‹ Le Musée royalChapitre 115 sur 120 · VÉNUS PUDIQUE · texte numérisé non relu

VÉNUS PUDIQUE

STATUE (*)

De toutes les divinités de l'Olympe, il en est peu auxquelles les hommes aient rendu plus d'hommages qu'à la déesse de la beauté, et dont il soit plus souvent question dans les ouvrages des anciens; Jupiter lui-même, le maître des dieux, ne voyoit pas plus d'encens fumer sur ses autels, et les mortels lui adressoient moins de vœux qu'à sa céleste fille (i). C'étoit pour elle et sous ses pas que les fleurs sembloient naître; et quelle divinité méritoit mieux que la plus belle des déesses des guirlandes et des couronnes? c'étoit Vénus que l'on invoquoit pour en obtenir ou d'heureuses amours, ou la beauté pour ses enfants; c'étoit la mère de l'Amour que l'on remercioit des faveurs que son fils accordoit; s'il repoussoit les vœux des amants , ils s'efforçoient, par de nouveaux hommages et par de plus riches offrandes, de se rendre Vénus propice; et la reine de Cythère et de Cnide et l'Amour se partageoient l'empire du inonde. Le navigateur, sur le point d'affronter les périls de la mer, imploroit la déesse née au sein des ondes, et dont les tempêtes et les flots reconnoissoient la puissance; prêt à quitter la vie, c'étoit encore vers la déesse de la beauté que l'on tournoit ses regards affaiblis; Vénus avoit présidé à la naissance, elle avoit répandu mille charmes sur l'existence, et l'on espéroit qu'elle en adouciroit la fin ; Mercure, le conducteur des ames, ne devoit-il pas rendre le fatal trajet moins pénible à celles que protégeoit la déesse qui l'avoit comblé de ses plus douces faveurs?

Il est bien à regretter que les auteurs tels que Pline et Pausanias, qui nous ont laissé des documents sans doute très précieux sur les arts et surtout sur la sculpture des anciens, ne nous offrent souvent qu'une nomenclature aride, dénuée de détails, et où l'on chercheroit vainement ce qui peut avoir rapport à la pose, au costume, et aux attributs des statues dont ils nous transmettent plutôt le vague souvenir que la description exacte, Quant à Vénus, on sait, par les auteurs et parles monuments, qu'elle ne fut pas toujours représentée nue; et nous la voyons souvent vêtue, surtout dans les ouvrages de l'art des époques reculées; mais on voit aussi

(*) Cette statue du Musée Royal, salle de l'Haruspice, n° 420, est de marbre pentélique. Elle a de hauteur i mètre 20 millimètres, 3 pieds i pouce 8 lignes, et provient de la collection Borghèse, stanza^, n° i. La tête séparée du corps y a été rajustée. — Les bras,

le pied gauche, le vase, et le rocher, sont modernes.

(i) Dans son mémoire sur Vénus, M. Larcher compte 248 surnoms de cette déesse, i85 temples, et io4 statues; et peut-être en a-t-il encore omis quel? ques. uns.

VÉNUS PUDIQUE, qu'on lui avoit consacré un costume particulier que n'offrent pas les figures des autres divinités, et qui feroit reconnoître cette déesse, même dans des fragments de ses statues. Sa tunique transparente, légère, et sans manches, telle que la portaient les Doriens, laisse à découvert un de ses seins, et suit avec grâce les contours souples et coulants de ses formes enchanteresses; c'est ainsi que la décrit Apollonius dans ses Argonautiques, et que nous l'offrent les statues de Vénus génétrix, celle à laquelle on a donné le nom de vulgaire et la figure dont nous nous occupons. L'ajustement de la draperie, entièrement pareil dans ces trois statues , indique que l'on s'est conformé à un type adopté pour le costume de cette déesse. Le mouvement qu'elle fait de la main droite, pour relever avec grâce son manteau , dont elle paroît vouloir se couvrir la tête comme d'un voile, est analogue à celui de la Vénus génétrix; et, parmi les bas-reliefs antiques, entre autres ceux du Parthénon et du bel autel des douze dieux (Musée royal, n° 078), on trouve souvent des figures de femmes dans la même attitude. La courte description qu'un des poètes de l'anthologie grecque (1) nous a laissée d'une statue de Vénus, pourroit même en partie s'appliquer à celle dont la planche ci-jointe nous transmet la fidèle image, et qui, de même que celle du poète, s'enveloppe de son manteau.

Le marche-pied sur lequel la déesse appuie son pied gauche peut être regardé comme un emblème de la vie sédentaire, et donne à cette Vénus un caractère de pudeur en opposition avec celui de Vénus vulgaire, que l'on a attribué avec raison à la statue de cette déesse, décrite sous le ^427. Le vase qu'elle tient à la main gauche, et qui est dû à une restauration moderne, peut lui convenir, et la déesse seroit représentée au bain. Cependant si, comme on peut le présumer, ces deux jolies statues, qui offrent avec les mêmes proportions et le même travail, la plus grande analogie de costume, ont été faites par la même main, pour se servir mutuellement de pendant, il se pourroit qu'au lieu d'un vase et d'un rocher, on eût dû placer près de la Vénus pudique un cippe et un Amour, dont l'expression eût été en rapport avec celle de sa mère, et qui eût pris part à la scène établie entre les deux déesses. Il est aussi à croire que la Vénus pudique étoit à la gauche de la Vénus vulgaire; elle se couvre la tête avec son manteau, et détourne ses regards, pour ne pas les souiller par l'horreur que lui inspire une mère qui anéantit, avant de lui avoir donné le jour, le fruit infortuné de ses coupables amours.

(1) Voyez, dans les Analectes de Brunck, tome II, page 456 et suivantes, la description que fait Christodore de Coptos des statues du gymnase public de

Zeuxippe. Cette pièce est intéressante par le grand nombre de statues dont il y est fait mention.

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STATUE*

Si les sciences ont dû souvent au hasard les découvertes les plus importantes par les progrès rapides qu'elles leur ont fait faire et les secrets qu'elles leur ont dévoilés , il n'a pas moins mérité la reconnoissance des beaux arts, par les trésors dont il leur a livré la jouissance. C'est au hasard que l'on est redevable d'une foule de belles statues, de médailles, et de pierres gravées antiques ; il a fait sortir de leurs tombeaux Herculanum et Pompéi, ces mines inépuisables de monuments antiques, et qu'on pourroit appeler des musées souterrains; et il nous a comblés de ses faveurs en rendant à la lumière le chef-d'œuvre dont nous allons nous occuper. M. le marquis de Rivière avoit eu le bonheur de l'acquérir; il s'est empressé d'en faire hommage à Sa Majesté, qui, en le plaçant dans son Musée royal, a voulu le consoler d'une partie de ses pertes.

On ne s'attend pas, sans doute, à me voir donner ici une description

(*) Cette statue est de beau marbre deParos à petits grains, connu sous le nom de Grechetto. Sa hauteur absolue, à partir de la plinthe est de 2 mètres 38 millimètres , ou 6 pieds 3 pouces 3 lignes ; mais si elle étoit entièrement droite, elle auroit 6 pieds 5pouces 31ignes. La tête, en prenant pour mesure deux fois la distance de l'angle de l'œil au-dessous du menton, a g pouces de long; c'est absolument la même grandeur que celle de l'Apollon du Belvédère, en déduisant la chevelure, et en supposant la bouche fermée; attention que l'on doit avoir en mesurant les statues antiques , pour en obtenir les proportions exactes. Celle de notre belle figure est la même que celle de l'Apollon, 8 têtes, 55; la Vénus de Médicis en a 8, 27, et la Diane à la biche, 8, 97.

Les personnes qui désirent connoître avec plus de détail ce qui a rapport à l'île de Mélos, et à la découverte de notre statue, pourront consulter la belle notice de M. Quatremère de Quincy, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des beaux-arts; on la trouve chez MM. De-bure frères; et celle que j'ai publiée sur le même sujet; elle a été imprimée par M. P. Didot l'aîné, chevalier de Saint-Michel, imprimeur du Roi, et se vend à Paris, chez MM. Debure frères, libraires du Roi et de la bibliothèque royale, et chez MM. Treuttel et Wurtz, à Paris, rue de Bourbon, n° 17; à Londres, 3o Soho-Square, et à Strasbourg, rue des Serruriers.

L'île de Mélos, aujourd'hui Milo, jadis l'une des plus importantes des Cyclades, tour-à-tour occupée par les Phéniciens, les Lacédéinoniens, et les Athéniens, fut toujours la victime de sa beauté, de sa fertilité et de sa fidélité. Les Athéniens, par le conseil d' Alcibiade, la ravagèrent de fond en comble, et massacrèrent ses habitants, l'an 4i6 avant Jésus-Christ. La colonie lacédémonienne qu'y ramena Lysandre ne put réparer qu'en partie ces désastres, et cette île reparoît à peine dans l'histoire, sous l'empire des Romains et sous le joug des Turcs. On peut consulter sur l'histoire de Mélos, Pline, Hist. nat,, liv. îv, chap. 23, liv. xxxi, ch.3i, liv. xxxv, chap. 19, 5o, 52 , liv. xxxvi, chap. 42 ; Strabon, liv. x; Thucydide, liv. 11 et v; Plutarque, Vies d' Alcibiade et de Z/yscmiire; Rochart, Chanaan, p. 452; Tournefort, Voyage du Levant, tome 1, page 174, 2o5; Olivier, Voyage dans l'Empire Ottoman, volume 1, page 33o, 347.

Dans le courant du mois de février 1820, un paysan grec de Milo, nommé George, en travaillant à son champ , situé à quelque distance de Castro , ou des Six Fours, rencontra des pierres de taille d'anciennes constructions; et arrêté par une grandeniche,enpartiedétruite, il la déblaya jusqu'à la profondeur de sept à huit pieds. Ce fut là qu'il trouva notre statue séparée en plusieurs morceaux, trois hermès, et quelques autres frag- I ments, dont il proposa l'acquisition à M. Rrest, Grec,

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de cette belle statue ; loin de satisfaire ceux qui l'ont vue ou qui peuvent la voir et l'admirer, elle leur paroîtroit froide et inanimée, et je n'ai pas la prétention de transmettre par la pompe poétique de mes paroles, dans Famé des lecteurs qui ne connoissent pas ce chef-d'œuvre, l'image de sa beauté. La belle planche jointe à ce texte donnera mieux que tout ce que je puis dire une juste idée de la pose, du caractère, de la grandeur de style, ainsi que de la souplesse et de la vérité des contours de cet admirable morceau, qui réunit dans un haut degré tout ce que l'art peut offrir de plus sublime et de plus vrai . Jamais le marbre ne s'est plus animé sous le ciseau de la sculpture; c'est la nature elle-même qui l'a guidé, mais la nature la plus élevée , telle que la conçut ou la vit le génie qui fit naître les figures du fronton du Parthénon, avec le style desquelles notre statue a de grands rapports. Je ne discuterai pas leur mérite relatif, et ne me permettrai pas d'assigner des rangs entre ces étonnantes productions de l'art et celle dont le Musée royal vient de s'enrichir. Il suffit de reconnoître que notre statue peut aller de pair avec tout ce que les autres collections renferment de plus parfait en sculpture des temps de la Grèce les plus fertiles en chefs-d'oeuvre; et, à l'égal des sculptures du Parthénon, elle doit enflammer le génie des artistes, élever leur ame, et offrir à leurs savantes combinaisons, dans l'imitation approfondie de la nature, un sujet continuel de méditations et d'études.

agent de France à Milo, et descendant du vice-consul de même nom dont il est question dans Tournefort. M. Duvald'Ailly, commandant une gabarre de Sa Majesté, en station à Milo, conseilla à M. Brest d'acheter ces marbres. Si l'on eût suivi cet avis, la statue, transportée à son bord à l'instant où elle sortoit de terre, nous seroit arrivée en meilleur état, et n'eût pas eu à souffrir delà maladresse de ceux qui tentèrent de nous l'enlever. M. Brest voulut recevoir les ordres de M. le marquis deBivière, ambassadeur à Constantinople ; la lettre qu'il lui écrivit pour lui faire part de cette découverte passa par Smyrne, et ne parvint que long-temps après à sa destination. Cependant l'agent de France fit promettre au paysan grec et aux primats de Milo d'attendre la réponse de M. l'ambassadeur, et il établit la priorité de ses droits à l'acquisition de ces marbres antiques. Quelques jours après , M. le capitaine Gauthier, chargé d'une expédition hydrographique dans la Méditerranée et la mer Noire, relâcha à Milo; un de ses officiers, M. d'Urville, aujourd'hui lieutenant de vaisseau, et qui vient de partir pour un voyage autour du monde, vit la statue, l'admira, en fit la description, et recueillit les circonstances qui avoient rapport à cette découverte. A son arrivée à Constantinople, il présenta sa relation à M. le marquis deBivière, qui, se

décidant aussitôt à acheter ces fragments, chargea M. le vicomte de Marcellus, secrétaire d'ambassade, de passer à Milo, dans la visite qu'il alloit faire des Echelles et des établissements françois dans le Levant. M. de Marcellus remplit cette mission avec le zèle et l'intelligence qu'on pouvoit attendre d'un homme passionné pour les beaux arts, et familiarisé avec le ca-' ractère et la langue des Grecs. Pendant qu'on se préparoit à Constantinople à acheter cette statue, peu s'en fallut que M. de Marcellus ne la retrouvât plus à Milo. Malgré les promesses faites à M. Brest et à M. d'Urville, les primats de l'île, désirant se concilier la bienveillance d'un prince grec, en grand crédit alors, et qui depuis a péri, voulurent lui faire présent de cette statue, dont ils commençoientà soupçonner le mérite. Us forcèrent George à la vendre à un prêtre grec, qui en paya une partie, et qui, après l'avoir fait traîner sans précaution le long du rivage , l'embarquoit à bord d'un bâtiment grec sous pavillon turc, au moment où M. de Marcellus arrivoit à Milo. Quelques instants de plus, et cette belle statue é t'oit perdue pour la France. Aussitôt le jeune négociateur rassemble les primats, leur reproche avec énergie l'injustice de leur procédé envers la France; il emploie tour-à-tour la douceur et la force; enfin, après deux jours de résistance, les pri-

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Les avis ont été partagés sur la dénomination que Ton devoit donner à la statue de Milo : les uns y ont vu une Némésis, ou la nymphe de File de Mélos; d'autres, Sapho, ou quelque autre personnage. Ayant déjà répondu à ces différentes opinions dans la dissertation que j'ai citée, je me bornerai à répéter ici que tout, dans cette belle statue, me retrace Vénus: c'est ainsi que nous l'offrent des monuments, des médailles,, des pierres gravées; ce costume lui semble consacré, lorsque, voilant une partie de ses charmes, elle ne se présentoit pas tout entière à l'admiration de ses adorateurs. M. Quatremère de Quincy pense que c'est Vénus victorieuse de Mars. Je croirois plutôt qu'elle vient de remporter la victoire sur les trois déesses qui lui disputaient le prix de la beauté; elle l'a reçu des mains de l'heureux Paris; et, pour triompher, Cypris n'a laissé briller à ses yeux que la moitié de ses charmes; ou peut-être, après la victoire, les a-t-elle dérobés aux regards. Peut-on s'étonner de la dignité et même de la sévérité qui régnent dans les traits de la déesse de la beauté, si l'on songe à l'indignation qu'elle dut éprouver en se voyant des rivales. En contemplant ce chef-d'œuvre, qui ne s'affligeroit des outrages que le temps ou des restaurations barbares lui ont fait souffrir. La perte de la partie la plus importante de ses brasparoît irréparable, et la manière dont

mats cèdent à ses raisons, et lui permettent d'acheter la statue; il la paie aussitôt plus qu'on n'en demandoit, l'embarque avec soin, repart, et fait traverser en triomphe l'Archipel à sa belle conquête. En la voyant, lorsqu'elle passa à Athènes, M. Fauvel fut transporté d'admiration et d'enthousiasme: rien d'aussi beau ne s'étoit présenté à sa vue parmi les nombreuses découvertes dont il a été témoin depuis plus de trente ans qu'il habite et parcourt la Grèce.

Cette statue , ainsi que je l'ai déjà dit, a été trouvée en plusieurs morceaux. La moitié des bras n'existe plus; on a le droit, jusqu'à deux lignes au-delà de la saignée; et, d'après l'examen le plus attentif, on peut croire que deux fragments de bras droit et d'une main droite, tenant une pomme, appartenoient au bras qui -a été perdu. La tête n'a jamais été séparée du corps; une partie du nez et l'extrémité des oreilles, qui ont été ornées déboucles, sont fracturées. A quelques légères lésions près, dues à des coups de pioche dans la fouille et au transport, le corps, d'une beauté admirable, est parfaitement conservé, et l'on y trouve encore toute la fraîcheur du travail. Un trou carré que l'on voit au côté droit, à la hauteur du coude , a dû servir à y fixer un tenon pour soutenir le bras, dans une des restaurations qui ont été tentées à des époques que l'on ne peut déterminer. Cette statue a été faite de deux pièces, ce qui est rare dans des figures qui ne sont pas colossales. La partie supérieure, nue jusqu'au milieu

du corps, étoit jointe, par un fort tenon, à l'inférieure qui est drapée; cependant une masse de plis tient à la partie supérieure. De grands fragments s'étoient détachés des hanches, et y ont été rajustés, ainsi qu'un autre morceau considérable, aplani sur ses faces intérieures, verticales et horizontales, et qui vraisemblablement, lors d'une restauration pour remplacer un morceau perdu, et pour donner plus de solidité à cette partie, a été encastré comme un coin entre la partie supérieure et l'inférieure, dont il occupe à peu près la moitié de la largeur. La draperie a souffert, et les plis les plus saillants ont été brisés. Le pied droit, à l'exception de l'extrémité du pouce, est entier; le gauche n'existe plus, il posoit sur un plan relevé. Dans une ancienne restauration, ce qui avoit été détruit delà plinthe fut rétabli avec un morceau de marbre un peu différent de celui de la statue, et sur lequel est une inscription à laquelle il ne manque que quelques lettres ; il est vrai que ce sont les plus importantes. Plusieurs personnes ont regardé cette inscription comme insignifiante, et n'ayant aucun rapport avec notre statue ; on verra plus loin ce que j'en pense. Un trou carré indique que l'on avoitprobablement placé sur cette base un des hermès trouvés avec la statue, et qui, d'après ses dimensions , pouvoit s'adapter à cette entaille. Il est à présumer que cette statue n'étoit pas destinée à être vue de tous côtés, du moins dans la partie inférieure, ses draperies n'ayant été que dégrossies par-derrière.

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ils ont été cassés ne permet que des conjectures sur leur direction. L'on est même embarrassé de décider si notre statue étoit isolée, ou si elle faisoit partie d'un groupe. M. Quatremère de Quincy est de cette dernière opinion: présentée par un savant dont la sagacité égale les connoissances, enfin par l'auteur du bel ouvrage sur le Jupiter olympien, elle est d'un très grand poids; et si je ne l'adopte pas, ce n'est qu'en me défiant des raisons que je puis apporter pour la combattre. Mais il me semble que les groupes qu'offrent des statues, des pierres gravées, des médailles, tirées de différents musées, sont loin de présenter, soit dans la pose, soit dans l'ajustement, assez de rapports avec notre statue pour qu'on puisse les regarder les uns et les autres comme des imitations d'un original célèbre. Si c'eût été l'ouvrage d'un grand maître, ainsi qu'on peut le supposer, les artistes qui en auroient fait des copies l'eussent suivi avec une exactitude plus scrupuleuse, et ne se seroient pas permis d'aussi grands changements. L'idée qui a inspiré la composition de ces groupes est bien la même, mais elle a été rendue de différentes manières; et je ne crois pas d'ailleurs que la pose de notre statue se prêtât à recomposer aucun des groupes que M. Quatremère de Quincj produit à l'appui de son opinion. Ce qui reste des bras, et l'attitude du corps, ne donnent pas, à mon avis, l'idée d'une pareille composition. La déesse paroîtroit disposée à s'éloigner plutôt qu'à se rapprocher du personnage avec lequel on voudroit la grouper. Rien aussi dans les draperies qui tombent sur la gauche n'indique qu'il y ait eu une autre figure près de la déesse. Si elle eût existé, il seroit difficile qu'il n'en fût pas- resté dé traces, ou que les plis de la draperie n'eussent pas été gênés dans leur chute par la jambe de la figure avec laquelle Vénus eût été groupée; ou bien, elle eût été trop séparée de la déesse, et ne se fût pas composée d'une manière agréable avec elle, ce qu'on ne peut supposer dans un ouvrage d'une beauté aussi supérieure (i).

(i) S'il étoit prouvé que notre statue a fait partie d'un groupe, il ne seroit pas permis de songer à le rétablir; si au contraire elle éloit isolée, on pourroit essayer de lui rendre les bras , dont on regrette la perte. Peut-être crieroit-on au sacrilège si l'on osoit porter une main hardie sur ces précieux fragments; cependant Michel-Ange, Baccio Bandinelli, Montorsoli, le Donatello, et d'autres grands sculpteurs passionnés pour l'antiquité, n'ont pas été aussi timides, et n'ont pas été arrêtés par la crainte de ces reproches. La plupart des statues antiques n'offriroient que des corps plus ou moins mutilés si on ne les avoit pas restaurées. Si un musée composé de débris attiroit les artistes,

auxquels un simple fragment peut donner de grandes leçons, il repousseroit le public, qui s'habitueroit difficilement à ne voir que des statues privées d'une grande partie de leurs membres, et dont on auroit de la peine à lui prouver les beautés. Il est des morceaux antiques trop dégradés, tels que le torse du Belvédère, ou trop frustes et trop altérés dans leurs formes, tels que les figures du fronton du Parthénon , pour que l'on puisse avoir la pensée de les restituer dans leur ancien état; il faudroit rendre ce qui manque à l'ampleur de leurs contours, et ce seroit les perdre entièrement et dénaturer leur caractère : autant vaudroit refaire à neuf ces monuments. Mais il n'en est pas ainsi d'une statue

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À toutes ces raisons, qu'on trouvera jointes à d'autres avec plus d'étendue dans ma notice, j'ajouterai que ce qui m'empêche encore d'admettre que notre Vénus ait été groupée avec Mars, c'est que, de toutes les divinités, Mars est celle que les Grecs ont le moins représentée. Pline et Pausanias ne citent que trois statues de ce dieu; et s'il y eût eu quelque groupe célèbre de Mars et de Vénus, l'un ou l'autre de ces auteurs, et probablement tous les deux, en eussent fait mention dans leurs ouvrages, qui sont, pour ainsi dire, les archives des beaux-arts delà Grèce. Il me semble que ce n'est pas trop hasarder que de ranger parmi les ouvrages romains, d'époques très postérieures aux beaux temps de la Grèce, les groupes de Mars et de Vénus que le temps nous a conservés, et qui ne se distinguent ni par leur composition ni par leur style; leurs statues ont dû être très multipliées à Piome, et l'on flattoit la vanité des Romains en leur offrant réunies les divinités auxquelles Enée, Romulus, et Jules César, dévoient la naissance, et Rome sa fondation, ses lois, et ses triomphes.

Quoique opposé à l'hypothèse que notre Vénus ait appartenu à un groupe, je suis cependant éloigné de penser qu'elle fût entièrement isolée, ou qu'elle ne fût pas en rapport avec quelques figures placées à une certaine distance: c'est ce que semble indiquer la direction de son regard, dont l'élévation marque qu'elle le porte loin d'elle, plutôt que sur un personnage qui seroit à ses côtés. Je crois donc que cette statue faisoit partie, dans quelque édifice, d'une réunion de figures qui formoient une espèce de scène, et qui, quoique séparées les unes des autres, étoient d'accord entre elles par leur disposition et l'intention de leur ensemble. Ce pouvoit être les trois déesses rivales, Paris, et quelques autres divinités. D'après le léger renflement du biceps du bras gauche, il est à croire qu'il étoit plié, et la déesse pouvoit avoir à la main et montrer la pomme fatale, objet des désirs des immortelles, et prix de son triomphe. De la main droite, dont je ne puis définir positivement l'attitude, elle tenoit peutêtre quelque attribut, ou son ceste, ce talisman irrésistible, dont elle avoit dédaigné le pouvoir magique pour s'assurer l'empire de la beauté»

à laquelle il ne manque qu'une partie des bras, et qui du reste est bien conservée. En respectant tout ce qui existe, on ne craindroit pas de lui nuire si l'on en essayoit la restauration; et d'ailleurs, on ne s'y décideroit qu'après de nombreux essais sur des plâtres. Notre Vénus seroit bien digne d'être l'objet d'un grand concours; les sculpteurs qui entreprendroient cette tâche difficile pourraient présenter leurs idées ou leurs cro-

quis, qui seraient discutés par l'académie des beauxarts; celui qui seroit jugé l'avoir emporté sur ses compétiteurs attacherait son nom à une grande et belle entreprise, et je doute que les sculpteurs du siècle de Léon X, ou même que ceux de l'école de Praxitèle, n'eussent pas mis leur honneur à rendre son éclat à un chef-d'œuvre de l'antiquité.

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Si l'on est embarrassé pour donner un nom à notre statue et pour deviner son attitude, on doit Fêtre encore plus lorsqu'il s'agit de découvrir le sculpteur auquel nous la devons ; cependant quelques personnes, entraînées par leur enthousiasme à la vue de ce chef-d'œuvre, n'ont pas hésité de Pattribuer à Phidias ou à Praxitèle. Il seroit difficile, si ce n'est impossible, d'appuyer cette opinion de l'autorité des monuments que nous possédons de la sculpture ancienne; ils sont trop peu nombreux eu égard à ce qu'il en existoit autrefois, et la plupart, d'époques trop incertaines, pour que l'on puisse établir d'une manière positive, non seulement le style des diverses écoles de la Grèce dans les différentes périodes où elles ont brillé, mais ces statues ne nous font même pas connoitre les noms de leurs auteurs. Le temps les a rarement respectés; et, par une singulière fatalité, plusieurs de ceux qui se sont conservés sur des statues que nous regardons avec raison comme des chefs-d'œuvre, ne sont pas cités par les auteurs anciens, et l'on est dans l'incertitude sur l'époque à laquelle ils ont pu vivre. La grandeur du style, la beauté de l'exécution de notre statue, ont pu la faire croire sortie des mains de Praxitèle; mais rien ne prouve d'une manière incontestable cette illustre origine. Ne possédant aucune statue reconnue authentiquement pour être de ce grand statuaire, nous ne connoissons pas son style et encore moins son faire; car son style peut s'être perpétué jusqu'à un certain point dans son école, ou avoir été plus ou moins suivi par ses imitateurs. En comparant une belle statue qui est à Rome avec la pose et l'ajustement de la Vénus qu'offrent les médailles de Cnide, M. Visconti a prouvé que ce devoit être une copie de la célèbre Vénus de Cnide de Praxitèle, et son opinion a été adoptée par de savants antiquaires, entre autres par M. Quatremère de Quincy. Forts de ces autorités, nous pouvons croire aussi qu'une belle tête du Musée royal, sous le n° 5g, et d'autres qui présentent le même type, sont des répétitions de celle de la Vénus de Cnide. Quoique la tête de notre Vénus diffère, par l'expression et le caractère, de celle que je viens de citer, elles ont cependant de grands rapports de proportions et de lignes; et l'agencement de la chevelure, qui tient à une époque plus ancienne que celle de la Vénus de Médicis, est à peu près la même dans les deux tètes; ce ne sont que de légères variétés que Praxitèle auroit imaginées pour ne pas se répéter en représentant deux Vénus différentes de pose et d'expression. L'on sait que ce grand sculpteur en avoit fait deux, l'une nue et l'autre vêtue, dont il donna le choix

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aux habitants de Côs, qui, préférant celle qui étoit drapée, laissèrent l'autre à la ville de Cnide. Pline s'étonne de leur choix; mais il ne nous apprend pas si la déesse étoit entièrement vêtue ou si elle ne l'étoit qu'en partie. On pourroit croire que Praxitèle, voulant faire adopter la nudité complète dans les représentations de Vénus , commença par l'offrir à moitié drapée; c'étoit une innovation, car avant lui toutes les déesses étoient représentées vêtues. Il est donc possible, sans contredire le témoignage de Pline, que notre Vénus, qui offre un air de famille avec celle de Cnide, et qui, étant de même proportion, pouvoit convenir à la même place; il est donc possible, dis-je, que cette statue soit une copie de la Vénus drapée de Côs. Il seroit en effet difficile de croire que Praxitèle, à qui le marbre ne devoit pas manquer, eût exécuté en deux morceaux une statue à laquelle on attachoit un grand prix. Aux jeux de ses habitants, Mélos étoit la plus belle des îles de la Grèce; ils en comparoient la rondeur à celle d'une pomme; leurs médailles en portent l'emblème, ou celui d'un fruit qui en approche par sa forme, et qui, de même que la pomme, est le symbole de la fertilité, et peut faire d'ailleurs allusion au nom de Mélos (mhaon, pomme, en grec). C'étoit plus qu'il n'en falloit pour que les Méliens préférassent la Vénus de Côs à celle de Cnide, et pour leur inspirer le désir d'acquérir une belle copie de ce superbe original. Au reste, tout ce qu'on vient de lire sur le désir qu'auroient eu les habitants de Mélos de posséder cette statue n'est que dans la supposition qu'elle eût toujours appartenu à cette ile, et qu'elle lui eût été destinée. Malheureusement les nombreuses révolutions physiques et politiques qui l'ont bouleversée en différents temps ne permettent guère de le supposer; et on ne peut savoir à quelle époque y est arrivée cette statue, ni si elle y a toujours été placée à l'endroit où on l'a découverte, ce qui n'est pas probable. La construction et les peintures de la niche qui la renfermoit sont dans le goût des églises grecques du moyen âge, et les fragments avec lesquels elle se trouvoit semblent indiquer qu'elle n'y avoit été mise qu'en dépôt, on ne sait dans quel temps.

En admettant que cette statue est de l'école de Praxitèle, et qu'elle offre une répétition de la Vénus de Côs, à quel artiste de cette école, si féconde en grands talents, pourrons-nous l'attribuer? Si l'inscription que je crois lui appartenir, et qui avoit été adaptée à la plinthe lors d'une ancienne restauration, étoit entière, elle pourroit nous mettre hors de doute à cet égard; malheureusement l'on ne retrouve que la fin du nom le plus

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intéressant à connoître (i), celui de Fauteur, qui se termine en andre, ainsi que tant d'autres noms grecs. Cet habile sculpteur étoit d'Antioche sur le Méandre , fondée (probablement entre Fan 5 1 2 et 280 avant Jésus- Christ), par Antiochus Soter, fils de Séleucus Nicanor. Praxitèle mourut vers Fan 286; son école étoit alors dans son plus grand éclat, et elle peupla la Grèce et l'Asie mineure d'artistes célèbres. Celle d'Antioche faisoit partie de l'école d'Ionie, où brilloit Ephèse; et si nous devons à un statuaire de cette ville, à Agasias, l'admirable statue du héros combattant ( Gladiateur Borghèse ) , on peut croire qu'un artiste d'Antioche , un Alexandre, si l'on veut, quoiqu'il ne nous soit pas plus connu par les auteurs qu'Agasias et qu'Apollonius, fils de Nestor, auteur du torse du Belvédère, a pu nous laisser une belle répétition de la Vénus de Côs, de Praxitèle, et qu'il s'est acquis les plus justes titres à notre reconnoissance et à notre admiration.

(1) Voici cette inscription :

— ANAPOX.\ HNIÀO'.* OXEÏS AIIOMAIANAPOY EnOIHSEN

Il est facile de la restituer en partie ainsi :

— ANAFOS MHNIAOT .

ANTIOXEYS AIIO MAIANAPOÏ EnOIHZEN

et de traduire,

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