LA SITUATION DE L ANGLETERRE APRÈS LA VISIT DU TSAR
Nous voici en Angleterre. Là, on vient de nous le dire c'est l'a paix, le repos, le voyage de respectueuse condescendance vis-à-vis de la reine Victoria* A croire les Anglais qui, ôn le sait, n'ont pas pour habitude de briller par la modestie, ce serait même, autrement, que Paris, le véritable objectif impérial. Quitter Saint-Pétersbourg, traverser Vienne, brûler Breslau, pour voir la Queen, la Queen dont les photographes donnent, en ce moment, tous les quinze jours, un nouveau portrait ad usum Angliorum. Après tout, cela se
pourrait bien. Toujours est- .. . . Kikeriki : Allons, maintenant,
il que les caricaturistes an- John Bull n>a plus ^ craindre que
glais nous font avaler la pi- l'ours vienne se mettre en travers Iule en d'amusantes images, de ses desseins dans la politique ° ' orientale.
mélangeant agréablement le (Kikeriki, de Vienne, octobre.) Tsar et les politiciens londo- ♦ »
niens. Tandis que le souverain mène à Balmoral une vie idyllique, ces derniers ne perdent point leur temps: s'il pouvait arriver quelque anicroche en France ce serait si bon pour ceux qui aiment à pêcher en eau trouble. Par exemple, une tentative d'assassinat à Paris, devenant le prélude d'une guerre européenne, cependant que nos bons petits Anglais se pourraient tranquillement arrondir datis toutes les Asie, dans toutes les Afrique.
La malice anglaise, elle, se trouve percée à jour par cette simple vignette du Kikeriki, appréciant les conséquences de la visite du Tsar ; John Bull a fait risette à l'ours . ' . i 3
qui, bon enfant, se laisse désormais docilement conduire.
Ah '. combien féconds en intrigues, les politiciens de Saint- James, dignes successeurs de Pitt et de Cobden ! Voyez la foule londonienne grouillant au bas du rocher de Balmoral ! Voyez Gladstone, le bon vieux Temps, criant les journaux sous le nez du couple impérial à bicyclette, ou agitant des pantins, personnification des deux souverains impériaux. Car, c'est l'entrevue de Breslau qui devait mettre en mouvement les crayons des bords de la Tamise, entonnant, paraphrasant l'hosannah en faveur de la paix.
Après l'ange exterminateur, l'ange pacificateur chevauchant derrière le Tsar ou se plaçant à ses côtés, une branche, un rameau d'olivier en main. La paix ! acclamée à Vienne, proclamée^ Breslau, la paix resserrant l'alliance des trois empereurs ! Il faudra donc bien, insinue le Fischietto, que la France reçoive avec les mêmes idées son impérial visiteur, car tout le monde sait qu'elle seule, cette horrible France, voudrait troubler la paix du monde.
La paix ! la paix ! ce sera déjà la conclusion donnée par l'image, après les quelques incidents particuliers qui viennent d'être signalés.
A Vienne, à Pesth, à Prague, la note satirique; à Berlin, le silence; à Londres, l'accaparement. Si jamais John Bull écrit ses mémoires, il ne manquera pas de nous faire savoir que le Tsar avait entrepris son voyage uniquement en vue de lui être agréable. 11 est vrai que l'Irlandais Weekly Freeman s'est chargé de le désillusionner en une image où, au grand désappointement du gros et lourd Salisbury, l'on voit Nicolas II écrivant au président de la République pour lui annoncer son arrivée.
Déjà Balmoral est loin ; les journaux anglais eux-mêmes seront forcés de s'occuper des réceptions de Paris.
Le voyage du Tsar à Paris ! Ce fut, dès l'origine, Pinces-
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santé préoccupation. De toutes les parties du globe, les yeux du public, les oreilles des diplomates, les crayons des dessinateurs étaient braqués sur ce centre, sur ce point unique, objet des constantes jalousies de l'étranger.
IMAGE POUR LAVENIR (Lors de la réception du Tsar, à Taris.) Le bonheur immense de pouvoir saluer le Tsar, à Paris, va mellro toute la France officielle la tôle à l'envers. — (Der Floh, de Vienne, septembre.)
Que le Tsar vînt de Vienne, qu'il allât à Berlin ou à Breslau, peu importait ! L'unique objectif c'était Paris.
D'abord on n'y crut pas : un empereur, un autocrate à Paris, en pleine république, chez Marianne ! un Ilolstein- Gottorp venant chez un président issu de souche populaire et élu par des Chambres, cela n'étail pas possible! En vain
objectait-on què Pierre le Grand, quoique empereur, avait tenu à faire œuvre de ses dix doigts; oui, mais il était tsar, répondait-on.
En vain la nouvelle se trouvait-elle, tous les jours, confirmée ; en vain annonçait-on (©P)e*^Mr>-wJtc^/ officiellement que le Tsar serait accompagné de la Tsarine. Les crayons doutaient, que dis-je, espéraient qu'il ne viendrait point.
Et s'il se laissait aller jusqu'à venir, bien certainement ce serait seul.
De toutes parts, c'étaient des satires mordantes, acerbes, des images de la plus extrême violence représentant les Français la tête à l'envers, se livrant, en signe de joie, à toutes sortes d'excès. Il en venait d'Allemagne , d'Autriche - Hongrie, de Hollande, de Suisse, d'Italie surtout, car en cette circonstance, comme en nombre d'autres, la sœur latine aura le triste privilège de donner la note la plus aigre.
Les journaux à caricatures se remplissaient d'articles aux titres signifi-
Le sang montant de plus en plus pendant le séjour du Tsar à Paris : pour nous, de mémoire d'homme il n'a jamais fait pareille chaleur, K
[Humoristické Listy, de Prague.)
LES CARICATURES ETRANGERES
catifs: Echos moscovites des bords de la Seine, — Paris- Moscou, — Russeries de France et autres lieux, de poésies aux versifications abracadabrantes dans lesquelles on faisait rimer Tsar avec samovar, caviar et autres Temesvar, ou dans lesquelles, encore, grande armée, grande nation, et des lambeaux de Marseillaise alternaient avec des mots allemands et italiens.
La Marseillaise ! dans quel sens ne fut-elle pas torturée? A quelle sauce ne fut-elle pas accommodée! Un journal imprima la Marseillaise du Knout, tandis qu'un autre donnait la Marseillaise du Wutki, l'eaude-vie russe. Le jour de boire du., wutki est arrivé chantait l'une, là où l'autre écrivait : Allons, citoyens, le jour du Tsar est arrivé.
Le Figaro, de Vienne, une des plus spirituelles parmi les feuilles à images politiques, affirmait aux populations étonnées dans des figarogrammes, venus par fil spécial, que durant le séjour du Tsar à Paris, le gouvernement avait enjoint à tous les la République, mais bien
JLa raison fait qu'il faut céder, dit le renard en regardant le colosse à fourrures, mais il laisse percevoir l'envie de dévorer le coq qui s'est perché sur la tête de l'ours.
(Humoristické Lisly, de Prague.]
Français de ne pas crier : « Vive Vive le knout ! »
Ulk, le vieux hibou berlinois, citant les mots de Heine sur les Français, qui ont quitté la livrée monarchique pour prendre la blouse républicaine, disait que le grand écrivain,à
la nouvelle de ce qui allait se passer, avait donné lui-même à son œuvre ce post-scriptum posthume : « Lorsque j'écrivais cela, le 10 mars 1848, je n'avais aucun pressentiment de la visite projetée du Tsar à Paris. Je prie donc mes lec-
La République ayanl enfin réalisé son rêve... Chicchirichi ! ! !
(Pasquino, de Turin, 27 septembre.)
Derrière, les coqs gaulois chantant à gorge déployée.
teurs de ne point tirer de cet article des conclusions qu'il ne comporterait point. »
Si l'on veut avoir une idée du galimatias qui se forgeait dans les officines des feuilles caricaturales, on n'a qu'à lire ce qui suit. C'est un extrait du Nebelspalter — le Dissipateur de nuages — organe zurichois :
« Der Zar ! Quelle joie ! Der Zar ! Bénie soit la nuit en laquelle des centaines de mille de soleils éclaireront le ciel? Béni soit l'endroit où il apparaîtra, Lui ! (Er, comme ou appelait, autrefois, Napoléon III). Bénie soit l'heure où l'on
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pourra, enfin, se revancher ! (Revanchiren, verbe créé par les Allemands à notre intention.) Béni soit le jour où nous, la Grande Armée, nous pourrons anéantir les Prussiens ! Béni soit le monde où nous régnerons du Pô au Volga, le Tsar étant le père du pays, et apportant bien vite, avec lui, le krach! »
Et, deux mois durant, des bords de la Sprée au Tibre, on amusa le public avec pareilles fadaises, tandis que les caricatures représentaient sous toutes les formes, dans toutes les postures, l'ours et Marianne, à moins que, pour faire ménagerie plus complète, le coq gaulois ne vînt remplacer cette pauvre R. F. gratifiée encore des épithètes de Nana ou Madame Revanche.
Partout des France s'humiliant ; partout des gens à plat ventre devant Sa Majesté Tsarienne : « Déjà nous ne sommes plus Français, » dit la légende d'une de ces vignettes, « mais bien Tartares. »
Combien maltraitée , vilipendée , .cette pauvre Gaule ! M"e Nana appelant le Tsar, se jetant à son cou, malgré les sages conseils de Mme Cardinal, vidant avec lui des coupes de Champagne, ou le portant sur ses épaules, comme à un retour de la foire de Saint-Cloud.
Et guère mieux traité M. Félix Faure, propriétaire ou gérant, comme on voudra, de l'hôtel de France « mis en émoi par la réception de nobles étrangers comme il n'en avait pas encore vu ». Et même pas épargnée