ASSEMBLÉE DE BUVEURS
Telle fut l'imitation de Manfredi, si complète à quelques égards, que Manfredi, dit Bellori, se transforma en un autre Caras'age; mais Bellori a tort d'ajouter qu'il vit la nature par les jeux de son maître. Les yeux de Manfredi ont évidemment cherché une nature plus distinguée, et, il faut l'avouer aussi, moins vigoureuse et moins animée que celle qui attirait de préférence les regards du Garavage; la vivacité de ses personnages est moins dans leurs gestes que dans l'expression de leurs jeux noirs singulièrement beaux et significatifs. Dans les figures du Garavage, tout parle, tout est en mouvement et en action; sa couleur semble pour ainsi dire participer de cette activité de la vie qui parcourt leurs veines : celle de Manfredi, très-belle et très-vraie, quoiqu'il ait peut-être, comme le Garavage , trop emplojé quelquefois l'artifice des ombres fortes, n'est pas aussi vive que celle de son maître, et s'accorde ainsi avec les habitudes généralement plus posées de ses personnages. Toute l'ardeur des passions d'un peuple méridional se peint chez le premier; l'autre en a plutôt saisi les habitudes de sentiment et d'imagination. Des hommes d'une condition relevée se voient ici assemblés pour un repas; mais la musique fait tous les frais de leurs plaisirs : sur le devant, un jeune homme de la figure la plus belle et la plus expressive, chante en s'accompagnant de la mandoline; deux autres, assis au côté opposé de la table, l'écoutent avec une sorte de passion : l'un d'eux s'est arrêté oubliant le verre qu'il portoit à sa bouche ; l'autre, d'un geste de sa main droite, exprime sa surprise et son émotion. Un quatrième personnage un peu plus âgé, quoique moins vivement touché et occupé de se faire servir à boire , donne toute son attention au jeune chanteur, qui paroît lui-même pénétré du sujet de ses chants; on seroit tenté de croire que c'est un improvisateur : la scène est toute sérieuse ; le burlesque s'est réfugié dans les figures de deux domestiques placés derrière leurs maîtres, dont l'un, le dos tourné, boit le reste de la bouteille qu'il emporte; l'autre prend, dans le plat qu'il sert sur la table, une poignée de macaronis, que, la tête levée, il va faire tomber dans sa bouche.
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