‹ Le Musée rétrospectif de la photographie à l'Exposition universelle de 1900Chapitre 11 sur 19 · M. LÉON VIDAL · texte numérisé non relu

M. LÉON VIDAL

Premiers essais. — Il faut reiiiontt'i' aux premiers temps de la photographie, soit à l'époque môme de son invention par Micéphore Niepce, pour assister aux débuts de la gravure avec le concours de l'action lumineuse. C'est en 1814 que Niepce fit ses premiers essais du procédé au bitume de Judée, lorsqu'il eut découvert la propriété qu'a cette substance de devenir insoluble dans un de ses dissolvants après avoir été exposée à la lumière; c'est de cette propriété qu'il fit une application à la gravure en créant la réserve à l'aide d'un cliché de traits ou directement à la chambre noire.

En fait, c'est par la gravure que la photographie a inauguré l'innombrable série de ses merveilleuses applications.

Le premier résultat obtenu est de 181(5, date fixée par une lettre écrite par Nicéphore Niepce à son frère Claude ; il est intéressant d'en citer le passage suivant :

« Je plaçai, dit Nicéphore Niepce, l'appareil dans la chambre où je travaille, )) en face de la volière et les croisées ouvertes. Je fis l'expérience d'après le pro- » cédé que tu connais; je vis sur le papier blanc toute la partie de la volière qui » pouvait être aperçue de la fenêtre, et une légère image des croisées qui se » trouvaient moins éclairées que les objets extérieurs. On distinguait les effets » de la lumière dans la représentation de la volière et jusqu'au châssis de la » fenêtre. Ce n'est encore qu'un essai bien imparfait, mais l'image des objets était

A. i>(irn;\i\

» extrêmement petite. La possibilKé de peindre de cette manière me paraît à peu » près démontrée, et, si je parviens à perfectionner mon procédé, je m'cmpres- » serai, en ('en faisant part, de répondre au tciidic intérêt que tu veux me l(''nioi- » gner. Je ne me dissimule point qu'il y a de grandes difficultés, surtout pour » fixer les couleurs; mais, avec du travail et beaucoup de patience, on peut faire » bien des choses. »

Lors de l'association de Niepce avec Daguerre en 18:29, les expériences spéciales au procédé de gravure furent aliandonnées. Daguerre déclarait n'y attacher aucune importance, ce en quoi il ne fut pas bon prophète. La mort de Niepce, survenue en 1833, coupa court à toute continuation d'essais de cette sorte.

Il y a donc à retenir surtout, dans l'œuvre due à l'inventeur de la photographie, l'indication de la matière première dont il décrit la préparation, cette matière c'est l'asphalte ou bitume de Judée.

(< Je remplis à moitié, dit-il, un verre de ce Ijitume pulvérisé, je verse dessus, goutte à goutte, de l'huile essentielle de lavande jusqu'à ce que le bitume n'en absorbe plus et qu'il en soit bien pénétré. J'ajoute ensuite assez de cette huile essentielle pour qu'elle surnage de trois lignes environ au-dessus du mélange qu'il faut couvrir et abandonner à une douce chaleur jusqu'à ce que l'essence ajoutée soit saturée de la matière colorante du bitume. Si le vernis n'a pas le degré de consistance nécessaire, on le laisse évaporer à l'air libre dans une capsule, en le garantissant de l'humidité qui l'altère et finit par le décomposer. »

Pour résumer la description, bornons-nous à dire qu'une plaque d'argent est recouverte d'une couche mince de la préparation ci-dessus, qu'elle est ensuite soumise aux impressions du fluide lumineux, mais sans que rien indique qu'aucun effet s'est produit même après que la plaque y a été exposée assez longtemps. Il s'agit donc de la dégager et on n'y parvient qu'à l'aide d'un dissolvant. Il importe de remarquer ici qu'on se trouve bien en présence du premier procédé dans lequel il soit question d'une image latente à faire apparaître par un traitement ultérieur : c'était, dans le cas du bitume impressionné, par la dissolution des parties de cette substance non insolubilisées par l'action lumineuse.

Ce dissolvant se composait d'un mélange d'huile essentielle de lavande cl d'huile de pétrole blanche.

Après dissolution du bitume demeuré soluble, la planclie était lavée et l'on avait une image formée par du bitume, corps inattaquable par les acides, et par suite propre à former une excellente réserve lors de la morsure.

Ce procédé, à quelques variantes près, est encore appliqué de nos jours, surtout pour la gravure des clichés typographiques. Tout en résumant beaucoup l'ceuvre de Niepce, nous avons tenu à la retracer avec quelques détails de fa(:oii à fixer bien nettement un point historique de très sérieuse importance. C'était la

porte ouverte vers tous les autres proeédés de photogravure dès que l'ou savait que la lumière, eouvenablenient dirigée, pouvait créer à la surface des plaques uiétalliques des réserves efficaces.

Nous allons passer en revue les divers procédés qui ont été la conséquence naturelle de la découverte mère : la voie était loute tracée, il n'y avait plus qu'à s'y engager en perfectionnant graduellement les méthodes.

Procédé de phototjravnrc de Fox Talhot. — Premiers emplois du réseau. — En IS")"!, Fox Talbot, toujours à la recherche de nouveaux progrès, s'occupait de transformer les images sur un métal pour en tirer, à l'aide de la gravure, des épreuves inaltérables; seulement son procédé diffère de celui de îsicpce.

Talbot connaissait sans doute les essais de Mungo Ponton qui, en 1839, avait constaté qu'un papier imprégné de bichromate de potasse brunissait à la lumière. Ses recherches eurent surtout pour objet de trouver un moyen de graver l'acier, parce qu'il croyait que si l'on pouvait réussir à graver, même faiblement, une plaque d'acier, elle fournirait, à cause de sa dureté, autant d'impressions qu'on en voudrait.

Ses premières épreuves, soumises pai- lui à l'Académie, avaient été tirées de plaques d'acier gravées par sa méthode que voici résumée :

Une plaque d'acier, préalablement décapée dans du vinaigre additionné d'acide sulfui'iiiue, était recouverte d'un mélange de gélatine et de bichromate de potasse.

Après dessiccation de la couche, obtenue d'une façon très uniforme, on formait une sorte de cliché, soit avec un morceau de dentelle, soit avec une feuille de plante, on l'appliquait sur la plaque et le tout était exposé au grand soleil pendant une à deux minutes, puis la plaque était mise dans une cuvette d'eau froide pendant quelques instants ; après quoi elle était passée dans de l'alcool et mise à sécher.

Il s'agissait de trouver ut\ liipiide qui pût gr-iver l'image ainsi obtenue, sans toutefois exercer une action cliimi((ue sur la gélatine.

Le bichlorure de platine parut remplir les conditions désirées, il mordait à travers la couche.

Une des plus importantes modifications apportées par Talbot à ce procédé initial fut celle qui consistait à prendre une plaque d'acier portant la couche sensible à la lumière, à la couvrir d'abord d'un voile de crêpe ou de gaze noire, puis à l'exposer au grand soleil.

En retirant la plaque on la trouve empreinte d'un grand nombre de lignes produites par le crêpe. Alors on substitue au crêpe un objet quelconque, par exemple la feuille opaque d'une plante, et on remet la i)la(pie au soleil pendant quelques minutes. En la retirant pour la deuxième fois, on trouve que le soleil a rembruni

toute la surface de la plaque non protégée par la feuille, en détruisant tont à fait les lignes produites par le crêpe, mais que ces lignes subsistent toujours sin* l'image de la feuille qui les a protégées. Si l'on continue alors à graver la plaque par les moyens déjà indiqués, on parvient finalement à une gravure qui représente une feuille couverte de lignes intérieures.

On a l'apparence d'une feuille uniformément striée; Talbot est bien, on le voit, un des précurseurs de l'emploi des trames ou réseaux qui sont venus aider si considérablement à l'enqjloi de la gravure typographique.

« On s'aperçoit facilement, dit-il encore, que si, au lieu de prendre un voile de crêpe ordinaire, on en prenait un de fabrication extrêmement délicate, et si l'on prenait l'image photographique en la doublant cin([ à six fois sur la plaque, on obtiendrait un résultat de lignes s'entrecroisant, si lines et si nombreuses qu'elles produiraient l'effet d'une ombre uniforme sur la gravure, même en regardant d'assez près. »

L'emploi des grains obtenus soit par ce moyen, soit par d'autres procédés analogues, se trouve là à son point de départ ; il en sera fait usage ultérieurement et par maints autres inventeurs, il ne faudra donc jias oublier alors la part qui revient à Talbot dans ces intéressantes applications.

Il perfectionna d'ailleurs lui-même ses premières méthodes comme il suit :

« Quand la glace portant l'image photographique est sortie du châssis à reproduction, je saupoudre sa surface avec soin et très uniformément de gonnne copal réduite en poudre fine (à défaut de celle-ci, j'emploie de la résine ordinaire); quand la plaque est recouverte, je la chauffe horizontalement sur une lampe à alcool pour fondre la gomme et il se produit ainsi sur la plaque un grain d'aquatinta. »

La gélatine étant ainsi grainée, on y verse le li(iuide (jui doit servir de mordant.

11 est ainsi préparé : « On sature de l'acide nuu'iatique avec du peroxyde de fer en ajoutant de celui-ci autant que l'acide peut en dissoudre; on fait ainsi du perchlorure de fer qui est dissous dans de l'eau en proportions diverses, de façon à former des solutions plus ou moins mordantes ; le liquide pénètre la gélatine là où la lumière n'a pas agi, mais refuse de traverser les parties sur lesquelles l'action lumineuse a produit une décomposition. C'est sur ce point remarquable qu'est basé tout l'art de la gravure photogly phiquc . »

Lorsqu'on juge ([ue la morsure ne fait plus de progrès, ou arrête en passant rapidement un courant d'eau froide qui enlève tout le mordant.

Talbot faisait agir successivement des solulions de perchlorure de fer à des degrés d'intensité dillérents.

Telle est, indiquée très succinctement, l'œuvre de Talbot; ses procédés, améliorés par la pratique, sont encore employés avec grand succès pour la gravure en creux sur cuivre et sur zinc.

Niopcc (le Saiiit-Vicloi' a voulu coiitinuei' ro'uvi-c féconde de son cousin Nicéphore Niepce; il a seulcnienL donné quelques formules plus pratiques pour la gravure au bitume de Judée (1858), réduisant surtout la pose à la chambre noire à un quart d'Iieure et à quelques minutes pour les reproductions par contact au soleil.

Procédés divers d'impression aux encres (jrasses et matières colorantes inaltérables. — Bien que les actions de la lumière sur les mucilages bichromates eussent déjà été indiquées et utilisées par Fox Talbot après Mungo Ponton et llunt, c'est à Alphonse Poitevin surtout que Ton doit l'étude et l'application la plus complète de ces composés à l'impression photographique. Ses travaux relatifs aux elTets de la lumière sur certaines substances organiques, mélangées de bichromate de potasse et d'un sel de chrome, datent de 1854.

En 1855, il trouve un procédé de photolithographie au moyen de l'albumine bichromatée ; procédé qui fut plus tard, en 1857, exploité par la maison Lemercier. Ce procédé le conduisit à celui plus direct de la phototypie consistant dans l'impression à l'encre grasse,

sur une couche de gélatine bichromatée, insolée sous un négatif, mouillée et tirée à la presse comme sur une pierre lithographique (I).

A cette époque, le duc de Luynesmit à la disposition de la Société Française de Photographie un prix de 8 000 francs destiné à récompenser le meilleur procédé d'impression photographique par les encres grasses. Ce prix fut accordé à Poitevin en 1867. « Par son procédé, concluait M. Davanne, rapporteur, il produit facilement, sans retouche, de manière à laisser toute garantie d'authenticité, une épreuve photographique quelconque et à tel nombre d'exemplaires qu'il

(1) ZurchtT (oiivricT lilhograplu;) eut, en IS.ji, l'idée iU> soumettre Ui pierre lit,liograi)hii|iic à l'action de la lumière.

C'est eu se servant de l'original niêiue, qu'il appliquait sur la pierre préparée comme un cliché, qu'il obtenait ses épreuves après l'avoir exposée aux rayons lumineux; il était pourtant parvenu à opérer dans la chambre noire, ce qui conduisait à l'obtention des images à teintes continues.

Ilélloiiraplue de .\. l'cilc

in (185

pout ùlru iicVussaiie puur mcLtre à la portée de chacun les dociimenis utiles aux

arts et. aux sciences. »

Poitevin a également fait'usage d'un grain combiné avec la morsure cliiini(|ue

pour produire de l'aquatinte photographique. Berschtold fit de même ; Albert de

Munich, 1869, et Obernetter, 1870, prati- (pièrent avec succès la phototypie dénommée actuellement photocollographie (congrès de 1889); Asser, en 1858, en lit une application aux épreuves pour transfert en enduisant du papier avec de la gélatine bichromatée. L'image résultant de l'impression par la lumière était encrée et transportée sur pierre ou sur phicpie de métal : en I8o0, Gillot, se bornant à mettre en pratique industrielle les procédés au bitume, créa la méthode d'exécution des clichés typographiques sur zinc, par des transports de sujets au trait sur plaques de zinc et par des morsures successives. C'est le procédé (|u'il désigna sous le nom de paniconographie, lequel était universalisé, suppléant

déjà, dans bien des cas, à la gravure sur bois.

Ce fut une des premières révolutions causées par la photographie dans l'art

de l'illuslration du livre.

Il serait trop long de citer tous les habiles chercheurs auxquels on doit des

perfectionnements dans la photogravure ; nous ne pouvons pourtant pas oublier

les noms de Fizeau (1840), Baldus et Nègre en 18o0, Garnier et Salmon (I) (1855

à 1860), inventeurs d'un procédé d'aquatinte photographique que perfectionnèrent

successivement Baldus et Dujardin.

Ce procédé n'est qu'une variante de celui dont Talliot a donné les bases

principales.

Ilclio};! iplii I

(1) Procédé ilo MM. Garnier et Salmon :

1» Si l'on prend uue planche de laiton, qu'on l'expose aux vapeurs d'iode à l'abri de la hnuiéi'i' cl c|u'nu passe sur cette planche une touffe de coton garnie de globules de mercure, la plaque s'amai^jame aussitôt, elle refusera au contraire de s'amalgamer si elle a préalablement reçu l'iulluence de la lumière.

"o Si l'on passe sur uue lame de laiton amalgamée par place un rouleau d'encre grasse, le mercure, agissant comme l'eau, repousse l'encre, tandis que celle-ci se fixe partout où il n'y a pas de mercure, (liapporl de .M. Davauue.l ....

Tel était le principe de ce curieux procédé applicable à la fois à la lithographie et a la gravure, soit en creux, soit en relief.

A la suite de ces noms, il faut encore citer ceux de M.M. .\mand Durand, Pinel-Peschardiere, Tessié du Mottay et Maréchal (de Metz), Drivet, qui fureut tous des applicateurs industriels do méthodes déjà connues, toujours à quelques moditications de détail près.

Photogravure H. RcymonJ.

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