VÉNUS D'ALEXANDRIA TROAS
inspiré Praxitèle et conduit son ciseau; il avoit été enflammé par la beauté de Phryné, sa maîtresse, le jour où, quittant ses vêtemens , elle entra dans la mer aux jeux des initiés d'Eleusis, et leur parut Vénus se jouant au milieu des flots; ce fut alors aussi que cette beauté inspira le génie d'Apelles : il la vit, et sous son pinceau naquit Vénus Anadjomène, ou sortant des flots ; et la belle Phryné eut la gloire de se voir immortalisée par deux chefs -d'oeuvre auxquels l'antiquité n'a pas cru pouvoir payer un trop grand tribut d'admiration (i).
La pose de la Vénus de Gnide nous a été conservée par les médailles de cette ville; la Vénus du Musée Royal offre la même attitude, que l'on retrouve dans celles de Médicis et du Capitole, à de petites différences près. Cette pose, pleine de grâce et de moelleux, qui développe si bien sous tous les points lelégance des contours, avoit été probablement adoptée d'après un original célèbre; et il est vraisemblable que la Vénus de Cnide avoit servi de modèle. Celle-ci est remarquable par le petit coffre carré sur lequel tombe la draperie que la déesse soutient de la main gauche. Ce coffre est une pyxis, ou boîte ordinairement en buis, d'où lui vint son nom, qu'on lui laissa lorsqu'on les fit d'ivoire, d'or, ou d'argent. Les pixides, de même que nos écrins, servoient à renfermer les bijoux; les peintures antiques en offrent souvent : celle où l'on voit une colombe tirant un ruban d'une pyxis pourroit être un attribut de Vénus; et ce ruban ne seroit-il pas le ceste ou la divine ceinture qu'Homère donne à la déesse de la beauté, et que va lui porter sa colombe chérie, qui, avant sa métamorphose, étoit la nymphe Péristère, que Vénus aimoit, et qui tressoit ses couronnes de fleurs? car, ainsi que les mortelles, les déesses ne négligeoient aucun moyen de plaire.
Une statue du palais Chigi, à Rome, et surnommée la Cornovaglia, est absolument pareille à la nôtre, qui a cependant l'avantage d'avoir sa tête antique, tandis que celle de la Cornovaglia est rapportée. Une inscription grecque, placée sur la base de cette statue, apprend qu'elle est l'ouvrage de Ménophante, d'après celle d'AlexandriaTroas, ville de Phrygie, près de l'ancienne Troie; et qui, nommée Antigonie, reçut de Lysimaque son nouveau nom en honneur d'Alexandre, qui l'avoit rétablie. Le statuaire Ménophante n'est connu que par cette statue. Il est à croire qu'il l'exécuta d'après quelque ouvrage de Praxitèle ou d'un de ses élèves; et que notre Vénus, de même que la Cornovaglia, quoiqu'on pût lui désirer plus d'élégance dans les formes, et plus de finesse dans l'exécution, nous retrace la Vénus d'Alexandria Troas, et peut-être celle de Cnide.
(i) Athénée, 1. xih, p. 5go, édit. de Casaubon.
EUTERPE
STATUE (*)
De toutes les divinités, il en est peu qui méritassent mieux que les Muses que la reconnoissance des hommes leur élevât des autels, et multipliât leurs images. Leurs chants charmoient. les dieux et les mortels; la gloire, les sciences, les peines, et le plaisir, tout étoit de leur domaine; fidèles compagnes de la Victoire , elles célébroient ses triomphes ; elles soutenoient dans les revers, et animoient à les réparer; FAmour leur confioit ses espérances et ses succès, ou trouvoit avec elles du soulagement à ses malheurs. Si Ton en croit quelques auteurs, ce dieu leur fit éprouver son pouvoir, et elles cédèrent à ses doux attraits; plusieurs héros leur durent la naissance; et Rhésus, qui succomba sous les coups d'Ulysse et de Diomède, passoit pour être le fils d'Euterpe et du fleuve Strymon. Cependant quelques foiblesses ne firent pas perdre aux Muses le titre de chastes sœurs; retirées sur la double cime du Parnasse, sur les sommets de l'Olympe, ou dans les vallons du Pinde, et se livrant aux plaisirs de l'esprit et à toutes les douceurs de leur union , ces divinités firent peu parler d'elles parmi les célestes habitans de l'Olympe, et on ne les connoissoit sur la terre que par leurs bienfaits et par les inspirations qu'on leur devoit.
Les monumens offrent toujours les Muses vêtues avec la plus grande décence (i), tandis que les Nymphes, avec lesquelles on les a quelquefois confondues en restaurant des fragmens , sont représentées à demi nues. Par sa pose et par l'agencement de ses draperies , la statue qui nous occupe rappel oit l'idée ou d'une Muse ou d'une joueuse d'instrumens. On en voit une au Capitole à peu près semblable à la nôtre, et que l'on a cru devoir restaurer en Euterpe. Les mêmes observations ont dirigé la restauration de celle-ci. Nous avons déjà fait remarquer dans un autre article sur une statue d'Euterpe que les flûtes étoient l'attribut de cette Muse, et nous avons dit quelques mots sur cet instrument , pour lequel les anciens avoient un goût tout particulier. On ne sera pas fâché peut-être de trouver ici quelques nouveaux détails (2). Nous avons vu aussi que l'on faisoit
(*) Cette statue du Musée Royal, salle de la Médée, n° 498, en marbre pentélique, a de hauteur i mètre 356 mill. (4 pieds i pouc. i lig. ). Elle faisoit partie de la collection Borghèse, stanza 6,n°i. Les bras et les pieds sont dus à des restaurations.
(1) Pitt. Ercol,, tom. V, pl. 20,
(2) Les flûtes des anciens étoient ordinairement en os, en airain, ou en bois; il y en avoit de très-longues, de courtes, et de moyennes : les unes étoient droites, d'autres courbes , telles qu'en offrent plusieurs monumens, surtout ceux d'Égypte; celles-ci étoient souvent terminées par une corne de veau qui formoit
EUTERPE
souvent entrer les pièces de théâtre et même la tragédie parmi les attributions d'Euterpe; et de tous les plaisirs de l'esprit auxquels cette Muse présidoit, ce sont peut-être ceux qui offrent le plus d'attraits et de charmes. La branche d'olivier dont est orné le pilastre sur lequel s'appuie la déesse peut indiquer les couronnes de feuilles de cet arbre qu'on décernoit aux vainqueurs dans les jeux olympiques, dont faisoient souvent partie les représentations théâtrales. C'étoit dans ces solennités qu'on couronnoit les poètes tragiques; et le génie des Grecs allioit aux exercices du corps, qui préparent à ceux de la guerre, les arts, qui font le charme de la paix. Les chants des Muses célébroient le guerrier qui avoit défendu sa patrie, et les vainqueurs qui en avoient accru la gloire dans les fêtes solennelles et pacifiques des grands jeux. On voit aussi, mais avec difficulté, sur le devant du pilastre, un oiseau qui paroît être un aigle. Cet oiseau, favori du maître des dieux, conviendroit à une des divinités qu'on regardoit comme filles de Jupiter. La tête de cette statue est rapportée, mais elle est antique, et son caractère calme est d'accord avec tout l'ensemble de la déesse. Le costume, ample et plein de dignité, offre un beau modèle de draperies; elles cèdent au mouvement du corps et en suivent avec grâce les contours; sans être très -recherché, le faire en est moelleux; un ample péplus, relevé par une ceinture sur laquelle il retombe, enveloppe en partie une large tunique dont les plis sont savamment combinés, et offrent de belles masses; et la manière dont le péplus recouvre une partie des bras se retrouve dans plusieurs statues d'un beau style.
une espèce de pavillon, et qui augmentait le son; c'était probablement cette flûte qu'on nommoit plagiaule, ou oblique. La seirites étoit à une seule tige ou monaule; la diaule, ou flûte de Silène, en avoit deux; la sjringe de Pan étoit à plusieurs tuyaux. Ces instrumens étaient garnis d'anches comme nos hautbois, ou d'un bocal comme nos cors. Dans certaines flûtes l'anche (glotta, languette) étoit intérieure comme dans les trompettes d'enfant. Lorsque deux flûtes étoient réunies, elles se tenoient par le haut, ainsi qu'on le voit dans un bas-relief du Musée, n° 668. Les flûtes étaient égales ou inégales, droites ou gauches, et montées sur des tons différens; la droite, percée de peu de trous , rendoit un son grave ; la gauche , qui avoit plus de trous, étoit d'un son plus aigu; lorsqu'on les réunissoit, ces tons étoient mêlés. La flûte lydienne étoit du premier genre; la sarrane, ou syrienne, du second , et la phrygienne réunissoit les deux genres : on adaptoit à ces flûtes les différens modes de musique. On ajoutoit aux flûtes des espèces de chevilles ou de clefs de différentes longueurs pour en varier les modulations, suivant les divers modes ou nomes de musique auxquels il n'était pas permis de faire de changemens; on voit de ces clefs à des flûtes de plusieurs monumens, et en particulier dans une peinture d'Herculanum, qui représente l'éducation d'Olympe
par Marsias, et aux flûtes del'Enterpe du bas-relief du sarcophage des Muses du Musée Royal, n° 307. On attribuoit à ces instrumens des effets surprenans; ils excitoient ou calmoientles passions; le mode orlhien, joué avec la flûte phrygienne, faisoit courir Alexandre aux armes. Les différentes flûtes servoient d'accompagnement dans les pièces de théâtre, selon qu'elles étoient d'un genre grave ou enjoué. 11 paroît que les anciens n'avoient pas de flûte traversière, et que c'est à tort qu'on a cru en voir dans quelques monumens. On employoit pour les flûtes à anches extérieures, faites de roseau ou d'os, une courroie nommée phorbeion ou stomion, dont on se serroit les joues; ce qu'on voit dans des peintures antiques, entre autres dans un très-joli fragment de tableau à Portici, où les chevilles des flûtes sont bien marquées ; le bandeau y est blanc, et paroît d'étoffe : il servoit à empêcher la déperdition du souffle, et à ce que les joues ne s'enflassent trop, inconvénient que Minerve avoit trouvé assez grave pour lui faire jeter sa flûte, qui altéroit la beauté de ses traits. On ne se servoit pas de phorbeion pour les flûtes à bocal; il paroît que cette partie étoit celle qu'on appeloit upholmion , et que Yolmos étoit la partie opposée, ou le pavillon. Voyez, sur les flûtes, Casp. Bartholin, de tibiïs veterum ; et l'article du Dictionn. d'antiq. de l'Encycl. méthod.