AMAZONE BLESSEE
STATUE C*>
Si Ton en croit les auteurs grecs amis du merveilleux, il exista dans l'Asie une nation de femmes guerrières, qui, ne connoissant de plaisirs que les armes , et méprisant les douceurs de l'amour, ne formoient avec leurs voisins que des unions passagères dont elles ne conservoient d'autres gages que les filles, destinées à perpétuer ce peuple d'un seul sexe, que sa fierté séparoit du reste du monde. Emportées par leur humeur belliqueuse ou par le désir de s'établir dans des contrées qui leur offroient plus d'avantages que les vallées du Caucase et les bords du Pliase , les Amazones entreprirent à plusieurs époques des expéditions lointaines; souvent la victoire couronna leurs armes, et la renommée de leur valeur et de leur beauté répandit assez d'éclat pour qu'Hercule mit au rang de ses plus beaux exploits la gloire d'avoir vaincu leur reine Antiope, qui, unie par ce héros à Thésée, donna le jour au vertueux Hippoljte.
On retrouve encore ces héroïnes à différentes époques de l'histoire grecque (i). Mais, sans entrer dans une discussion critique sur le plus ou moins de probabilité de l'histoire des Amazones, et sans rechercher s'il est vraisemblable qu'après un très-long voyage, et après avoir fait le tour du Pont-Euxin, elles aient porté leurs armes jusqu'en Grèce, et fondé plusieurs villes dans l'Asie mineure, nous ne nous en occuperons que sous le rapport des arts. Les exploits de ces héroïnes ont fourni des sujets à la peinture et à la sculpture; le Parthénon et d'autres m on u mens d'Athènes offroient les victoires que les Athéniens se glorifioient d'avoir remportées sur ces femmes guerrières ; le contraste de héros et d'héroïnes disputant de valeur et de beauté répandoit beaucoup de variété dans les compositions, et permettoit de développer dans des genres différens tout ce que le dessin peut offrir de force, d'élégance, et d'expression; il n'en eût pas fallu davantage pour réaliser la fable des Amazones; et, si l'histoire ne leur eût pas donné une existence, le génie des artistes grecs, à
(*) Cette statue du Musée Royal, n° 281, haute de 1 mètre 881 miliim. (5 pieds 9 pouces 6 lignes), et qui vient du château de Richelieu, est en marbre pentélique; les bras et la partie inférieure depuis les hanches sont modernes.
(1) On peut voir, sur l'histoire des Amazones, les Héroïques de Philostrate; le président de Rrosses, Acad. des Inscript., vol. XXXVII, p. 5o4; Fréret, idem, vol. XXI, p. 106; les Monum. inéd. de Millin, vol. I, c. 27, etc.
AMAZONE BLESSÉE, qui tant de dieux durent la naissance, eût aussi créé les Amazones. Mais loin de les représenter, comme le raconte Hippocrate, et, d'après lui, Quinte-Curce, privées de la moitié de leurs attraits, et sacrifiant un de leurs seins pour tirer de l'arc avec plus de facilité, les statues et les monumens les offrent non seulement ornées de tous leurs charmes, mais on a même donné à leur poitrine plus d'ampleur qu'à celle d'autres figures, pour marquer sans doute que ce sont des femmes dans la force de Page, et qui ont été mères. La beauté de leurs traits est pleine de dignité, et l'on y remarque en général un caractère de mélancolie que devoit inspirer une vie isolée à des femmes qui, nées pour plaire et pour aimer, résistaient aux vœux les plus chers de la nature, et qui, regrettant souvent des liens aussitôt rompus que formés, vivoient sans époux, sans parens, sans amis, et sans plaisirs.
Il paroît qu'à l'époque de, Phidias il y eut parmi les statuaires grecs un concours pour adjuger le prix à la plus belle statue d'Amazone. Celle de Polyclète le remporta; et ce statuaire avoit pour concurrens Ctésilas, Cydon, Phradmon, et le divin Phidias. L'imagination se représente avec peine ce que pouvoit être un tel ouvrage, jugé le plus beau dans un temps si fertile en chefs-d'œuvre. L'Amazone de Polyclète fut seule trouvée digne d'être placée dans le temple d'Éphèse, l'une des merveilles du monde, et que l'on disoit fondé par les Amazones. Entre les autres statues célèbres on citoit l'Amazone de Strongylion , surnommée Eucnémos, ou aux belles jambes, et Antiope, qu'Aristoclès avoit représentée à cheval, combattant contre Hercule. L'Amazone blessée de Ctésilas avoit une grande réputation. Celle qui a donné lieu à cet article est aussi blessée au côté droit; affoiblie par la perte de son sang et par la douleur, elle la supporte avec calme et courage. On pourroit croire que cette statue représentoit Antiope blessée par Molpadie, indignée qu'elle eût cédé à l'amour de Thésée. Ayant été restaurée sans intelligence dans le seizième siècle, elle n'offre plus le costume que l'on donnoit aux Amazones; vêtues ou de peaux d'animaux féroces, ou d'une robe légère qui ne descendoit pas jusqu'aux genoux, ces femmes belliqueuses étoient toujours prêtes à combattre à pied ou à cheval ; elles n'avoient pour armes qu'un bouclier échancré en croissant (pelta), un arc, un carquois, et la bipenne, hache à deux tranchans; leur pied gauche étoit armé d'un éperon. Ainsi la robe longue qu'on a donnée à cette héroïne a changé le caractère de ce fragment, que la beauté du style pourroit faire regarder comme une imitation antique d'un ouvrage remarquable, peut-être même de l'Amazone blessée de Ctésilas.
EUTERPE
STATUE (*)
Nous avons vu, au sujet de Polymnie, qu'Homère, le favori des neuf sœurs, en les invoquant, et en abandonnant son génie à leurs sublimes inspirations, n'adressoit à aucune des Muses un hommage particulier; et quand on songe à la liauteur de ses conceptions, à la fe'condité et à la variété de son génie, à la richesse de ses tableaux, et à la multiplicité de ses connoissances, on doit croire que toutes ces déesses avoient des droits à sa reconnoissance, et pouvoient prétendre à partager sa gloire. Hésiode, que l'on peut regarder comme postérieur au prince des poètes grecs, nous a mieux fait connoitre les Muses; elles dévoient être chères à ce poète; il étoit d'Ascrée, et ce fut, dit-on, dans cette contrée qu'Otus et Ephialte, fils d'Aloéus, établirent les premiers le culte de ces déesses, et leur sacrifièrent sur FHélicon.
Selon 1 opinion la plus généralement répandue, les Muses étoient filles du troisième Jupiter (car on en reconnoissoit plusieurs) et de Mnémosyne, déesse de la mémoire. La divinité qui conservoit les souvenirs et le trésor des connoissances devoit être regardée comme la source féconde d'où elles déri voient, et il étoit juste de lui donner pour filles les déesses qui présidoient aux facultés de l'esprit. Les Grâces étoient les compagnes des Muses; et, suivant les orphiques, elles régloient, avec Bacchus ou le Soleil, l'harmonie des sphères célestes. D'autres en faisoient le plus bel ornement de la cour d'Osiris, ou d'Apollon Musagète; aux accords de sa lyre et de leurs voix, les Heures, Harmonie, Hébé, les Grâces, et Vénus, formoient des danses légères, et charmoient l'assemblée des dieux. Divinités douces et bienfaisantes, les Muses, amies des mortels, se virent de toutes parts élever des autels et consacrer des fêtes. Elles inspiroient l'amour de la gloire; et, compagnes de l'homme dans ses plaisirs et dans ses peines, après avoir fait le charme de sa vie, elles répandoient des fleurs et des larmes sur son tombeau; tous les ans, quittant les célestes demeures, les Muses venoient à Lesbos, en longs habits de deuil, honorer de leur présence et de leurs regrets les funérailles des grands hommes.
(*) Cette statue du Musée Royal, salle de la Pallas, 1 1 millimètres ( 6 pieds ). Elle faisoit partie de la collecn° 34i, en marbre grec, a de hauteur 1 mètre 9 5o || tion de la Villa Borghese.
EUTERPE
Euterpe, dont le nom signifie qui sait plaire, présidoit aux plaisirs de l'esprit, et faisoit trouver du charme à acquérir des connoissances et à les cultiver; la musique, dont la mélodie et les accords expriment avec tant de douceur et d'énergie les affections de Famé, devoit être du domaine d'Euterpe: c'étoit elle qui régloit avec Jupiter le mode lydien, et une des cordes de la lyre lui étoit consacrée ; on lui attribuoit même l'invention de la double-flûte. On sait combien les anciens aimoient cet instrument : il dirigeoit et soutenoit les chœurs dans la tragédie; il égayoit avec la comédie; c'étoit au son de la flûte que les guerriers marchoient au combat; elle animoit les fêtes et la danse, et se mêloit même aux cérémonies funèbres. C'est le seul attribut que l'on donne à Euterpe; si elle porte aussi le cothurne, c'est que souvent, ainsi qu'on le voit dans une égigramme de l'Anthologie grecque , la tragédie faisoit partie des attributions de cette Muse (i). On diroit que le temps, qui nous a conservé dans les monumens la figure et les attributs de ces déesses, a voulu jeter un voile sur une de celles qui inspiraient la gaieté, et dont les charmes le faisoient oublier. Parmi les belles statues des Muses du Vatican, trouvées à Tivoli, Euterpe étoit la seule qu'on eût à regretter. Elle a été remplacée par une statue de la collection Lancelloti , qu'on croit représenter cette déesse, mais dont on a été obligé de suppléer les attributs, qui n'existoient plus. L'Euterpe des Muses peintes d'Herculanum étoit tellement effacée, qu'on ne pouvoit y rien distinguer. Cette Muse est mieux conservée dans les bas-reliefs du beau sarcophage du Musée, n° 007, de la collection Matei, et de celle du marquis de Townley; on la voit aussi dans l'apothéose d'Homère, ainsi que sur les médailles de la famille Pompon ia. Dans la plupart de ces monumens, le costume de cette Muse est plein de dignité; sa large ceinture ressemble à celle de Melpomène, ainsi que sa chaussure. Le Costume et la pose de la statue du Musée peuvent la faire reconnoitre pour une Muse, et même pour Euterpe; mais ses attributs avoient été détruits, et ils sont dus, ainsi que les mains, à une restauration qu'a autorisée tout l'ensemble de la statue. La draperie, surtout dans la partie supérieure, est très -belle, bien jetée, et d'un bon travail; celle qui enveloppe le milieu du corps laisse plus à désirer, et est un peu lourde; sans accuser les beaux contours de la déesse d'une manière trop prononcée, elle pourroit les laisser mieux deviner, ou les suivre, et les faire sentir avec plus de moelleux et de grâce.
(1) Voyez, sur les Muses, Plutarque, Sjmpos., 1. ix, c. i4; Cicéron, de nat. Deor. — Fulgence, Myih., 1. 1, c. 14, et Phurnutus, c. 14, appliquent aux Muses les idées qu'ils avoient sur les prétendues propriétés
des nombres , et ce que leur inspiroient les systèmes des orphiques et des nouveaux platoniciens. Lilio Giraldi, dans son Histoire des Dieux, traite en détail l'article des Muses , p. 25o - 266, et p. 555-56/.
VENUS DALEXANDRIA TROAS,
STATUE (*)
Dos les premiers siècles de la sculpture, et même lorsqu'elle avoit déjà produit des chefs-d'œuvre dans la Grèce, les statues de Vénus, de même que celles des autres déesses, étoient toujours vêtues, ainsi que nous les voyons dans le beau bas-relief d'ancien style du grand autel des douze Dieux (i), et dans ceux de monumens choragiques. On peut présumer que la Vénus de Calamis (2) étoit drapée, et il est hors de doute que celle de Canachus (5), en or et en ivoire, ne le fût aussi; le genre de l'ouvrage l'indique. Il est probable que les statues de Vénus, exécutées en bronze et en marbre par Phidias et par son élève Alcamène, étoient aussi vêtues; d'autant plus qu'il y eut un concours entre ce dernier statuaire et Agoracrite, qui, piqué de n'avoir pas remporté le prix, changea sa Vénus en Némésis; ce qu'il n'eût pu faire si cette statue eût été nue, costume qui n'eût pas convenu à la dignité et à la sévérité de cette divinité (4).
Il paroi t que Scopas (5) fut le premier statuaire qui se hasarda à représenter nue la déesse de la beauté; son exemple fut suivi par ceux qui lui succédèrent. Praxitèle, digne émule de Poljclète, de Phidias, d' Alcamène, et de Scopas, et qui peut-être les surpassa pour la grâce et l'élégance, lit deux célèbres statues de Vénus (6) ; l'une étoit vêtue, et rien ne voiloit les charmes divins de la seconde. Les habitans de File de Cos, pour qui ces statues a voient été faites, préférèrent la première, et cédèrent l'autre à la ville de Gnide. Bientôt de toutes parts on accourut aux pieds de la déesse; ce n'étoit plus une statue, c'étoit Vénus elle-même descendue de l'Olympe, dans tout l'éclat de sa beauté, recevant et payant d'un regard favorable les vœux et l'encens des mortels. Cythère, Paphos , Amathonte, virent avec jalousie déserter leurs temples et leurs bosquets enchantés ; et les mers ou Cythérée avoit pris naissance s'enorgueillirent de porter vers leur divinité la foule de ses adorateurs. L'amour avoit
(*) Cette statue du Musée Royal , salle de la Diane, n° 190, a de hauteur i mètre 84 1 millimètres (5 pieds 8 pouces). Elle est de marbre de Paros, et ornoit autrefois la galerie de Versailles. Le bras droit est moderne; le bracelet, ou spinther, n'est pas dans le style antique, et d'ailleurs il eût été mieuxplacé au bras gauche, comme on le voit à la plupart des statues antiques.
(1) Musée Royal, n° 378.
(2) 480 avant Jésus-Christ.
(3) 5a5 avant Jésus-Christ.
(4) Pline le naturaliste, 1. xxxvi, 4, 3.
(5) Pline, 1. xxxvi, 4, 7; 3g5-35o av. Jésus-Christ.
(6) Pline, 1. xxxvi, 4, 5.