‹ Le Musée royalChapitre 112 sur 120 · SEXTUS-POMPÉE · texte numérisé non relu

SEXTUS-POMPÉE

nissent, peut-être seules d'une manière positive, l'exemple de cette infraction aux usages établis chez les Romains (i), qui ne s'en écartèrent d'abord que par adulation pour les empereurs admis au rang des dieux, et qui accordèrent ensuite cet honneur aux personnes delà famille impériale. La statue héroïque de Sextus-Pompée doit peut-être paroitre plus remarquable que celle de son père; car le parti du grand Pompée se maintint encore long-temps après sa mort ( 48 av. J. C. ) ; et son fils , qui ne périt que douze ans après lui, et qui sut résister en Sicile, souvent avec avantage, contre toutes les forces des triumvirs, a pu lui consacrer des statues comme à un héros ou à un demi-dieu : mais la mort de Sextus- Pompée fut suivie de la ruine totale de son parti ; et même après que sa flotte eut été détruite par celle d' Agrippa, à la bataille de Myles, il se vit bientôt abandonné du peu de troupes qui Favoit suivi dans sa fuite en Asie. La guerre n'eut plus le même objet; il ne s'agissoit plus de défendre la république, comme l'avoient fait les deux Pompée; Auguste et Antoine ne combattoient plus que pour l'empire du monde. Il est donc trèsincertain que ce soient des compagnons d'armes ou des partisans de Sextus-Pompée qui, fidèles à sa mémoire, lui aient élevé des statues; bien d'autres soins dévoient les distraire de leurs souvenirs. Ne se pourroit-il pas que ces statues héroïques des deux Pompée soient de l'époque des empereurs ? Lorsque leur puissance aura été bien affermie , ils se seront crus assez forts pour honorer d'un monument héroïque des guerriers qui avoient combattu avec valeur et loyauté pour maintenir la république. Si César, qui ne survécut que peu de temps au grand Pompée, releva ses statues, ce dont le loua Cicéron, au rapport de Plutarque; Auguste, pour montrer sa clémence, a pu permettre qu'on rendît cet hommage à la mémoire d'un ennemi dont il n'avoit plus rien à craindre.

La statue de Sextus-Pompée est du petit nombre de celles qui nous ont transmis les noms de leurs auteurs; celui d'Ophélion, fils d'Aristonidas, est inscrit derrière la cuirasse, qui sert d'appui à la figure. Cet artiste n'est connu que par cette statue; et l'on ignore s'il étoit de la même famille et de la même époque qu'un autre Ophélion, peintre, dont il est question dans l'Anthologie grecque. A en juger par la statue de Sextus- Pompée, ce sculpteur ne manquoit pas de talent; son style étoit grand et large, et il donnoit de la noblesse aux poses de ses figures; quoique celle-ci, bien conçue dans l'ensemble et d'une bonne exécution surtout dans le torse, ne soit pas exempte d'un peu de manière dans son attitude et dans ses formes, elle fait honneur au talent d'Ophélion, et mérite de servir aux études de l'artiste et d'attirer les regards de l'amateur.

(i) V. Usage des Statues chez les Anciens, p. 45g.

ADORANTE

STATUE (*)

Parmi les statues qui nous restent de l'antiquité, il en est beaucoup qui n'ont pas un caractère assez prononcé pour que l'on puisse toujours établir d'une manière positive ce qu'elles ont représenté; une grande partie ne nous étant parvenues que mutilées et privées de leurs attributs, l'on a dû comparer ces fragmens avec des statues qui paroissoient offrir les mêmes caractères , et cette ressemblance leur a fait donner des dénominations différentes, selon la manière dont les envisageoient les antiquaires ou les sculpteurs chargés de les expliquer et de les restaurer. En parlant de l'Adorante en marbre dans un article précédent, nous avons fait observer qu'elle avoit été regardée d'abord comme une Euterpe, et que cette idée en avoit dirigé la restauration. M. Visconti, d'après ce qu'on lit dans Pline au sujet des statues de femmes en adoration, lui a rendu son véritable nom. La statue en porphyre dont nous nous occupons avoit éprouvé le même sort, et avoit été prise par les uns pour une Junon, et par d'autres pour une Didon ; ces opinions pouvoient être appuyées par des raisons assez plausibles avant qu'on eût fait attention au passage de Pline , et qu'on eût comparé avec la manière d'adorer chez les anciens ce qu'il dit des figures d'Adorantes exécutées par les statuaires Bédas, élève de Lysippe, Apellas, Sthénis, et par le pinceau d'Euphranor et de Protogène. On ne peut plus douter aujourd'hui que des statues dans l'attitude et avec le genre de draperie de celles du Musée Royal ne représentent des femmes en adoration, et plusieurs figures de bronze d'hommes et de femmes de différentes grandeurs paraissent se ranger dans cette classe de statues. On peut aussi observer que cette manière d'élever les mains vers le ciel est exprimée dans les auteurs par supinas tendere manus. Cette attitude est celle que l'on voit souvent à la déesse Pietas sur les médailles des impératrices romaines , et en particulier sur celles de Livie.

La tête, d'un grand caractère, qu'on a rapportée sur cette statue, est antique , et paroît être le portrait d'une impératrice; ce qui de toutes manières convient très-bien et au genre de ce bel ouvrage et à la richesse

(*) Cette statue du Musée Royal, salle de la Melpomène, n° 345, a de hauteur i mètres 44 millimètres (6 pieds 5 pouc. 6 lig.).EUe est en très-beau porphyre

rouge, et provient de la galerie Borghèse (stanza 8 S n° 6 ); les bras et les pieds sont modernes.

ADORANTE

de sa matière. Si la pourpre e'toit réservée pour les costumes des dieux et des empereurs, on peut croire qu'à Pépoque où le porphyre fut employé à Rome en statues, les empereurs, jaloux de tout ce qui pouvoit les distinguer du reste des hommes, durent s'approprier, pour ainsi dire, une pierre que sa beauté, sa dureté, et sa solidité, mettoient au-dessus de toutes les autres, et qu'ils ne voulurent partager qu'avec les dieux l'honneur d'être représentés en porphyre, dont la substance inaltérable sembloit promettre à leurs images une sorte d'immortalité.

Les anciens tiroient le porphyre de la haute Égypte, de PÉthiopie, et de PArabie; mais ce qu'en disent Pline et les autres auteurs n'est pas assez clair pour que l'on puisse déterminer avec certitude les différentes espèces dont ils parlent, et l'on peut balancer à placer parmi les basaltes, les porphyres, ou les granits, les pierres qu'ils nomment syenites , /eucostictos (à points blancs), leptopsephos (formée de petits cailloux ou fragmens ), psaronion ( couleur d'étourneau ); ces dénominations conviendroient à des granits aussi bien qu'à des porphyres; et le pjropoecile (couleur de feu) peut de même désigner le granit et le porphyre roses.

Lorsqu'on connoît la dureté du porphyre et les difficultés qu'il oppose au travail (i), on est étonné de la quantité et de la grandeur des ouvrages que les anciens ont exécutés avec cette pierre. Suivant Pline, une partie des colonnes du labyrinthe d'Egypte étoit de porphyre, ainsi que les statues qui ornoient les temples de cet immense monument. Le même auteur rapporte que ce fut Vitrasius Pollion qui, du temps de Claude, apporta de l'Egypte les premières statues de porphyre que l'on vit à Rome, et que, n'y ayant pas été goûtées malgré l'attrait de la nouveauté, personne ne les imita, nemo certè posteà imitatus est (2). Il est donc probable que les statues de porphyre d'un beau style et d'un travail soigné, que nous possédons, sont postérieurs à l'époque de Pline; ces ouvrages doivent être du temps d'Hadrien et des Antonins. L'Adorante du Musée Royal, par la noblesse de sa pose, par la richesse et l'élégance de sa draperie, et par la beauté du travail, peut être placée au premier rang des statues de ce genre, et tout concourt à la faire regarder comme un monument du plus grand intérêt.

(1) On ne travaille le porphyre pour le dégrossir qu'avec des outils ou des masses d'acier très -bien trempé , et qu'on est obligé de renouveler souvent. On emploie ensuite à force de bras le gros sable, quelquefois l'émeri grossier, et l'on termine avec le plomb, la potée , et les autres moyens de polir les pierres dures. En sciant une colonne de 2 pieds de diamètre, la scie ne descendait, dans un jour, que de 5 à 6 lignes, tandis qu'en général dans le marbre on auroit scié 5 ou 6 pouces, et même plus, dans le même temps. Cette

colonne de porphyre, de 10 pieds 6 pouces de long, dont on n'a diminué que 1 pouce et '/ 2 dans toute sa grosseur, a demandé le travail de plus d'un an de deux ouvriers pour la dégrossir, et de six pour l'unir et la polir. Huit ouvriers ont travaillé pendant dix ans à Rome pour remettre des bras et des têtes aux figures des bas-reliefs d'un grand sarcophage de porphyre du Vatican ; et une statue de porphyre telle que l'Adorante, prise dans le bloc, demanderoit peut-être plus de quinze ans de travail. — (2) Pline, XXXVI, c. 11.

APOLLON SAUROCTONE,

STATUE (*)

Parmi les artistes dont les noms nous ont été conservés par les monumens, il se trouve irès-peu de ces statuaires qui avoient rempli le monde de la célébrité de leurs ouvrages (i); on ne peut même citer qu'un trèspetit nombre de statues où Ton reconnoisse avec quelque certitude des sujets décrits par Pline et Pausanias; et Ton doit regarder comme un beau titre pour une statue, lors même que ce n'est qu'une copie ou une répétition antique du chef-d'œuvre d'un grand maître, de la voir nommée dans ces archives des arts de l'antiquité. La jolie figure d'Apollon qui va nous occuper jouit de cet honneur, et mérite à plus d'un égard de fixer l'attention.

Pline (2), dans l'énumération des principales productions de Praxitèle, cite comme une de ses plus belles statues un Apollon en bronze auquel on donna le nom de Sauroctone, ou tueur de lézard, parce qu'il étoit représenté cherchant à percer d'une flèche un lézard qui se glissoit près de lui. Le savant auteur n'entre pas dans d'autres détails; mais la manière dont il s'exprime fait croire que le jeune dieu n'étoit pas armé de son arc, et que, tenant la flèche à la main, il suivoit les mouvemens

(*) Cette statue du Musée Royal, n° 19 (arcade de la salle des Empereurs) , est en marbre de Paros ; elle a de hauteur 1 mètre 497 millimètres ( 4 pieds 7 pouces 2 lignes ) , et faisoit autrefois partie de la collection Borghèse, stanza 1, n° 5. La tête est antique, mais rapportée; la main et l'avant-bras droits sont modernes, ainsi que quelques doigts de la main gauche, et la tête du lézard.

(1) On peut parcourir, dans la nouvelle édition de la Description des Antiques du M usée Royal, p. 4 1 3, la table des artistes dont les noms sont inscrits sur des monumens antiques; on y verra que les statuaires cités par Pline, et dont les noms se trouvent sur des statues , se réduisent aux suivans : Agésandre, Athénodore, et Apollodore, auteurs du Laocoon; Apollonius de Rhodes etTauriscus, sculpteurs du taureau Farnèse; Léocharès; Cléomène, auteur de la Vénus de Médicis, qui est douteux, ainsi queMénélas et Zénon : c'est par erreur que le nom d ; Aie -amène , statuaire, a été imprimé en italique , comme donné par les monumens; il ne nous est parvenu que par les écrivains. Les pierres gravées nous ont conservé, plus que les statues, les n,oms de leurs auteurs, cités par Pline; et encore y en a-t-il dont on peut suspecter l'authenticité.

(2) Lib. xxxiv, c. 19, §. 10. Fecit etpuberem Apollinem subrepenti lacertœ cominus sagittd insidiantem, quem Sauroctona vocant. Les commentateurs, et entre autres Winckelmann (Monum. ined , pl. xl), ont discuté sur un des mots de ce passage, puberem Apollinem : le savant antiquaire croit , et peut-être avec raison, que l'on devroit lire impuberem, et que le jeune dieu étoit représenté dans l'âge qui précède la puberté, tel que nous l'offre notre statue, et tel qu'on représentoit toujours Apollon et Bacchus , à qui on ne donnoit pas les signes de la puberté, même lorsque leurs formes, remplies de force et de majesté, leurs hauts faits et leurs amours, en annonçoient tous les développemens. C'étoit ainsi que les statuaires exprimoient la jeunesse éternelle dont les poètes faisoient jouir les dieux. Winckelmann , dans l'endroit cité, se trompe en disant que le Sauroctone de Praxitèle étoit en marbre , il étoit de bronze ; et le texte de Pline est positif. Il est encore question plusieurs (ois de cette statue dans l'Histoire de VArt. — Martial, îiv. xiv, ép. 172, parle du Sauroctone de Gôrinthe ; peut-être étpit-ce celui de Praxitèle, qui auroit pu appartenir à Gôrinthe, et de là avoir été transporté à Rome,

APOLLON SAUROCTONE.

du reptile, qui grimpoit le long d'un arbre. Winckelmann qui, le premier, a reconnu dans cette statue, et dans d'autres qui lui ressemblent, des copies du Sauroctone de Praxitèle , pense qu'elle offre Apollon dans son jeune âge, lorsque, chargé des troupeaux d'Admète, il erroit sur les bords de l'Amphrise. La pose du dieu, les jambes croisées, est celle de la jeunesse : Apollon et Bacchus sont les seuls grands dieux auxquels on la donne; c'est aussi celle du repos; et le jeune dieu, exilé de l'Olympe, avoit bien du loisir. On pourroit cependant opposer à cette opinion , qu'Apollon ne fut chassé du ciel et ne se réfugia chez Admète qu'après avoir vengé la mort de son fils Esculape, en tuant les Gyclopes qui avoient forgé le foudre de Jupiter; il devoit être alors moins enfant que ne le représente notre statue : il est vrai qu'il n'y a pas d'âge pour les dieux ni dans leurs exploits, ni dans leurs amours. On n'est pas étonné de voir le vainqueur du terrible Python s'amuser à faire la guerre aux lézards, lorsqu'on sait que les Crétois lui élevèrent une statue sous le nom de Smyntheus, pour les avoir délivrés des rats qui infestoient leur île, et qu'il tua à coups de flèches. Il se pourroit aussi que le lézard, auquel les anciens (i) reconnoissoient des propriétés médicinales, surtout pour les maux d'yeux, eût été placé comme une espèce d'emblème auprès du dieu de la médecine. Quoique le Sauroctone ne soit pas également bien suivi dans toute son exécution , qui décèle en plus d'un endroit la timidité du copiste, cependant cette statue offre un joli modèle des formes d'une tendre jeunesse; et la pose du haut du corps, pleine de souplesse et de grâce, charme par la suavité et le coulant de ses contours. Winckelmann regardoit les genoux, les jambes, et les pieds de cette statue, comme les modèles les plus parfaits de ces parties dans des statues de jeune homme; nous ne pouvons être de cet avis; elles ne nous paroissent pas dessinées avec la même pureté que le torse. Les hanches sont peutêtre un peu resserrées; et la cuisse droite, qui paroît avoir souffert dans son contour extérieur, vue de face, est un peu maigre. La tête, sans être aussi bien que le torse, lui convient par sa jeunesse; elle offre réunis les caractères de la beauté des deux sexes , telle qu'on la donnoit à Apollon ; enfin, par son ensemble et ses détails, le Sauroctone (2) doit tenir un rang distingué parmi les plus belles statues du Musée Royal.

(1) Pline, 1. xxix, c. 38.

(2) On connoit plusieurs copies antiques du Sauroctone qui prouvent sa célébrité. On le voit parmi les Pierres gravées de Stosch, p. 190. La collection Borghèse en possédoit un autre en marbre, mais moins beau que celui du Musée. Le Sauroctone en bronze de la

collection Albani , haut de 5 palmes romains ( 3 pieds 5 pouc. 5 lig. ) est un des plus beaux bronzes connus; le diadème qui couronne la tête est en argent; et le lézard, dans la restauration, a été fait de ce métal : ce qui est dans le goût de la statuaire en bronze chez les anciens.

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