‹ Le Musée royalChapitre 42 sur 120 · MARS ET VÉNUS · texte numérisé non relu

MARS ET VÉNUS

PAR LUCAS GIORDANO dit LUCA FA PRESTO.

On a dit que Naples étoit le pays de l'Italie qui possédoit le plus de peintres ne's avec le génie de leur art (pittori nati) (i). On en pourra dire autant de tous les genres d'études ou d'arts auxquels se voudront appliquer les Napolitains; la facilité, la chaleur d'imagination, la paresse, naturelles à ce peuple, le rendent propre à beaucoup de choses, et ne lui permettent de s'appliquer qu'à très-peu. Les hommes de cette trempe ne se mettent guère en action que lorsque leur nature les pousse, les force pour ainsi dire à user de leurs facultés, et choisiront toujours la voie la plus prompte et la plus facile. Aussi le caractère de l'école napolitaine est-il de n'en avoir aucun qui lui soit propre, que la chaleur et la facilité; mais d'avoir saisi avec une justesse merveilleuse, à toutes les époques, la meilleure manière des diverses écoles qui ont illustré l'Italie; et sauf Salvator Rosa, le seul peut-être des peintres napolitains en qui l'on doive reconnoître une véritable originalité, ses meilleurs artistes furent de brillans reflets de la gloire de leur temps et de leurs contemporains.

Lucas Giordano, l'un des plus célèbres, du moins dans le XVII e siècle (né en i652, mort en 1705), posséda au plus haut degré tout ce qui a distingué l'école napolitaine. Rempli de vivacité, d'invention, de hardiesse, il possédoit un tel talent d'imitation, que les nombreux tableaux qu'il a composés dans le style des grands maîtres ont souvent trompé, dit Lanzi, jusqu'à ses rivaux, dont à la vérité le penchant assez naturel devoit être d'attribuer à d'autres qu'à lui ce qu'ils trouvoient de beau dans ses ouvrages. Raphaël Mengs (2) parle d'une Sainte Famille de PEscurial, où Giordano a absolument saisi la manière de Raphaël , prenant de lui , il est vrai, le corps de l'enfant Jésus presque tout entier, affectant jusqu'à la couleur de vêtemens qu'il affectionne, comme le rouge clair pour la tunique de la Vierge, et le bleu foncé de son manteau; en sorte, dit Mengs « que quiconque ne connoît pas bien la beauté essentielle de ce « maître, peut se laisser tromper à l'imitation de Giordano » . Ces imitations se sont depuis achetées dans les ventes le double et le triple des tableaux ordinaires de Giordano.

Ce n'est pas qu'il ne possédât un talent capable de relever le prix des ouvrages qui lui étoient entièrement propres; mais l'éducation avoit augmenté en lui jusqu'à l'excès cette rapidité de pinceau qui lui étoit natu-

(1) Lanzi, tora. Il, p. 3oo. (2) Tome II, p. 68.

MARS ET VÉNUS, relie, et qui Fa fait surnommer le foudre de la peinture (il fulmine ) , comme sa facilité à contrefaire l'en a fait nommer le Protée. Son père, Antonio Giordano , d'ailleurs très-mauvais peintre , avoit pressenti de bonne heure le talent de son fils : il songea à le perfectionner et à le mettre à profit; en conséquence Lucas fut conduit dans les meilleures écoles d'Italie, et s'arrêta particulièrement à Rome, où il fut mis sous la direction de Pierre de Corlonc. Antonio ne pouvant trouver de ressources dans ses propres talens, n'en avoit d'autres pour se soutenir à Rome que les dessins de son fils, déjà fort recherchés; il ne s'occupoit qu'à l'obliger d'en multiplier le nombre. A l'heure des repas, si l'on en croit un écrivain (i), Lucas, sans quitter l'ouvrage, recevoit de son père, comme les petits des oiseaux, la nourriture qu'Antonio mettoit dans sa bouche, en répétant presque sans relâche, Luca fa presto (Lucas, fais vite ). Si bien que le sobriquet lui en resta parmi les élèves, et sert encore dans quelques livres de désignation à Lucas à la place de son nom de famille. Sans doute il s'étoit bien trouvé des leçons de son père, car Giordano fut toute sa vie Luca fa presto, et tout céda pour lui au désir de faire beaucoup pour gagner beaucoup. Recevant indistinctement des commandes de partout, même de gens du peuple, et proportionnant le soin au prix qu'il devoit attendre, il a fait preuve cependant dans beaucoup de grands ouvrages d'un talent bien supérieur à celui qu'il daignoit employer d'ordinaire ; il s'est le plus souvent attaché à la manière de Pierre de Cortone son maître, et à celle de Paul Véronèse. Son coloris, qui lui est particulier, n'est pas toujours vrai, mais souvent séduisant; il ne le permettait pas à ses élèves. Du reste, assez négligent sur le dessin, que cependant il savoit bien, il leur donnoit pour premier précepte de plaire au public, et il plaisoit; il plaît encore par une certaine grâce, et, comme dit Lanzi, un certo quasi inganno dell arte (une sorte de tromperie de l'art). Dans le tableau de Mars et de Vénus, le corps de la déesse est d'une beauté remarquable par la grâce des formes et la morhidezza des chairs. Couchée nue sur un lit, par ses regards languissans elle semble appeler Mars, qui d'un air inquiet lui montre de loin Vulcain occupé à ses travaux. Près d'elle, un petit Amour dort appuyé sur une boule de fortune ; un serpent lui sert d'attribut. Un autre, pourvu d'ailes de papillon, semble retenir foiblement un chien qui s'éloigne; tout semble indiquer que du côté de Vénus la prudence s'endort, que du côté de Mars la fidélité s'en va. Deux suivantes servent la déesse d'un air assez préoccupé. Ce tableau est joli.

-r. ( Hauteur, 63 centim -6 mU1 == iP ieJs iiP° uces 6 H «-

Proportions. <

Largeur, 77 1=2 4 6

(1) Voyez Lanzi.

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