‹ Le musée pittoresque du voyage du TsarChapitre 43 sur 99 · II. — LA CHANSON · texte numérisé non relu

II. — LA CHANSON

Clianls palrioliqucs. — Chansons sur lo Tsar, la Tsarine et le Président de la République. — Chansonnettes comiques et faubouriennes. — Les images de3 couvertures.

Pour la seconde fois, en cette fin de siècle — qui sait si ce sera la dernière? — la chanson française vient de célébrer les Russes.

Faut-il s'en étonner? — Non point, puisque le siècle, à son aurore, n'avait eu que des rimes aimables pour ces mêmes Russes, alors membres actifs de la Sainte-Alliance et, comme tels, ennemis acharnés de la France. Il est donc bien juste que cette chanson qui avait si joyeusement accueilli l'amiral Avellan et ses marins, venus en avant-garde, embouche aujourd'hui la trompette de la Renommée.

D'abord les chants patriotiques : Salut au Tsar l — Bien-

venue au Tsar / — Vive le Tsar ! — Honneur au Tsar! — Hommage au Czar ! — Salut, Tzar de Russie ! — destinés à fêter la visite des souverains russes en France. Et non point la cantate banale, l'hymne célébrant uniquement les vertus personnelles du monarque, portant aux nues ses mérites, sa gloire, sa grandeur, mais bien la note patriotique française et l'appel à la paix universelle. Une « marche fraternelle » — c'est ainsi qu'elle s'intitule — mise en musique sur le Chant du départ — pauvre Méhul accommodé à toutes les sauces — n'arbore-t-elle pas ce titre significatif: C'est le triomphe de la Paix?

Je passe les hourra pour le Tsar et sa noble compagne, les Salut au libérateur, au noble souverain, les appels à sa grandeur, à sa justice, à sa clémence, à son intervention dans les affaires d'Europe :

Toi, noble et fort, regarde de Turquie Les malheureux, couchés dans le sillon, Assez de morts, assez de tyrannie, Libérateur, ils béniront ton nom,

pour ne voir que la note patriotique et purement pacifique :

Sur nos chemins fleuris par les vierges de France Viens chercher le baiser de la fraternité.

Ainsi s'exprime l'Hommage au Czar, tandis que Honneur au Tsar a pour refrain, sur un mouvement de valse :

C'est l'âme de la Patrie Souriant à son amie, Tsar, qui vous recevra, Qui vous acclamera !

C'est la fière République, A la voix mâle, stoïque, Levant son étendard, Criant honpeur au Tsar!

LA CHANSON 113

Il y a mieux encore ; c'est : Chantons la gloire de la Russie, « en l'honneur de Nicolas II venant recueillir tous les vœux de notre République ».

Sainte Russie et Grande France ! telle est la pensée de tous ces faiseurs d'hymnes, non plus la Sainte Russie si magistralement caricaturale de Gustave Doré, mais la vraie, l'officielle Sainte Russie, suivant l'appellation consacrée, et la France régénérée, donnant au « noble Tsar », au héros ' du jour, son âme tout entière, sans abdiquer pourtant la Liberté.

C'est ainsi que la poésie populaire explique l'alliance de l'empereur de toutes les Russies et de la République française.

Après le présent, l'avenir, l'avenir que la chanson patriotique n'oublie jamais en ses élans, en ses appels, en ses invocations vibrantes comme le clairon, et sentant déjà le pas de charge. Et l'avenir c'est, comme toujours, naturellement, l'espérance de revoir les pays perdus, la Revanche en un mot.

Presque pas une œuvre qui ne fasse intervenir, de façon quelconque, l'Alsace et la Lorraine oubliant leur tristesse et leur chaîne en présence de « notre gaieté ».

Sonnez, ô cloches d'airain

Du pays Lorrain I

Sonnez, libres, fières !

Sonnez, sonnez le grand jour !

Sonnez le retour

Des saintes frontières.

Voilà ce que nous dit la Marche du Tsar de MM. Antonin Louis et Darien, chanson d'actualité « déjà vieille de trois mois », car elle prit naissance le 14 juillet, au bal donné place de l'Opéra par les journaux le Gil Blas et le Journal.

Série de chansons relatives à la visite du Tsar

(Rcduclion miniature d'après les originaux.)

LA CHANSON

Série de chansons relatives à la visite du Tsar.

(Réduction miniature d'après les originaux.)

Et le Salut au Tsar ! de MM. Christian de Trogoff et Georges Lafond, hymne également patriotique, chante la prière suivante :

Si la discorde éclatait sur nos têtes, En brandissant ses terribles flambeaux, Notre étendard sait braver les tempêtes, Et l'aigle noir veille sur vos drapeaux ! Des bords du Rhin au fond de la mer Noire, On nous verrait surgir de toute part, Lançant au ciel votre cri de victoire : Hurra ! pour Dieu ! la Russie et le Tsar !!!

Paix et fraternité, gloire et revanche, tels sont les sentiments et les désirs exprimés en ces chants patriotiques, quoique, assurément, ce que demandent, avant tout, les auteurs c'est

... Que le ciel apaise les tempêtes En bénissant le Tsar et les Français!

Son bras, son cœur, sa main, la France offre tout au Tsar — du moins, c'est ce que donne généreusement au César moscovite la Bienvenue — et, en échange, elle attend tout de lui.

Pour avoir été moins honorée, l'Impératrice n'a pas été oubliée cependant. Notons : la Czarienne et Pour la Czarine, sans parler des œuvres qui l'associent à son auguste époux.

Du reste, combien vibrante la chanson!

Jusqu'aux petits, tout le monde s'en mêle. Un chœur scolaire ne chante-t-il pas :

Nous savons comment nos grands frères A Cronstadt furent acclamés; Russes, si vous aimez nos pères, De nous vos enfants sont aimés.

LA CHANSON

Si la Lettre d'un petit Français à Sa Majesté le Tsar Nicolas II se porte garant de l'enthousiasme de la nation :

... Au pays où l'on vous aime, Ne craignez pas d'être déçu, Ce serait le bon Dieu lui-même Qu'il ne serait pas mieux reçu !

YHommage à notre allié Nicolas II nous promet monts et merveilles, de quoi satisfaire les plus exigeants, de quoi contenter les incrédules — Rochefort en tête — qui mettent en doute l'existence d'un traité franco-russe. Écoutez l'Hommage :

Il apporte à ses bons amis, Républicains de France, Le papier sur lequel est mis Le sceau de l'Alliance.

Après cela, chacun peut être tranquille.

Mais n'allez pas croire, non plus, que dans son enthousiasme pour le Tsar la chanson oublie le premier magistrat du pays. Que non pas ; elle n'est point ingrate, la chanson, elle est heureuse d'associer Félix Faure à Nicolas. Il en est même une, l'Apothéose franco-russe, qui a des conceptions quelque peu hardies en fait de répercussion des sons, car voici son refrain :

Poussons le cri de : Vive Félix Faure ! L'écho répond : Vive le Tsar !

tandis qu'une autre, plus fantaisiste encore, et se complaisant aux jeux de mots, donne comme dernier cri:

Vive le f...aure Tsar!

Vive le Tsar Faure !

sans nous dire, toutefois, où se trouvera l'écho assez fantaisiste pour faire rimer ces vivats.

Après la chanson patriotique, la chansonnette comique et même la chanson faubourienne ; c'était inévitable. Gavroche ne désarme jamais, et l'alliance de Marianne avec l'autocrate de toutes les Russies a eu le don de mettre en joyeuse humeur le peu respectueux gamin de Paris. Voici dans ce domaine, la Lettre de Marianne à Nicolas, donnant au souverain un avant-goût des curiosités parisiennes : le bâton blanc des sergots, Cléo « qu'à z'eu l'prix au concours des belles », Mesureur « zigu' j'men ficheur ! », et lui disant en matière de conclusion :

Comme enfant des Tzars, Descends aux Quat'z-Arts !

puis Francillonnette et Nicolas, histoire rimée de Mademoiselle R. F. qui, courtisée par le gros Guillaume et le beau Nicolas, finit par épouser son petit préféré :

Ils firent leur voyag' de noce A Paris, s'payèr'nt une bosse ; On leur fit un tel succès, Qu'Guillaume en eut un abcès.

Cet abcès a son histoire et passera ainsi, très certainement, à la postérité, s'il faut en croire mon confrère Chincholle qui, dans le Figaro, a raconté que le texte primitif de l'auteur portait : accès. C'est donc, à proprement parler, « l'abcès de la censure » qui, ne pouvant admettre que l'empereur d'Allemagne prît des accès pour si peu de chose, préféra lui donner une bonne maladie. De quoi faire le bonheur delà censure russe fertile en inventions ingénieuses.

Voici encore : Pour bien voir le Czar, qui s'intitule « chanson vécue », et raconte les péripéties d'un bon bourgeois ayant voulu, comme tout le monde, naturellement, aller saluer le souverain à son entrée dans Paris, muni à

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