‹ Le Musée royalChapitre 101 sur 120 · L'EMPEREUR CAIUS CALIGULA · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR CAIUS CALIGULA

soit qu'il développât celui qu'il cachoit, ce ne fut plus le même homme, et sa vie n'offre plus dans Suétone, Dion Cassius , Josèphe et Philon, qu'un tissu d'horreurs, dont l'esprit et le cœur ont peine à supporter les détails ; le meurtre , l'inceste , la cruauté la plus raffinée , étoient ses jeux favoris : la mort ne lui suffisoit pas; il vouloit qu'on se sentît mourir. « Que le peuple romain n'a-t-il qu'une tête, s'écrioit-il un jour, pour « que je pusse la faire tomber d'un coup! » et il desiroit que son règne fût illustré par quelque grande calamité publique. A la soif du sang se joignirent toutes les profusions et toutes les folies imaginables; se parant des attributs de différentes divinités des deux sexes, il vouloit être la seule que l'on adorât; il se consacra un temple, une statue d'or, des prêtres; il se fît même son grand-prêtre, et s'associa son cheval incitatus, qu'il voulut nommer consul : on lui sacrifioit les oiseaux les plus rares. Furieux de n'avoir pas pu faire transporter à Rome le Jupiter Olympien cle Phidias, il menaça les dieux et Jupiter même de les renvoyer tous en Grèce. Caligula ordonna qu'on plaçât sa statue dans le temple de Jérusalem ; les Juifs s'y opposèrent, et furent persécutés.

On ne peut pas s'attendre à voir les arts protégés par un insensé qui, ne se contentant pas de dépouiller les temples de la Grèce de leurs chefsd'œuvre , faisoit abattre les têtes des statues pour les remplacer par la sienne : cependant il acheva le temple d'Auguste et le théâtre de Pompée, et entreprit l'aqueduc cle Tivoli. Caligula fit aussi rétablir les murs de Syracuse; il avoit le projet de rebâtir le palais de Polycrate à Samos, le temple d'Apollon Didyme à Mil et; il vouloit fonder une ville sur le haut des Alpes, et percer l'isthme de Corinthe. Une de ses plus grandes folies fut le pont de vaisseaux qu'il fit jeter de Pouzzoles à Baies, dans une distance de près d'une lieue : il étoit pavé, orné de maisons et de boutiques. Armé de la cuirasse d'Alexandre-le-Grand, il passa sur ce pont en triomphateur, et le dernier jour des fêtes il fit jeter à la mer une partie de la foule qui. se pressoit sur le pont. Enfin, en moins de quatre ans de règne, Caligula épuisa tous les genres de folies et de cruauté. Lorsque Cassius Cheraea eut délivré la terre de ce monstre, le sénat ordonna qu'on détruisit ses statues, et qu'on fondit les monnoies qui portoient son effigie; c'est sans doute ce qui rend si rares les statues et les bustes de cet empereur, Le sénat voulut abolir sa mémoire; il eût été à désirer pour l'honneur de ce corps qu'on eût pu oublier que, bassement soumis à Caligula , il lui avoit consacré un temple et voté un bouclier d'or où il étoit représenté, et que tous les ordres de l'état dévoient, tous les ans, porter en pompe solennelle.

ADORANTE

STATUE (*)

On sait qu'il étoit assez ordinaire chez les anciens, surtout chez les Romains, de disposer les statues de façon à pouvoir y adapter les têtes qui convenoient à ceux qui en faisoient l'acquisition. Cet usage a dû causer plus d'une erreur; l'amitié, la reconnoissance, faisoient un dieu de la statue d'un parent, d'un ami, d'un bienfaiteur; et souvent aussi les dieux, mutilés, dépouillés de leurs honneurs, n'auront plus été regardés que comme de simples mortels. La belle statue dont nous nous occupons a été exposée à ces vicissitudes; en la restaurant, on en a fait une Euterpe: mais il paroi t que l'on ne doit y voir qu'une femme qui sacrifie aux dieux et leur adresse des prières. Lorsque les Romains adoroient les dieux, ils se couvroient la tête, excepté dans les sacrifices à Saturne; et après avoir approché de la bouche la main droite, ce que signifie le mot adorare, ils tendoient les bras vers le ciel dans les invocations aux divinités célestes, et vers la terre en priant les dieux infernaux; ils tournoient ensuite une ou plusieurs fois sur eux-mêmes (i), comme le font encore aujourd'hui les derviches. Le nom Adorantes, que M. Visconti donne aux statues de ce genre leur convient parfaitement (2).

La sculpture et la peinture ne pouvant saisir qu'un moment dans une action, il ne seroit peut-être pas trop hasardé de voir une indication de cette espèce de pirouette dans le renflement du manteau de l'Adorante en porphyre du Musée Royal (5).

On sait par Pline (4) que plusieurs artistes distingués avoient représenté des prêtresses ou sacrifiant aux dieux, ou les adorant. La ressemblance qui existe entre plusieurs Adorantes que nous possédons autorise à croire qu'elles sont des copies ou des imitations de quelque original célèbre. L'Adorante en bronze du Musée de Naples (5) est à peu près de

(*) Cette statue du Musée Royal, salle de la Pallas, n° 23o, faisoit partie de la collection Borghèse. (Stanza , 1", n° 8.) Elle est de marbre grec, et a 6 pieds 6 pouces ( 2 mètres 1 12 millim. ) de hauteur. La tête, antique, est rapportée et a eu besoin de restaurations ; le col, les mains, les pieds, et quelques parties des draperies, sont modernes.

(]) Voyez Virgile, Mn., IV, 4o5, et dans plusieurs autres endroits; Horace, ode xxm du Uv. m; et Bronzi

di Ercolano , liv. 11, pag. 21g, note 3; 2g3, note 3.

(2) Voyez Mus. Pio Clem., vol. 2, pl. 47-

(3) Salle de la Melpomène, n° 265. Celte magnifique statue est un peu plus grande que celle en marbre.

(4) Liv. xxxiv, c. xix, i3, 16, 26, 33, 34, édition de Deux-Ponts.

(5) Bronzi di Ercolano, vol. II , p. 329. Parmi les statues de bronze trouvées à Herculanum, on en voit plusieurs qui peuvent représenter des adorans. Celle

ADORANTE

la même grandeur que celle en marbre du Musée Royal, et elle n'offre dans son ensemble et dans les draperies que de très-légères différences. Quoique l'Adorante en marbre du Musée Royal soit d'un fort bon travail, que la pose en soit noble et élégante, et que les draperies bien disposées laissent voir la beauté des formes, on peut trouver que la masse de plis qui est au-dessous de la poitrine est lourde et coupe le corps d'une manière peu agréable. Certaines parties des draperies de l'Adorante en porphyre sont peut-être mieux traitées et fouillées plus profondément ; on diroit que le statuaire a voulu braver la difficulté, et que le porphyre, pierre considérablement plus dure que le marbre, a cédé sous l'instrument avec autant de souplesse que l'argile sous les doigts du modeleur. Cette statue est du genre de celles qui, faites de plusieurs espèces de pierres réunies, ont été nommées Polylithes. La tête et les extrémités étoient ordinairement en bronze, en marbre blanc ou noir, qui, par leur couleur, d'un ton pur et d'une même teinte, sont plus propres à rendre le nu que le porphyre, le granit, ou les marbres brèches, dont les taches et les nuances produisent un mauvais effet dans les chairs, tandis qu'ils s'adaptent mieux aux draperies, et reportent à ces anciennes statues que, selon les circonstances, on revêtoit de robes de différentes étoffes (i). Les statues de porphyre ne furent connues à Rome que sous le règne de Claude; et Pline assure que, malgré leur nouveauté, elles n'eurent pas grand succès. Jusqu'à M. Visconti , cette Adorante avoit été prise ou pour une Junon, ou pour Didon (2). La tête, antique, mais rapportée, est probablement celle de quelque impératrice; l'auteur du Musée Pio Clémentin croit reconnoître Livie dans l'Adorante du Vatican. La belle couleur rouge du porphyre, en rappelant celle de la pourpre, convenoit assez, suivant l'idée ingénieuse du savant antiquaire, pour exprimer la pourpre impériale; et ne pourroit-on pas aussi présumer qu'en se faisant représenter dans l'attitude du respect, les impératrices et les princes romains espéroient détourner la colère du ciel, et expier la vanité impie qu'ils avoient de se faire élever des temples, des statues, et de vouloir partager avec les dieux l'encens et les adorations de leurs sujets ?

de la page 291 semble sur le point de se couvrir la tête avec sa palla ou son manteau. On pourroit croire que l'on a voulu indiquerquela figure page 199 tourne sur elle-même; et la draperie qui, après avoir passé sur l'épaule gauche, lui sert de ceinture, est peut-être ïorarium, qui faisoit partie du costume des personnes qui offroient des sacrifices, et leur servoit à s'essuyer la bouche et les mains. La statue de la page 221 a dans sa pose beaucoup de rapport avec la jolie statue de

jeune homme adorant du Musée de Berlin. Les statues pages 3i r, 317, 32i , que les académiciens d'Herculanum croient pouvoir représenter Drusus, Antonia, et une femme de la famille Servilia, les offrent peutêtre sous le caractère A'adorans.

(1) Voyez le Jupiter Olympien de M. Quatremère de Quincy, page 40, et dans d'autres endroits.

(2) Voyez Villa Borghese, vol. I, st. 1, n° 8, p. 21 ; vol. 11, st. 8, n° 6, p, 79.

MINERVE

STATUE (*)

Parmi le grand nombre de statues de Minerve qui sont arrivées jusqu'à nous, et que l'on ne peut regarder que comme de foibles restes de celles de l'antiquité, il en est peu qui aient été assez bien conservées, et dont les attributs soient assez bien déterminés , pour que Ton puisse se flatter de trouver la dénomination qui leur convient au milieu de l'immensité de surnoms que la déesse avoit reçus, soit des lieux où elle étoit adorée, soit des bienfaits dont on lui étoit redevable, ou des exploits qui Favoient illustrée , et qui , comme Isis , pourroient la faire nommer la déesse Myrionime, ou au mille noms. Si Minerve alluma le flambeau des arts dans la Grèce, et lui donna pour ainsi dire une âme comme elle en avoit donné une à l'homme formé par Prométhée, de toutes parts aussi le génie, les grandes productions des Grecs, les statues de la déesse, le plus bel ornement de leurs temples, devinrent des monumens de ses bienfaits et de leur reconnoissance. Phidias et les statuaires célèbres de son école , favoris de la déesse des arts, dévoient être ses plus zélés adorateurs; leurs chefs-d'œuvre étendirent son empire et attirèrent à Athènes la foule émerveillée au pied de ses autels. Cette ville devint le centre du culte de la fille de Jupiter; et Phidias pouvoit se glorifier de voir chaque partie d'Athènes protégée par la déesse dont il avoit multiplié les images, et qui du haut de la citadelle, sous les noms de Poliade et de Sthéniade, veilloit au bonheur et à la gloire des Athéniens. Une des statues de ce grand homme, qu'on admiroit le plus, au rapport de Pline (i), étoit sa Minerve en bronze, surnommée Callimorphos , ou la Belle; et l'on doit concevoir une haute opinion d'une statue qui avoit mérité d'être ainsi distinguée parmi les chefs-d'œuvre dus au ciseau de Phidias. Il se peut que la Minerve au collier du Musée Royal soit, sinon une copie, du moins une imitation de Minerve la Belle, de Phidias. La dignité de la pose, la noble simplicité de son ajustement, peuvent autoriser cette opinion. Ne seroit-il pas assez plausible aussi de penser que ce ne fut pas

(*) Cette statue du Musée Royal, salle de la Diane , n° 187 , haute de 6 pieds 5 pouces 4 lignes (2 mètres 10 centim.), est de marbre de Paros; la tête antique

rapportée est de marbre pentélique; les bras sont modernes; il y a peu de restauration dans les draperies. (1) Liv. xxxiv, c. 19, §. 2, édition de Deux-Ponts.

'MINERVE

seulement à sa beauté que la Minerve de Phidias dut d'être appelée la Belle, et que quelque recherche dans sa parure, à laquelle on n'étoit pas habitué, lui avoit valu ce surnom. De tout temps, les femmes, les déesses, même celle de la sagesse, ont relevé l'éclat de leurs charmes par les ornemens de la parure. Un collier, et surtout un collier de perles, l'un des attributs de Vénus, étoit une particularité dans une statue de Minerve, qui, la tête chargée d'un casque, le bras d'un bouclier, et dans tout l'appareil de la guerre, paroissoit plutôt la rivale de Mars que celle de la déesse de la beauté. Les colliers de perles dévoient être très-rares en Grèce dans la haute antiquité ; cet exemple-ci est peut-être unique parmi les statues de grand style. Les colliers célèbres qui attirèrent tant de malheurs à Eriphile et à Hélène étoient en or; on en voit cependant en perles à Junon, à Cérès, et à Diane, sur des médailles; et les peintures de Pompéi, d'Herculanum , et celles des vases, en offrent aussi, mais ils tiennent à des époques moins reculées.

Le style de notre Minerve, quoique moins sec et plus gracieux que celui de Fécole d'Egine , s'en rapproche cependant ; il tient en même temps de sa gravité sévère et de la noblesse du style sublime que Phidias sut imprimer à ses divines productions. Le costume de la déesse est rare et mérite d'être remarqué; son casque est surmonté d'un sphinx et de deux griffons, ainsi que celui de la Minerve du Parthénon (i). Ces êtres fabuleux, symboles de la prudence et de la perspicacité, convenoient à la déesse de la sagesse et des arts ; le péplum est relevé par un serpent qui lui sert de ceinture; la disposition du bras droit élevé laisse apercevoir les deux tuniques doriennes ou sans manches dont la déesse est vêtue; et Fon doit observer qu'ainsi que le péplum elles sont fermées dans toute leur longueur du côté gauche, et sont ouvertes du côté droit; ce qui n'est pas la forme ordinaire de ces vêtemens, qui sont ou fermés ou ouverts des deux côtés. On distingue au bord de la draperie une espèce d'ondulation ou de froncé qui peut indiquer ou une bordure ou la lisière de l'étoffe; les glands ou houppes se sont conservés aux extrémités du péplum, qui, joint par la ceinture à la tunique supérieure, forme avec elle une masse de plis dont la régularité n'en offre pas moins une belle chute, et est d'accord avec le caractère sévère de la statue.

(i) Pausanias, liv. i, c. 24.

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