DIT LE GLADIATEUR BORGHÈSE
STATUE (*)
S'il est souvent difficile de donner des dénominations précises et incontestables aux statues, aux pierres gravées, ou aux autres monumens de l'art que le temps a laissé parvenir jusqu'à nous, il ne Pest peut-être pas moins de changer celles que l'habitude a consacrées, et avec lesquelles on s'est familiarisé, malgré toutes les preuves que puisse fournir la critique sur le peu de rapport des noms avec les objets auxquels on les a distribués au hasard.
Depuis long-temps des antiquaires éclairés ont reconnu, dans le prétendu Germanicus , Mercure sous la figure d'un personnage romain. Il a été prouvé que ce qu'on nommoit Àrria et P têtus étoit un sujet grec, ainsi que celui du groupe pris pour Papjrius et sa mère. On a voulu, avec raison, rendre le nom d'Ariadne abandonnée, ou d'une Nymphe, à la statue connue sous le nom de Cléopâtre, et celui de Jason au soi-disant Cincinnatus. Mais les anciennes dénominations résistent à la critique, et l'usage les protège. La belle statue dont nous allons nous occuper a éprouvé le même sort que celles que nous venons de citer, et auxquelles il seroit facile d'en ajouter beaucoup d'autres. Lorsqu'elle fut découverte à Capo d'Anzo, l'ancienne Antium, au commencement du XVII e siècle, sous le pontificat de Paul V, on aimoit à trouver dans les ouvrages de l'antiquité des sujets qui eussent rapport à l'histoire ou aux mœurs des Romains; et, sans être arrêté par la nudité de la figure, contraire à Pusage des Romains , et tout-à-fait dans le style et le costume grecs , sans
(*) Cette statue du Musée Royal, n° 262 du nouveau catalogue , est en marbre grechetto : elle a de longueur, de la tête au talon gauche, dans sa plus grande étendue, 1 mètre ggo millim., 6 pieds 1 pouce 6 lignes. On la regardoit comme le plus bel ornement de la galerie Borghèse. Elle a été publiée par Perrier, en quatre planches; par Sandrart; par A. Maffei, dans
son Recueil des plus belles Statues de Rome; par Winckelmann, Hist. de l'Art, 2 vol. , édit. de Rome; dans l'ouvrage sur la villa Borghèse , vol. II , st. 7, n° io ; dans le Musée Bouillon, vol. III, et ailleurs, Cette statue n'a de moderne que l'oreille, la main, et une partie du bras droits; la plinthe est antique,
HÉROS COMBATTANT, faire attention à l'inscription , qui annonce qu'elle est l'ouvrage d'un artiste grec, que la forme des lettres doit faire croire assez ancien, on ne vit dans ce chef-d'œuvre qu'un gladiateur, et le nom lui en est resté.
L'inscription de cette statue et son style ne permettent pas de douter qu'on ne la doive à un sculpteur grec, et d'une époque antérieure à celle où les Romains les ont fait travailler; et, quand même on pourroit le placer parmi les statuaires grecs établis à Rome, il n'y auroit pas plus de raisons pour croire qu'il ait voulu représenter un gladiateur. Les monumens, tels qu'un beau tombeau de Pompei (i), qui nous ont conservé des figures de gladiateurs, les bronzes, les terres cuites, et les peintures, ne les offrent jamais nus; ils sont toujours armés de toutes pièces, ou à peu près, et très-lourdement; et les monumens sont d'accord, sur leurs costumes et sur leurs armes, avec ce que nous rapportent les auteurs. Ainsi notre statue ne peut pas représenter un gladiateur romain. Il n'est pas plus probable qu'elle en offre un grec. Ce genre de spectacle ne fut introduit en Grèce que très-tard, sous les empereurs, et avec beaucoup de peine; les mœurs des Grecs les repoussoient. Le style de la statue est plus ancien que cette époque ; et d'ailleurs on ne voit pas que les Grecs aient jamais consacré par des statues la mémoire et le courage brutal des gladiateurs; leurs exercices ne faisoient pas partie de ceux des grands jeux, ou s'ils y furent admis, ce ne fut que lorsque les fêtes étoient en partie dépouillées de leurs honneurs ; et que les bois d'Olympie , dépeuplés de leurs chefs-d'œuvres par les Romains, ne se voyoient pas décorés par les monumens de nouvelles victoires. Le baron de Stosch et d'autres crovoient reconnoître un discobole dans cette statue; mais cette opinion n'est guère soutenable. Le discobole, pour lancer son disque avec force, étoit obligé de porter le corps en arrière, et de le faire supporter entièrement par la jambe droite, tandis que l'autre, presque libre, n'agissoit qu'au moment où le disque partoit. A quoi serviroit, dans cet exercice, le bras gauche étendu dans toute sa longueur en avant, tandis que le bras droit seroit dans l'inaction, et que, par la position du corps en avant sur la jambe droite, le discobole perdroit une partie de ses moyens et de son équilibre pour lancer son disque? On ne voit pas non plus ce qui lui feroit diriger ainsi ses regards en l'air vers un objet près de lui, et qui paroi t le menacer, au lieu de les porter vers l'espace qu'il doit faire parcourir à son disque, et vers le but qu'il veut
(i) Voyez les Ruines de Pompei, par M. Mazois, vol. I.
HÉROS COMBATTANT
atteindre. La courroie du bouclier qui reste au bras droit de notre statue ., sa pose, sa nudité, tout nous prouve qu'elle représente un héros combattant, et qui, par quelque exploit, soit à l'attaque d'une ville, soit en se défendant seul contre plusieurs guerriers à cheval, avoit mérité qu'on lui décernât une statue qui rappelât et son courage et la pose dans laquelle il avoit combattu. C'est ainsi qu'on avoit représenté Chabrias, à genoux, la pique en avant, se couvrant de son bouclier, pour rappeler une attitude qu'il avoit fait prendre à ses soldats, et qui leur fit repousser les Lacédémoniens.
La figure du héros combattant n'a rien d'idéal , et ne permettrait même pas de penser que c'est un ancien héros grec attaqué par des Amazones. Sa tête, d'une nature vigoureuse et d'un âge mûr, a le caractère d'un portrait. Il ne seroit pas trop hasardé de croire, avec Winckelmann, que cette statue, trouvée à l'endroit où avoit été découvert cent ans auparavant l'Apollon du belvédère, pouvoit, ainsi que celle-ci, faire partie de celles que Néron avoit fait enlever de la Grèce, et sur-tout du temple de Delphes. C'eût été alors une de ces statues conservées en grand nombre dans le temple d'Apollon, et qu'on lui consacroit en reconnoissance de ses faveurs et des succès qu'on lui devoit. Apollon , sortant brillant de gloire des ruines d'Antium, et rendu à l'admiration du monde, offrit le plus beau modèle de la nature idéale; et l'on vit à quelle hauteur sublime s'élevoit le génie des Grecs, lorsque, abandonnant la terre , il sembloit prendre un vol hardi vers l'Olympe , pour contempler les dieux. Le héros combattant, plein de la force et de l'élégance qui résultent de la belle harmonie des parties avec l'ensemble, présente le plus beau modèle de la nature humaine; on diroit, au feu et au mouvement qui l'animent, qu'il s'est fait jour à travers les décombres qui le retenoient. La conception de ce chef-d'œuvre n'a rien du sublime d'un dieu ou des héros de l'Iliade; mais il offre tout ce qu'on peut désirer comme beauté de forme et de proportions dans un corps vigoureux et endurci aux fatigues et aux combats. Une exécution ferme et savante, bien adaptée au sujet, le mouvement juste des muscles, la beauté des jointures et des attaches , tout concourt à faire de cette statue un des meilleurs modèles à étudier.
Plus heureux que l'auteur de l'Apollon du belvédère, que nous admirons sans le connoître, celui du héros combattant a transmis son nom à la postérité, qui peut lui payer son tribut d'hommages. Il est vrai que
HÉROS COMBATTANT
cette espèce de mystère qui couvre l'origine de la statue du dieu de Delphes lui donne un certain rapport avec ces statues que Ton disoit tombées du ciel, et faites par la main des dieux. L'inscription gravée sur le tronc d'arbre qui sert de support au héros combattant nous apprend que nous le devons à Agasias, fils de Dosithéus d'Ephèse. Il paroît que l'école de cette ville métropole de l'Ionie vit éclore dans son sein des artistes distingués; l'histoire en cite plusieurs (i). Le Mars du Musée Royal, n° 4 ii, est d'un Héraclide d'Ephèse, fils d'un Agasias; et il est très-probable, ainsi que le pense M. Visconti, qu'il étoit fils de l'A ga si as auteur du héros combattant. D'après la forme des lettres et le style de cette statue, Winckelmann, dans son Histoire de l'Art, croit que c'est la plus ancienne de celles qui portent le nom de leur auteur, dont l'époque remonte vraisemblablement aux temps des premiers successeurs d'Alexandre-le-Grand. Nous ne pouvons nous empêcher d'attirer l'attention sur la belle statue de Jason de la salle des cariatides, appelée mal à propos Cincinnatus. Il nous semble qu'elle a de grands rapports dans le faire et dans le style avec celle du héros combattant; et, sans aller jusqu'à croire qu'elle soit de la même main, on pourroit la regarder comme sortie de la même école, et l'on établiroit peut-être d'une manière assez plausible que ce fut celle qu'avoient formée Lysippe et ses nombreux élevés.
(i) Voyez la Note sur Ëphèse, que j'ai mise dans le Voyage dans le Levant, par M. le comte de Forbin.