue vient assurément du même monde, mais c’est une personne d’aspect moins séduisant, avec son profil moins régulier et moins pur, avec son front bombé dont la hauteur s’exagère par la petitesse des yeux, des lèvres, du menton, d’ailleurs très fins; elle porte une robe sombre à manches bouffantes et claires, d’un décolletage discret d’où sortent de belles épaules très fermes, sous le mince cordonnet emperlé alors de mode. Tenant dans sa main gauche un mouchoir, elle semble, de la droite, faire un geste explicatif. Peut-être trouverait-on dans Bandello le nom de cette
intéressante personne, parmi les patriciennes lettrées dont les salons s’ouvraient alors aux poètes, aux érudits, aux artistes de Milan.
Aux époques mêmes où l’Italie produisait tant d’effigies admirables, l’art du portrait ne tlorissait pas moins dans les Pays-Bas ou en France. Pour ces deux pays, M",e Edouard André n’a pas eu le temps de compléter les lacunes qu elle regrettait. Néanmoins, les quelques pièces, déjà réunies, sont bien dignes de leurs voisines d’outre-monts. Le seul Portrait de vieillard, par Quentin Metsys signé et daté (Quintinus Metsys pingebat anno 1513) vaut, à lui seul, toute une collection. Est-ce le portrait même de l’artiste? Serait-ce, comme on l’a supposé bien hardiment, un portrait rétrospectif de Corne de Médicis, transcrit d’après une médaille? Rien de plus vivant, de mieux pétri par un pinceau vigoureux, savant et soigneux, de mieux analysé par un physionomiste pénétrant et impitoyable que celte tète de vieillard intelligent. Coiffé jusqu’à l’oreille d’une lourde toquie de velours noir à double étage, sous laquelle, en forte saillie, se modèlent les chairs, basanées et ridées, de son masque énergique engoncé dans le lourd collet de fourrure d’une houppelande épaisse, il nous dévisage avec des yeux si vifs et si malins, au-dessus d’un nez crochu surplombant une grosse lippe dédaigneuse, qu’il est bien difficile de ne pas le croire peint d’après nature.
A côté de ce chef-d’œuvre anversois, l’appoint apporté à l’art septentrional par un Portrait de l'empereur Maximilien (1510), attribue à van Cleef d’Anvers, un autre attribué à Anton is Mor, et par quelques petits panneaux du xvi° siècle français, semble, il est vrai, un peu pauvre. Néanmoins, parmi ces derniers, tous rangés sous la rubrique habituelle d’ « école de Clouet » ou « Corneille de Lyon », il eu est quelques-uns qui mériteront des recherches attentives, tant pour le nom du personnage représenté que pour le nom de leur auteur.
LES PEINTRES MODERNES, DU XVIIe AU XIXe SIÈCLE (ÉCOLES ÉTRANGÈRES)]
Les portraits, déjà nombreux et intéressants dans la série des peintres de la Renaissance, le sont plus encore dans celle des peintres de la période moderne. Ils y sont même, comme dans la plupart des collections contemporaines, une énorme majorité. Et cela s’explique par bien des raisons. D’une part, pour les amateurs artistes, friands et curieux avant tout de la technique matérielle et visible, pureté et vérité du dessin, charme et vigueur du coloris, vivacité et franchise de la tombe, c’est dans le portrait, d’ordinaire, que s’affirme le plus complètement la personnalité du praticien. D’autre part, pour les amateurs cultivés et lettrés, cherchant, sous la beauté du rendu, l’expression passionnée, sentimentale, sérieuse ou charmante de la physionomie humaine, la restitution d’un caractère et d’une individualité, c’est dans le portrait qu’ils trouvent leur profit. En outre, de tous les genres de peinture, c’est celui qui subit le moins les caprices du goût et de la mode, celui qui, pour les yeux et les esprits les plus indifférents aux évolutions idéales de la poésie, de la religion, de l’histoire, reste un spectacle de réalités présentes ou passées toujours intéressant. Et c’est pourquoi, au palais du boulevard Haussmann, en des salons encombrés de multiples objets d’art, les portraits, rangés sur les parois, y apportent la vie. Par leurs mouvements et leurs regards, ils composent une assistance intelligente et variée qui en réjouit et anime le luxe immobile et silencieux. On ne saurait donc qu’applaudir au goût de M. et Mme Edouard André, multipliant ainsi, autour d’eux, ces témoins historique de leurs découvertes et conquêtes.
Lesécoles du Nord qui, dans les premières années du xvie siècle,
nous y avaient déjà montre les beaux portraits de Quentin Matsys et de L’ Empereur Maximilien , nous retiennent encore par une autre ligure de la Maison d’Autriche : la sœur cadette de Charles-Quint, Marie d’ Autriche, reine de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas ide 1530 ;i loo5), peinte par Jacob Soisenegger, à Augsbourg. Ce visage, noble et pensif, sous une coi Ile blanche, unie et plate, aux longues barbes pendantes, avec son teint pâle, ses yeux noirs, sa
grosse lèvre saillante, marqué héréditaire de la race, est une douce et sympathique physionomie qu’on ne saurait oublier. Au commencement du xvue siècle, lés écoles des Flandres et Pays- Ras reparaissent avec les noms de leurs plus puissants rénovateurs, Rubens, van D’yck, Frans liais, Rembrandt, dont les exemples d’evaie 1 1 1 avoi r une si grande inlluence sur les développements de cet art, dans tous les pays, aux xvne, xvmp et xix° siècles.
A quel grand maî- I re de l’école d’Anvers, Rubens, Jordaeiis, van l)ycl<, faut-il décidément attribuer ce magnifique portrait dit Le Bourgmestre , si célèbre depuis son apparition îi la vente Rotlian, en 1880? Adhuc sub judice lis est ... Et c’est bien le cas de laisser grogner, au fond de sa mémoire, l’irrévérencieuse boutade d’un philosophe du xvme siècle : « Après la science de la médecine, rien déplus incertain que la science de l’expert en peinture. )>Les énormes progrès accomplis, sur ce point, par la facilité des voyages et des comparaisons, les découvertes méthodiques et les recherches infatigables de l’érudition n’ont fait peut-être qu’augmenter le nombre de nos incertitudes et la véhémence de nos discordes,
LA PEINTURE
épanouie, du personnage lourdement campé dans son fauteuil, sa face et ses mains rubicondes, justifiaient cette première impression. A seconde vue, on y a remarqué moins de jovialité grossière, une touche moins brutale que chez le chantre des compères obèses et des commères dodues, et l’on a pensé à Rubens. Puis, en ces derniers temps, il a semblé que la distinction harmonique de l’ensemble, une
D’abord, est-ce bien un’ bourgmestre? On n’a pas pu le baptiser. Est-ce un autre magistrat? Cela semble, d’après l’attitude et l’expression , et nous nous y tenons provisoirement. Fut-il peint par Jordaens, comme on l’a cru longtemps? L’amplitude, grave et
Cliché J. -E. Bulloz.